L’élu local entre nouveaux droits et protection renforcée

Philippe Lacaïle et François Garreau
Philippe Lacaïle, ancien chef du bureau des élus locaux à la Direction générale des collectivités territoriales (DGCL) et magistrat administratif, et François Garreau, juriste spécialisé en déontologie et en droit de la commande publique, publient la 9e édition de l’ouvrage de référence L’élu municipal et intercommunal. Statut de l’élu et fonctionnement des assemblées aux éditions Berger-Levrault (juin 2026, Les indispensables),
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Le 2 juin 2026

À l’occasion de la parution de la 9e édition de l’ouvrage de référence L’élu municipal et intercommunal. Statut de l’élu et fonctionnement des assemblées aux éditions Berger-Levrault (juin 2026, Les indispensables), nous nous sommes longuement entretenus avec les deux auteurs Philippe Lacaïle et François Garreau.

 

Ils reviennent notamment sur les évolutions législatives et jurisprudentielles les plus récentes, issues notamment de la loi no 2024-247 du 21 mars 2024 renforçant la sécurité et la protection des maires et des élus locaux et de la loi no 2025-1249 du 22 décembre 2025 portant création d’un statut de l’élu local, qui marque une étape importante dans la reconnaissance de l’engagement électif.

Votre 9e édition intègre la loi du 22 décembre 2025 qui prétend créer un véritable statut de l'élu local. Selon vous, s'agit-il d'une révolution juridique ou plutôt d'un achèvement de dispositifs qui existaient déjà de manière éparse ?

Philippe Lacaïle (P. L.) – Il est nécessaire de nuancer l’idée d'une « création » ex nihilo d'un statut. En vérité, même après le vote de ce texte, il n'existe toujours pas dans le Code général des collectivités territoriales (CGCT) de partie spécifique regroupant l’intégralité des droits et garanties sous l’appellation unique de « statut de l'élu local ». Ce que nous observons, c’est plutôt le parachèvement d'une construction législative entamée il y a plus de trente ans avec la loi no 92-108 du 3 février 1992 relative aux conditions d’exercice des mandats locaux. À l'époque, Pierre Joxe lui-même, à l’origine du texte, craignait que cette dénomination ne conduise l'opinion publique à assimiler les élus à des fonctionnaires, alors qu'il s'agissait d’améliorer leur situation après le renforcement des compétences des élus à la suite des lois de décentralisation.

L’élu municipal et intercommunal. Statut de l’élu et fonctionnement des assemblées

François Garreau (F. G.) – La loi de 1992 avait déjà un double objectif fondateur : renforcer les garanties (autorisations d’absence, crédits d’heures, droit à la formation) et accorder des moyens accrus, notamment via la refonte du régime indemnitaire, sa fiscalisation et la création d'un régime de retraite à deux étages via l’Ircantec. Les textes qui ont suivi en 2002, 2004, 2015, 2019 ou encore 2022 n'ont fait que sédimenter cet édifice. La loi du 22 décembre 2025 s'inscrit dans cette suite logique en améliorant des dispositifs existants et en apportant des garanties supplémentaires indispensables face à la complexité croissante de la gestion locale. Elle marque cependant une étape symbolique forte dans la reconnaissance de l'engagement électif.

P. L. – Il est frappant de noter que si nous modernisons sans cesse le cadre légal, certaines dispositions de la « grande loi municipale » de 1884 régissent encore l'organisation de nos communes, preuve de la permanence des principes républicains malgré l'inflation normative. Cette nouvelle édition, à jour au 1er juin 2026, permet justement de naviguer entre ces héritages historiques et les avancées notables de 2025.

Une nouveauté majeure soulignée dans l'ouvrage est la fin du conflit d'intérêt public au niveau local. En quoi cette mesure est-elle décisive pour débloquer certaines situations d'inertie administrative et sécuriser juridiquement les élus dans leurs prises de décision ?

F. G. – C’est sans doute le point le plus novateur du texte, qui constitue un point d’inflexion notable dans la définition de l'atteinte à la probité. Historiquement, la prise illégale d’intérêts était un « délit obstacle ». Il suffisait de prouver une situation objective de conflit, un simple acte matériel, sans qu'il soit nécessaire de démontrer une intention de nuire ou un préjudice effectif pour que l'élu soit inquiété. Cette définition issue de 2021 fragilisait l'exercice des mandats. Sur la base du rapport de Christian Vigouroux[1], la loi de 2025 a remodelé l'article 432-12 du Code pénal. Désormais, pour que le délit soit constitué, l'intérêt doit être « altérant » et non plus seulement « de nature à compromettre » l'impartialité, l'indépendance ou l'objectivité de l'élu. Surtout, l'élément intentionnel est renforcé par la mention explicite « en connaissance de cause ».

P. L. – L'avancée majeure est l'exclusion explicite des conflits d’intérêts « public-public » au niveau local. On crée aussi une cause d’exonération pour motif impérieux d’intérêt général. Cela sécurise les élus qui représentent[2] leur collectivité au sein d'organismes extérieurs, comme les associations ou les entreprises publiques locales. Auparavant, la simple présence d'un élu au conseil d'administration d'une structure extérieure pouvait le paralyser lors des votes en conseil municipal.

F. G. – Les conséquences pratiques sont immédiates. Le CGCT permet désormais à l'élu concerné de rester dans la salle lors des débats, à condition de ne pas participer au vote, ce qui évite des déports et des sorties de séance parfois paralysantes pour le quorum. Cependant, des garde-fous demeurent : si l'élu tire un avantage personnel, le risque pénal subsiste. C'est particulièrement vrai pour les sociétés d’économie mixte (SEM) où les intérêts peuvent être plus hybrides que dans une société publique locale (SPL). L'élu doit rester vigilant et signaler sa situation dès l'ouverture de la séance ou a minima avant le débat et le vote de la délibération afin de se déporter. Autre nouveauté, l’élu intéressé pourra rester dans la salle à condition qu’il ne participe pas au débat et au vote.

L’actualité est marquée par une hausse des agressions envers les maires. Comment les dernières lois renforcent-elles la protection des élus et de leurs familles ?

F. G. – Depuis une dizaine d’années, on constate une nette augmentation des violences envers les élus. En 2024, 2 501 faits envers les élus locaux ont été recensés par le ministère de l’Intérieur pour violences verbales ou physiques (y compris destructions et dégradations) à l’encontre principalement des maires et des adjoints. Ces faits ont été qualifiés d’outrages (50 %), de menaces (40 %), dont 24 % sont commis en ligne, et de violences volontaires (10 %). Face à ce constat, la loi du 21 mars 2024 a opéré un tournant majeur : l’octroi de la protection fonctionnelle est devenu automatique pour les élus victimes. Lorsqu'un élu sollicite cette protection, le maire a désormais l'obligation de transmettre la demande au préfet sous dix jours. La délibération du conseil municipal n'est plus constitutive du droit ; elle peut seulement intervenir a posteriori pour abroger dans les quatre mois la protection si une faute personnelle est démontrée.

P. L. – L'autre avancée fondamentale est l'extension de cette protection à l'entourage de l'élu. Sont désormais couverts les conjoints, les ascendants, les descendants et toute personne vivant habituellement au domicile de l'élu. La collectivité doit assurer la réparation de l'intégralité du préjudice, ce qui inclut les soins, l'assistance psychologique et même les pertes de revenus. La loi oblige d'ailleurs les communes à souscrire un contrat d'assurance pour couvrir ces coûts, l'État compensant cette dépense pour les communes de moins de 10 000 habitants.

F. G. – Un volet de notre mise à jour concerne la protection, notamment numérique. Le harcèlement en ligne est devenu un fléau. C'est une réponse directe aux attaques qui peuvent ensuite se traduire par des actes d’une extrême gravité comme ceux subis par M. Vincent Jeanbrun alors maire de L'Haÿ-les-Roses ou encore l’incendie criminel du cabinet médical du Dr Emmanuel François, maire de Saint-Pierre-des-Corps en septembre 2022 Les peines encourues pour ces dégradations et destructions dangereuses pour les personnes sont passibles de vingt ans de réclusion criminelle et 150 000 euros d’amende.

P. L. – Les chiffres de la plateforme PHAROS sont d'ailleurs vertigineux : on est passé de 52 000 signalements en 2009 à plus de 222 000 en 2024. Même si l'identification des auteurs reste techniquement complexe à cause des VPN, l'arsenal répressif est désormais aligné sur celui qui protège les forces de l'ordre, vous retrouverez les principaux délits au sein de l’ouvrage. Le Centre d’analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (CALAÉ), créé en 2023, qui analyse les violences visant les élus, coordonne des actions de prévention et accompagne les élus victimes, va permettre d'affiner encore ces statistiques pour mieux orienter les politiques de prévention.

Vous qualifiez la formation de « vrai sujet » et d'angle mort, avec moins de 3 % des élus qui se forment annuellement. Quels sont les nouveaux leviers que vous détaillez pour encourager la montée en compétence des 500 000 élus locaux ?

P. L. – Le diagnostic est sévère : malgré un droit à la formation créé dès 1992, moins de 3 % des élus locaux suivent une formation chaque année. C’est un paradoxe alors que la complexité des normes – urbanisme, commande publique, déontologie – peut mener tout droit à la responsabilité pénale en cas de méconnaissance grave. Actuellement, ce sont surtout les élus des grandes collectivités qui se forment. Dans les petites communes, nous observons un phénomène massif d'autocensure. Les élus craignent que leurs dépenses de formation pèsent trop lourdement sur le budget communal, car la collectivité doit prendre en charge les frais de déplacement, de séjour et d'enseignement. Pour briser ces freins, la loi de 2025 a porté le congé individuel de formation de 18 à 24 jours pour la durée du mandat.

F. G. – Le volet financier a également été renforcé. La Dotation particulière élu local (DPEL), qui sert notamment à financer ces frais de formation, est passée de 123,5 millions à 183 millions d'euros dans la loi de finances 2026[3], soit une augmentation de près de 48 %. C'est un signal fort pour dire aux élus : « Formez-vous, les moyens sont là ».

P. L. – L'autre levier est pédagogique. La loi de 2025 prévoit désormais que tout membre d'un conseil municipal ou communautaire peut suivre, dans les six premiers mois de son mandat, une session d'information sur ses fonctions fondamentales : déontologie, rôle du maire agissant au nom de l'État, droits et obligations. L'enjeu est d’aller vers un renforcement des compétences, sans pour autant transformer l'élu en fonctionnaire. On a également simplifié les procédures d'agrément des organismes de formation pour garantir la qualité des enseignements.

Aujourd'hui, l'élu municipal est presque systématiquement un élu intercommunal. Comment votre guide aide-t-il à naviguer dans cette dualité, alors que les règles de fonctionnement des assemblées sont désormais largement transposables de la commune vers l'établissement public de coopération intercommunale (EPCI) ?

F. G. – L'intercommunalité est devenue l'acteur stratégique du développement territorial, assumant des compétences majeures, comme l'eau, les transports ou le logement. Depuis la loi Chevènement de 1999[4], le législateur a procédé de manière pragmatique en transposant l'essentiel du régime communal aux EPCI. Notre guide dresse systématiquement le parallèle entre les deux échelons pour montrer que les droits et obligations suivent l'élu de la mairie à l'hôtel de communauté.

P. L. – Cette transposition concerne autant les droits individuels que le fonctionnement collectif. Qu'il s'agisse des autorisations d'absence, du crédit d'heures ou du droit à la formation, les règles sont désormais quasi identiques. À titre d’exemple, le crédit d’heures trimestriel pour un président d’EPCI de plus de 30 000 habitants est de 140 heures, soit le même volume que pour un maire de grande ville.

F. G. – La transposition s'applique également à la « police de l'assemblée » : le pouvoir qu'exerce le maire pour assurer le bon ordre des séances est exercé par le président au sein de l'organe délibérant de l'EPCI. Nous détaillons également des évolutions récentes, comme l'incompatibilité : depuis la loi de 2025, le mandat de conseiller communautaire n'est plus incompatible avec un emploi salarié au sein des communes membres, afin de ne pas dissuader les agents communaux de s'engager au niveau intercommunal. Cette imbrication nécessite une information réciproque constante, comme le rapport annuel d'activité que le président de l'EPCI doit adresser à chaque maire.

Au-delà des élus eux-mêmes, vous précisez que cet ouvrage s'adresse aussi aux services administratifs et au monde universitaire. Comment avez-vous structuré cette édition pour qu'elle reste un outil opérationnel malgré la grande technicité des sujets abordés ?

P. L. – Nous avons voulu une structure binaire, simple et efficace. La première partie est consacrée au statut individuel de l’élu : conditions d’accès au mandat, inéligibilités, indemnités, protection sociale et responsabilité. C’est le socle des droits et devoirs de l’individu investi d’une mission publique.

F. G. – La seconde partie traite du fonctionnement collectif des assemblées. Elle explore l’organisation des séances, la rédaction des délibérations, les pouvoirs de police du maire, le champ des affaires communales, et les principes de neutralité et de laïcité. C'est une véritable boîte à outils opérationnelle qui intègre les dernières jurisprudences, comme celles concernant le pavoisement des mairies ou le respect de la laïcité dans les services publics.

P. L. – L'ouvrage s'adresse bien sûr aux 500 000 élus, notamment aux nouveaux visages de 2026, mais il est aussi conçu pour les collaborateurs de cabinets et les services administratifs qui doivent appliquer ces règles au quotidien. Nous avons également pensé aux étudiants et universitaires en proposant une synthèse actualisée incluant la doctrine administrative et les nouveaux modes de scrutin.

F. G. – Au-delà des spécialistes, ce guide a une vocation civique. Le droit des collectivités est le cœur battant de notre démocratie locale ; pourtant, il reste trop souvent mal connu des citoyens. Rendre cette technicité accessible, c'est aussi redonner du sens à la « République communale » et permettre à chacun de comprendre comment ses représentants agissent pour l'intérêt général au quotidien. Cette 9e édition se veut donc le manuel de référence pour affronter avec sérénité les défis de la mandature 2026.

 

[1] C. Vigouroux, Sécuriser l’action des autorités publiques dans le respect de la légalité et des principes du droit, mars 2025, Sénat

[2] L’article L. 1111-6 du CGCT a été modifié en ce sens.

[3] L. no 2026-103, 19 févr. 2026, de finances pour 2026.

[4] L. no 99-586, 12 juill. 1999, relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, dite « loi Chevènement ».

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