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Dossier

Mission repérage(s) : un élu-un artiste

Éleusis (près d’Athènes). Thématique de la mission : la ville à l’horizon 2030. Avec Eleftérios Kechagioglou (metteur en scène, directeur du Plus petit cirque du monde, centre des arts du cirque et des cultures émergentes) et Yiorgos Tsoukalas (maire d’Éleusis).
Le 5 avril 2019

Proposer une rencontre itinérante entre un élu local et un artiste le temps d’une journée pour nourrir différemment l’approche des territoires, et conduire autrement la politique publique locale, c’est le défi du programme appelé « Mission repérage(s), un élu-un artiste », imaginé et expérimenté par le POLAU (pôle arts & urbanisme) depuis 2003 dans treize villes françaises, au Québec et plus récemment en Grèce.

Résumé

En quoi la rencontre avec un artiste peut-elle nourrir le « métier » de maire ? De quelles manières cet échange peut-il inspirer simultanément sa vision politique et sensible ? « Mission repérage(s), un élu-un artiste » est un dispositif d’échange « one-to-one » conçu par le POLAU (pôle arts & urbanisme). Il propose une rencontre itinérante d’un jour entre un acteur politique et un talent artistique sur des thématiques de transformation urbaine.

Aujourd’hui réinitialisé en Grèce, le premier programme de Mission repérage(s) s’est réalisé entre 2003 et 2006 dans treize villes en France. Son objet est de créer les conditions d’écoute entre un élu local et un artiste, extérieur à la ville (un créateur qui œuvre dans l’espace urbain). Treize élus et treize artistes ont ainsi arpenté durant une journée entière une ville (celle de l’élu).

De ces rencontres itinérantes d’un jour, entre élus locaux et artistes, il en ressort des concepts, des pistes de réflexions, des idées hybrides et novatrices. Récemment Stéphane Juguet, anthropologue et scénographe, s’est prêté à l’exercice à la Canée (l’une des villes les plus touristiques de Crête) avec Dimitris Michelogiannis, vice-président de la région en charge du tourisme. Il a soumis au regard de l’élu un projet qu’il a imaginé lors de ses repérages préalables. À partir de ses découvertes, ses observations et de son appétence au croisement, Stéphane Juguet suggère la reconversion d’une friche située en périphérie immédiate de la Canée. Il propose de la transformer en manufacture des imaginaires de la transition. Son projet-fiction entend favoriser l’émergence d’activités de micro-économie et de micro-tourisme. Stéphane Juguet a tiré le fil d’observations en découvrant, au hasard de ses arpentages, une micro-brasserie montée par un jeune couple belge, que Dimitris Michelogiannis ignorait. Cette découverte lui fait l’effet d’un signe des temps qu’il propose de développer en un lieu dédié, à rebours du tourisme de masse.

À Éleusis, future capitale européenne en 2021, Elefterios Kechagioglou, metteur en scène et directeur du Plus petit cirque du monde à Bagneux et le maire Giorgio Tsoukala ont croisé leurs visions sur le sujet de la pollution du golfe Saronique. Ils ont engagé leurs propres corps en allant se baigner dans la mer impropre. Ils ont élaboré des hypothèses autour de la notion de « grand paysage » à travers une dramaturgie de l’expression industrielle. En résonance avec le site sacré des mystères d’Éleusis (culte de Déméter, déesse de la terre, de l’agriculture autant que du pétrole !), ils ont tissé des scénarios pour faire de la ville, un démonstrateur d’industries « biologiques » à l’échelle locale, régionale, nationale et européenne.

Le programme Mission repérage(s) a été conçu à partir d’une hypothèse simple : les créateurs de projets artistiques (notamment ceux qui composent avec l’espace urbain), ont à dire à ceux qui sont en charge de la fabrique de la ville, et en particulier les élus.

« La mission a aidé à désamorcer des conflits entre la mairie et l’organisation de la capitale culturelle Éleusis 21, notamment en provoquant une discussion prospective à travers les medias sociaux », indique Peggy Tsolakaki, urbaniste de la ville détachée sur l’organisation d’Éleusis 21. « Cet échange d’une journée, par son intensité, a permis à chacun de mieux réaliser que les forces en présence (la mairie, Éleusis 21 et les acteurs de l’opposition) travaillaient dans le même sens, avec l’objectif de requalifier la ville et d’utiliser la capitale culturelle européenne comme une opportunité pour améliorer la question environnementale. »

Au-delà de produire des contenus, Mission repérage(s) a pour objectif, de permettre aux protagonistes d’éprouver de façon incarnée des visions et d’autres rapports au monde. Pour les politiques, il s’agit de se saisir d’approches métaphoriques, de prismes d’observation et d’associations inattendues qui permettent d’aborder la complexité. Pour les artistes, il est question d’intégrer les sujets dont les politiques sont porteurs, et en premier lieu, celui de faire de l’unité à partir de diversités. Dès lors, un dialogue entre la subjectivité des uns et l’objectivité des autres se met en mouvement.

©Le Floc’h M. (dir.), Mission repérage(s), un élu-un artiste,
2006, éd. L’Entretemps, Carnets de rue.

Le programme Mission repérage(s) a été conçu à partir d’une hypothèse simple : les créateurs de projets artistiques (notamment ceux qui composent avec l’espace urbain), ont à dire à ceux qui sont en charge de la fabrique de la ville, et en particulier les élus. Inversement, la connaissance qu’a un élu de son territoire, des multiplicités, des tensions, peut être une matière de nature dramaturgique, en mesure d’étoffer un fil de création.

Au-delà de produire des contenus, Mission repérage(s) a pour objectif, de permettre aux protagonistes d’éprouver de façon incarnée des visions, d’autres rapports au monde.

Des tandems créatifs d’une journée

La composition des couples élu-artiste s’établit à partir des sujets formulés par les élus (écologie urbaine, expertise citoyenne, natures des investissements, équilibres internes, etc.).

Chaque rencontre dure une journée, l’artiste arrive quelques jours au préalable pour prendre connaissance de la ville et de ses enjeux.

Les règles : l’élu et l’artiste proposent chacun un parcours scénarisé. Le matin, l’artiste emmène l’élu sur un parcours de son choix, et inversement l’après-midi. Chacun dispose d’un carnet de bord à remettre en fin de journée fixant dix impressions, dix fantasmes et consignant dix photos.

Éleusis (près d’Athènes). Thématique de la mission : la ville à l’horizon 2030.
Avec Eleftérios Kechagioglou (metteur en scène, directeur du Plus petit cirque du monde,
centre des arts du cirque et des cultures émergentes) et Yiorgos Tsoukalas (maire d’Éleusis).

Les principes actifs

Pour que cet échange soit actif pour les parties, ces missions prennent appui sur plusieurs techniques et cadres d’intervention :

1 – Convoquer la technique du « repérage » utilisée dans le champ de la création artistique urbaine ou du cinéma, ici isolée de l’acte artistique proprement dit mais appliquée à l’observation de la ville : détection de mémoires vives, de marques invisibles, de transversalités complexes, d’ambiances, de temporalités, de frontières internes, qui théoriquement nourrissent les écritures artistiques autant que l’action publique ;

2 – Concevoir la rencontre élu-artiste sur le mode d’un parcours géographique dans la ville (le trajet, la déambulation, etc.), avec les moyens de déplacement de leurs choix (à pied, à vélo, en avion, etc.) ;

3 – Pratiquer le déplacement comme une occasion de favoriser une pensée « hypertexte », au-delà de la simple dérive situationniste : une situation urbaine ouvre une réflexion qui invite à un déplacement qui, lui-même, conduit à une observation, une conversation engageant un nouveau déplacement, puis une idée, un fantasme, etc. ;

4 – Favoriser la mise en bulle pour protéger le couple un élu-artiste : la rencontre se fait sans témoins, ni média ou tiers. Aucune commande, offre ou demande n’interfèrent entre eux afin de désencombrer la traditionnelle relation artiste-prince, et la situer sur le terrain de la « vision » : l’élu visionnaire, l’artiste visionnaire. Elle invite à l’émergence de points de vue et perspectives, autant pour l’artiste que pour l’élu ;

5 – Articuler la rencontre autour de valeurs de la ville actuelle, des nouveaux contextes-complexes urbains : les identités, les nouvelles mobilités, la gouvernance, la transition écologique, les signaux faibles, les usages mixtes, les frontières internes, etc.

Entre expédition « flash » et audit inédit, Mission repérage(s) s’inspire des méthodes issues de l’école de Palo Alto (courant de pensée et de recherche systémique).

Les traces et les suites

Mission repérage(s) restitue les rencontres en textes, images et cartographies. Y sont représentés les registres obsessionnels des artistes, les convictions publiques des élus (et inversement !) mais aussi les parcours et les lieux traversés. Une synthèse graphique, sorte de rébus des observations, a été produite pour les premières missions en France. Au terme de l’expérience, des cafés repérage(s) permettent de convier différents publics à réagir, à apporter par rebond, leurs constats, impressions et idées sur les sujets parcourus.

Dans différentes villes, des suites artistiques, citoyennes ou urbaines se mettent en œuvre (à Gap, l’enrichissement de projets urbains par la convocation d’un artiste pour la rédaction du cahier des charges de réalisation d’un équipement public ; à Aubagne, des dispositifs de concertation revisités en ayant recours au déplacement (physique et temporel), pour les artistes Hervé Lelardoux et Philippe Nicolle, des créations inspirées des rencontres et des thématiques, etc.).

Entre expédition « flash » et audit inédit, Mission repérage(s) s’inspire des méthodes issues de l’école de Palo Alto (courant de pensée et de recherche systémique). Le dispositif favorise le décadrage de points de vue à partir de la confrontation de langages, et la possibilité de raisonnements paradoxaux (notamment ceux dont les artistes sont coutumiers). Mission repérage(s) est un exercice de facilitation pour engager des dynamiques de changement : la détection de signaux faibles, l’exaltation pour penser le futur et la possibilité de retournements de valeurs.

Mission Repérage(s), dispositif de recherche action conçu par Maud Le Floc’h avec POLAU (pôle arts & urbanisme) :

– Production France : Lieux publics ;

– Production Canada : Réseau les arts et la ville ;

– Production Grèce : Institut français de Grèce et Institut français Paris.

La composition des couples élu-artiste s’établit à partir des sujets formulés par les élus (écologie urbaine, expertise citoyenne, natures des investissements, équilibres internes, etc.).

 Pour aller plus loin

  • Le Floc’h M. (dir.), Mission repérage(s), un élu-un artiste, 17 rencontres itinérantes pour une approche sensible de la ville, 2006, Éd. l’Entretemps, Carnets de rue, 320 p.

  • Mission repérage(s), un élu-un artiste

Mission repérage(s), un élu-un artiste, une expérimentation menée dans douze villes de France

 

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