Les citoyens doivent reprendre le pouvoir

Le 15 mai 2018

Symbole mondial de la révolution écologique et très influente en Inde, Vandana Shiva a reçu la revue Horizons publics lors de son dernier passage à Paris, dans les locaux de la maison d’édition Actes Sud, à l’occasion de la parution du Cercle vertueux, un livre d’entretien avec Nicolas Hulot et le journaliste Lionel Astruc1. Face à la dégradation de l’environnement et les différentes catastrophes liées au réchauffement climatique, elle exhorte chaque citoyen à s’engager, à participer à la vie publique et à prendre le pouvoir pour inverser la tendance et faire de la planète un espace vivable et respectueux de tous. Rencontre.

Comment mieux lutter contre la crise écologique et créer ce « cercle vertueux » ?

Depuis 200 ans, nous avons été dirigés par un modèle économique qui laisse des hommes et des femmes sans travail, en se basant sur l’idée de les remplacer par des machines. L’intelligence artificielle rend 99 % de l’humanité superflue. Le modèle économique erroné que nous suivons entraîne une longue liste de méfaits : appauvrissement des sols, contamination de l’eau, problèmes climatiques, perte de logement, d’emploi, insécurité, dépression, armement des individus, etc.

Pour inverser la tendance et créer un cercle vertueux, nous devons réaliser que cette planète, notre demeure, assure notre survie. La détruire n’est pas une option. Nous devons créer des économies basées sur la reconnaissance des biens communs et la capacité de chacun de réaliser un travail créatif, porteur de sens. Ce sont nos actions qui nous soignent, constituent des réponses au changement climatique, à la dévastation des océans, à la crise de la santé publique. Nous ne pouvons plus faire l’impasse sur le travail à effectuer : prendre soin de la terre, de l’humanité, renforcer nos démocraties.

Dans votre livre, vous exhortez chacun de nous à devenir ce « petit rien » qui inversera la tendance. Comment les politiques publiques peuvent-elles nous aider à faire ces « petits riens » ?

Parmi ces petites choses capables d’inverser la tendance, parlons des jardins urbains : ils permettent de résoudre, en grande partie, le problème de la malnutrition, de réduire la crise écologique (en transférant le carbone de l’atmosphère à la terre) et la crise du mal-logement. C’est pourquoi lors du Sommet de Paris, j’ai pris l’initiative d’organiser deux « plantations citoyennes » dans la capitale, l’une à la Villette, l’autre dans une communauté de migrants. Comment les politiques publiques peuvent-elles encourager ce genre d’initiatives ? Simplement en décidant, au lieu de construire des parkings, de consacrer ces espaces à des jardins. Puis en redonnant le pouvoir au citoyen, en allouant les terrains publics disponibles aux personnes créant de la valeur. J’ai lu que le gouvernement français consacrait 22 % de son budget à des programmes visant à rendre l’alimentation locale et biologique en 2022. Les personnes vulnérables dépendant de l’aide alimentaire seront en meilleure santé, les agriculteurs biologiques auront des revenus assurés et nous résoudrons la crise écologique, les problèmes de l’eau, du sol, de la biodiversité. Parfois les citoyens doivent prendre le leadership. Si les ouvriers ne s’étaient pas mobilisés en Grande-Bretagne, leurs droits n’auraient jamais été reconnus ni même débattus. Si des mouvements de protection de l’environnement ne s’étaient pas créés, nous n’aurions eu ni politique publique, ni sommet sur l’environnement, ni traité des Nations unies sur le climat et la biodiversité. Les accords de libre-échange commerciaux actuels donnent du pouvoir aux entreprises et désavouent les politiques publiques. C’est pourquoi les gens doivent s’insurger et défendre leurs droits démocratiques, les gouvernements sont là pour protéger les biens publics !

Un plaidoyer pour réussir la transition écologique

Dans cet ouvrage, Nicolas Hulot, qui n’était pas encore ministre de la Transition écologique et solidaire du gouvernement d’Emmanuel Macron, et Vandana Shiva s’engagent dans un dialogue profond qui nous emmène au cœur même de la crise écologique. Leurs échanges éclairent le rôle des inégalités : ces injustices accélèrent la dégradation de l’environnement. Afin de transformer ce cycle infernal en cercle vertueux, les auteurs appellent à des actions fortes et concrètes pour faire émerger toutes les formes de solidarité et réussir la transition.

La rencontre entre les deux personnalités a eu lieu en marge de la COP 211, en décembre 2015, et s’est révélée fusionnelle. Leur discussion, orchestrée par Lionel Astruc2, journaliste et écrivain spécialiste en développement durable, a débouché sur une définition commune des enjeux auxquels il faudra faire face et a permis de mettre en lumière des mesures concrètes destinées aux citoyens et aux décideurs politiques.

La dégradation de l’environnement et les catastrophes liées au réchauffement climatique touchent certaines populations plus que d’autres : les pays les plus pauvres et les revenus les plus modestes. Ils sont également les plus durement frappés par la perte de biodiversité, les problèmes d’accès à l’eau potable et à un air pur, la dégradation des sols, etc. Comment inverser ce cercle infernal ?

La notion de « biens communs » (eau, air, terre, semences) est ici développée comme étant un point crucial à intégrer plus précisément dans les législations à venir en vue de leur protection. Les thématiques de l’alimentation, de la fiscalité et de l’énergie sont traitées de façon approfondie ce qui permet ainsi d’aboutir à des propositions concrètes.

Selon vous la lutte contre le réchauffement climatique dépend de l’engagement citoyen. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?

L’engagement citoyen est essentiel pour deux raisons. L’objectif demeure bien de réduire les émissions de carbone dans l’atmosphère et de les diriger vers les sols à travers les jardins et l’agriculture urbaine. Nos calculs ont démontré que si l’agriculture mondiale était basée sur l’organique et le recyclage, on pourrait inverser la tendance du changement climatique en l’espace de 10 ans (NdlR : au rythme actuel il y aura 10 gigatonnes de CO2 en trop en 2030). Les accords de Paris ont abouti à des objectifs quantitatifs se traduisant en milliards, les gens pensent que cela se déroule loin d’eux, dans la stratosphère. Mais nous devons tous agir !

Il revient aux citoyens de protéger la planète des personnes élues au nom de la démocratie qui n’en assument pas toutes les responsabilités. L’engagement citoyen est essentiel pour assurer le bien-être de la planète et de ses habitants.

Est-il préférable de mener des politiques publiques au niveau national ou mondial ?

La politique c’est la manière de distiller la démocratie et la volonté démocratique. Si chaque citoyen doit se défendre face à ceux qui détruisent la planète, ou qui leur ôtent leurs droits, quel rôle incombe aux gouvernements ? Aucun. L’échelon le plus adapté dépend du thème traité. Pour les systèmes alimentaires, la promotion de l’agriculture urbaine, le pouvoir doit se trouver au niveau local. En revanche, la prévention dans le domaine alimentaire, en particulier la suppression des OGM et du glyphosate, doit se dérouler à une échelle plus large. Les discussions sur le climat, les traités en découlant, constituent des exemples de négociations fructueuses à l’échelon international.

Nous avons besoin de diversité dans nos démocraties : tous les échelons – le local, le national, le global – ont leur rôle à jouer. Il est inapproprié de décider des politiques économiques à l’échelle globale.

Les accords de libre-échange sont devenus des instruments pour envahir l’espace international, détruire notre agriculture et minorer le rôle des politiques publiques. Il est aussi inadéquat de centraliser les structures fédérales du pouvoir dans une capitale, ce qui exclut toute une partie de la population.

L’usurpation des politiques publiques par une poignée de grandes entreprises (Monsanto, Cargill ou encore Nestlé, Pepsi et Coca) constitue un désastre pour l’environnement. Les mesures de sécurité erronées, mises en place, ont causé énormément de torts à l’agriculture artisanale, locale et régionale. Prenons par exemple le cas des pommes : ce n’est pas sa taille qui détermine son degré de salubrité mais plutôt la présence de pesticides. Autre exemple : la législation impose aux agriculteurs qui vendent des produits dans des marchés d’avoir de l’eau courante. Comment cela serait-il possible dans un marché ayant lieu une fois par semaine ? Heureusement les gens du monde entier commencent à remettre en question certaines politiques publiques, c’est notamment le cas pour la conservation des semences. Là où nous devons prendre un véritable virage, c’est dans la solidarité internationale, en travaillant en coopération. Arrêtons de dire que le Sud a besoin de charbon ou que les OGM sont nécessaires pour nourrir la planète. Cessons ces enfantillages mettant la planète en péril. Nous devons réclamer et mettre en place de vraies politiques publiques.

Comment encourager l’implication citoyenne et faire en sorte que les décideurs publics prennent mieux en compte cette lame de fond citoyenne ?

Je peux citer deux exemples récents illustrant la capacité des citoyens à mettre la pression sur des États. Le premier, c’est le million de signatures citoyennes visant l’interdiction du glyphosate. Les politiques publiques de certains gouvernements, comme le français, ont été dans le sens de Monsanto, décrétant sa ré-autorisation pour une période de 15 ans. Le vote allemand a été corrompu, le Parlement n’en voulait pas alors que le ministre par intérim a voté pour. Malgré son insistance la France n’a obtenu qu’un délai de 3 ans pour l’utilisation du glyphosate. Certains États commencent à retirer cet herbicide des jardins situés dans les écoles, des jardineries et magasins spécialisés. Le second, c’est celui de Notre-Dame-des-Landes, une politique publique issue d’une volonté citoyenne.

Les grandes entreprises jouent un rôle important dans le réchauffement de la planète. Comment peuvent-elles agir pour réduire leur impact ?

Le changement climatique provient d’un constat scientifique simple : la nature perd ses feuilles, les arbres se fossilisent. Depuis 600 millions d’années, le carbone se transforme en carbone fossilisé. Nous avons décidé d’extraire le carbone du sol, là où la nature l’avait placé, et de le brûler. L’agriculture industrielle (fertilisants synthétiques, pesticides, machines agricoles, commerce globalisé de nourriture) se base sur la consommation d’énergie fossile, elle génère d’ailleurs 50 % des émissions de gaz à effet de serre.

L’engagement citoyen est essentiel pour assurer le bien-être de la planète et de ses habitants.

Pour effectuer un changement nous devons réaliser que nous pouvons vivre sans pétrole. Nous pouvons avoir une agriculture sans produits chimiques ni poison tout en produisant de meilleurs produits. Nous pouvons aspirer à mieux vivre, à utiliser les énergies renouvelables, l’agroécologie, à construire des communautés. On ne peut pas faire partir les gens des campagnes, les installer dans les villes pour les faire vivre à 90 % sans emploi. Quand on met les animaux dans des fermes-usines, ils s’attaquent les uns aux autres. Quand on exerce de la violence sur une espèce, elle devient violente. Le système basé sur l’utilisation d’énergies fossiles a créé des économies violentes, généré des violences envers la planète et nous a privés de notre entière liberté et humanité.

Pour contenir ces grandes entreprises nous devons dessiner une autre trajectoire qui prenne soin de la Terre et crée des sociétés démocratiques, vivables et libres. Le travail sera au centre de cette nouvelle voie. Sous prétexte de mener une économie plus efficiente, on a écarté 99 % des gens de l’emploi. Cela ne peut pas aboutir à une société stable. La Terre n’est pas jetable, nous non plus. Nous sommes suffisamment intelligents pour créer d’autres systèmes de production et de consommation. Après un siècle de désastres, le prochain doit être un siècle vertueux.

La technologie va-t-elle transformer la société ?

Je ne considère pas la technologie comme un ensemble de forces autonomes, existant en dehors de nous.

Chaque période de l’histoire a assisté à l’émergence de nouveaux outils. Parfois ils ont été déployés pour redonner du pouvoir à tous. Gandhi s’est servi d’un outil appelé le rouet comme d’une technologie de la liberté. La fabrication des vêtements en Inde a permis à notre pays de s’émanciper des « machines de Manchester ». De là est née l’indépendance.

En revanche les pétroliers américains ont fait de cette industrie un monopole en se basant sur des moyens malhonnêtes. Pour favoriser la voiture, ils ont, par exemple, réduit la circulation des trains. Ils ont ainsi mené la société vers une économie basée sur les énergies fossiles avec toutes les conséquences que nous connaissons. D’ailleurs les géants de la Tech parlent du big data comme du nouveau pétrole.

Il faut distinguer les technologies bénéfiques, celles constituant des outils de contrôle, celles dont nous n’avons pas besoin. Une crypto monnaie comme le système Bitcoin fonctionne grâce à la blockchain, elle-même très énergivore. Nous devons mesurer l’empreinte écologique, connaître l’impact de ces technologies sur la planète. Comme tout outil, nous devons soumettre la technologie à des évaluations environnementales et sociales.

Vandana Shiva, la pédagogie par l’exemple

Emblème mondial de la révolution écologique et chef de file du mouvement altermondialiste, Vandana Shiva a basé son travail sur la pédagogie par l’exemple. Partie seule à pied sur les chemins de l’Inde à la fin des années 1980, en quête de semences menacées par l’industrie, elle en est revenue à la tête d’un cortège de 500 000 manifestants – paysans et activistes – et d’un réseau de 120 banques de graines. Ses initiatives ont pollinisé les cinq continents et ses procès contre les multinationales lui ont valu de nombreuses récompenses, dont le prix Nobel alternatif. Drapée de son éternel sari de coton artisanal, elle exhorte chacun de nous à devenir ce « petit rien » qui inversera la tendance.

Docteur en physique quantique et en philosophie, elle porte bien le nom du dieu Shiva, aussi connu pour son caractère combatif que pour sa capacité à protéger la vie. Son histoire est marquée par un engagement corps et âme, dans un pays où sévit une intense guerre des matières premières.

1. Conférence annuelle sur le climat qui a eu lieu à Paris, du 30 novembre au 11 décembre 2015, et qui a débouché sur l’accord de Paris, qualifié d’historique. Entré en vigueur moins d’un an plus tard et à ce jour ratifié par 168 pays, l’accord de Paris impose un cadre à la lutte contre le réchauffement climatique, sans toutefois fixer d’objectif contraignant décliné par pays.

2. Lionel Astruc est auteur de seize livres consacrés à la transition écologique. Il a mené de nombreuses enquêtes sur les filières de matières premières, les origines de nos biens de grande consommation et les initiatives pionnières pour transformer la société.