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Bâti : renoncer pour atterrir ?

Cartes rôles – Quartier fictif du 3e Horizon [Serious Game] Source : Bouteyre P. et Van Gelderen Plannier W., Quartier fictif du 3e Horizon, 4 mai 2021, MSc « Strategy & Design for the Anthropocene ».
Le 10 septembre 2021

Un premier groupe d’étudiants collabore avec la ville de Grenoble au sujet du renoncement aux piscines municipales ; un second avec ARP Astrance, une agence de conseil en immobilier, sur la fin de la construction neuve en Île-de-France. Public vs privé, fermer vs ne-pas-faire-advenir, ville vs région, etc. Récits croisés de leurs enquêtes respectives sur un même sujet : « renoncer ».

Que faire des piscines municipales à Grenoble ?

Selon une étude désormais bien connue publiée par Carbone 4, l’empreinte carbone annuelle d’un Français était de 10,8 tonnes EqCO21 en 2017. Pour respecter l’Accord de Paris et rester sous les 2° C de réchauffement climatique, cette empreinte doit atteindre 2 tonnes d’ici 2050. Problème : les émissions des institutions publiques, comprises dans le calcul de l’empreinte individuelle, comptent aujourd’hui déjà pour pratiquement deux tonnes par personne. Bien consciente de l’enjeu, la ville de Grenoble tente de « faire sa part » de gros colibris. Toutefois, à trop diminuer les émissions municipales, c’est le service public et les populations les plus démunies qui trinquent ! C’est pourquoi l’enquête que nous menons auprès de la mairie de Grenoble tente d’apporter une réponse pratique à la question suivante : l’impératif écologique peut-il aller de pair avec une certaine justice sociale ?

Renoncements démocratiques

Comme de nombreuses villes de France, Grenoble a connu une fièvre infrastructurelle au cours des décennies 1960 et 1970, accentuée par les Jeux olympiques d’hiver accueillis en 1968. Cinquante ans plus tard, et des opérations de maintenance systématiquement évitées et ajournées par les mairies successives, la ville se trouve dans une situation délicate. De nombreuses infrastructures, à l’instar des piscines municipales, sont vétustes et les travaux de rénovation lourds et chers. Alors, dans un contexte contraint financièrement (réduction des coûts) et écologiquement (capitale verte européenne 2022), et pour éviter les drames, deux piscines ont fermé : la piscine Iris du quartier de la Villeneuve en 2015 et la piscine Vaucanson en 2019. Subies, soudaines et incomprises, ces fermetures drainent avec elles leurs lots de mécontentements citoyens, de luttes politiques et de publics sacrifiés. À Grenoble, de plus en plus de nageurs et de plongeurs ne peuvent plus pratiquer.

C’est au carrefour de cette triple tension (infrastructurelle, écologique et financière) que nous avons été mandatés pour, d’une part, enquêter sur le devenir des piscines municipales, et, d’autre part, lancer un protocole démocratique de redirection écologique par les habitants à l’échelle de leur quartier. Le but de la démarche ? Éviter les erreurs stratégiques commises par les édiles lyonnais et bordelais qui, sans avoir consulté personne, ont respectivement proposé de renoncer au Tour de France et au sapin de Noël municipal. Dans une démarche pragmatiste comme la nôtre, la redirection écologique se conçoit au contraire comme un processus collectif et démocratique, qui laisse aux premiers concernés le soin de décider à quelles entités renoncer – et comment y parvenir.

Dès janvier 2021, nous avons lancé une série d’entretiens (agents, élus, citoyens, etc.) sur l’avenir des piscines municipales. Rapidement, un certain nombre d’attachements, d’inquiétudes, d’intérêts et de controverses sont apparus : savoir-nager, amplitude horaire, préservation des emplois des maîtres-nageurs, vision de la piscine comme lieu de mixité sociale, ambiance calme et sécurisée autour des bassins, etc. L’enquête a fait émerger des publics (plus ou moins anticipables) et leurs attachements (idem) nécessaires à la construction d’une vision la plus complète possible du sujet afin de rendre lisibles les antagonismes et de nourrir, in fine, la décision finale quant à l’avenir des piscines.

Enquêter sur l’enquête

L’enquête a par exemple permis de confronter la très forte revendication du savoir-nager (dont on nous dit qu’il suffit en moyenne de dix séances de natation suffisamment rapprochées les unes des autres au plus jeune âge possible), notamment relayée par les maîtres-nageurs et les enseignants, à la réalité de l’acquisition de cette compétence par les enfants, ainsi qu’à sa gourmandise énergétique et infrastructurelle. La démarche nous met en position d’évaluer la sacralité de l’attachement « savoir-nager » et d’imaginer d’autres moyens d’y parvenir. Ne pourrait-on permettre son acquisition avec moins de piscines municipales en se concentrant sur les fameuses dix séances et renoncer ainsi aux cycles natation en fin de collège et au lycée ?

C’est bien connu, « Grenoble, c’est une cuvette », il y fait très chaud en été et ça ne risque pas de s’améliorer. C’est là que réside un deuxième attachement que nous avons rencontré au cours de l’enquête : un besoin de fraîcheur, de santé et de bien-être. S’il s’agit moins d’un attachement directement lié à l’objet « piscine municipale » en tant que tel, ce besoin concerne bien la politique aquatique de la ville dans son ensemble. Peut-on envisager d’autres espaces d’eau et de fraîcheur moins artificiels, voire naturels, et écologiquement plus sobres ? Des piscines extérieures ? Comment se réapproprier les lacs et les rivières du territoire comme à Berne ou à Zurich ? Et pourquoi pas proposer uniquement des activités liées à la topographie du territoire ?

Enfin, l’enquête a permis de questionner le cadre même dans lequel elle se déploie. Pourquoi se concentrer uniquement sur les piscines publiques et municipales dont des renoncements pénaliseraient en priorité les publics qui en dépendent le plus (pour apprendre à nager, pour travailler, se rafraîchir, etc.) et ne pas élargir l’étude en englobant l’offre des piscines individuelles et privées ? Pourquoi se concentrer uniquement sur les piscines de la ville et ne pas étendre l’enquête à la métropole ou au département ? En enquêtant, on enquête aussi sur son enquête…

Optimisation vs redirection

C’est ce type d’arbitrages que cette démarche tente de décrire. Au regard des attachements et des controverses rencontrés, il ne fait pas de doute que nous sommes en présence d’un problème complexe qui ne saurait être réglé par une « solution » clef en main. Nous nous attelons désormais (i.e. l’été 2021) à esquisser des pistes d’actions pour la ville de Grenoble, afin de bâtir un cadre de discussion le plus serein et démocratique possible. Nous avons, pour ce faire, mis en évidence trois catégories de pistes d’actions. La première relève classiquement de l’optimisation organisationnelle : extension des horaires d’ouverture, allongement de la période d’ouverture annuelle de la piscine extérieure de Jean Bron, mise en place de transports gratuits pour diriger une partie des usagers vers les espaces de fraîcheur autour de Grenoble (lacs ou espaces naturels d’altitude, par exemple), etc.

La seconde catégorie repose sur des actions d’optimisation ingénieriales plus ou moins ambitieuses qui s’inscrivent à nouveau directement dans le paradigme traditionnel de la transition écologique.

Il s’agit d’investissements en entretien et en maintenance, parfois conséquents, certes, mais restreints à des questions d’efficacité énergétique et de baisse de consommation en ressources (eau et chlore, par exemple) : rénovation de certains équipements pour mieux les isoler, utilisation de matériaux durables, baisse de la température de l’eau et/ou de l’air des piscines, etc.

Pour finir, la troisième catégorie, moins consensuelle, constitue le cœur de notre démarche de redirection écologique. C’est ici que nous retrouvons le questionnement des usages et de leur légitimité. Cette approche, plus radicale et plus adaptée à l’ampleur de l’enjeu écologique, nécessite des protocoles d’arbitrage collectif et pose donc la question du design d’instances démocratiques appropriées. Ces pistes d’actions proposent de dessiner un cadre de discussion pour procéder aux arbitrages des controverses soulevées lors de l’enquête : faut-il réserver les piscines à certains usages au détriment d’autres ? Comment mener cette priorisation ? Sur quelles bases comparer différents usages ? Faut-il privilégier les publics les plus nombreux ou les plus démunis ?

À travers le cas des piscines grenobloises, on commence à entrevoir tout le potentiel de l’« écologie du démantèlement » dont nous nous réclamons, mais aussi toute sa difficulté : au-delà des critères du renoncement, il s’agit de penser son processus, ses institutions et sa démocratie. Comment faire émerger ce sujet comme un « problème public » ? Qui impliquer pour y réfléchir ? Au sein de quelles instances ? C’est ici qu’intervient le deuxième volet de notre démarche avec la ville de Grenoble, évoqué plus haut. Depuis plusieurs mois, nous co-organisons des « ateliers territoriaux de redirection écologique » rassemblant plusieurs dizaines de grenoblois, répartis en six secteurs géographiques. L’enjeu de ces ateliers : à l’échelle de chaque secteur, traduire collectivement les limites planétaires et les enjeux de justice sociale en politiques publiques. Pour ce faire, les participants ont tout d’abord été invités à enquêter sur leur propre secteur, auprès des habitants, sur leurs expériences quotidiennes et leurs conditions d’existence particulières. Cette enquête, décuplée par la puissance du nombre, donne lieu à la construction de feuilles de route, par les participants, destinées à proposer des renoncements, à décrire des controverses et à dessiner des trajectoires de redirection écologique. Ou quand « les gens » se font enquêteurs et enquêtrices de leurs propres modes d’existence.

Faut-il renoncer à la construction neuve en Île-de-France ?

Comme pour les piscines, les impacts environnementaux de la construction neuve sont connus et colossaux : 200 tonnes de sable sont nécessaires pour construire une maison individuelle ; chaque année en Île-de-France, la construction neuve utilise 8,9 millions de tonnes de matières et en rejette environ la moitié comme déchets ; chaque logement est en moyenne responsable d’environ 1 tonne de CO2 par m2 de surface bâtie ; en France, la construction neuve de bâtiments grignote l’équivalent d’un terrain de foot toutes les heures.

90 % du parc immobilier de 2050 existe déjà

Si les mesures actuelles pour réduire ces impacts demeurent insuffisantes et accusent déjà de sérieux retards, certaines contraintes budgétaires émergentes pourraient imposer d’arbitrer entre nouvelle construction et amélioration du bâti existant : l’arrêt de la construction neuve serait alors un moyen de réduire à la fois l’empreinte environnementale et les besoins en investissements du secteur. Puisque 90 % du parc immobilier de 2050 existe déjà et que 50 % du parc existant a été construit avant la mise en place de réglementations thermiques, c’est là que semble clairement reposer l’enjeu : flécher les moyens financiers vers la rénovation haute qualité carbone énergétique et d’usage. Cela forcerait les acteurs à se focaliser sur des activités de rénovation, d’adaptation et d’optimisation de l’utilisation des bâtiments.

Alors, peut-on effectivement se passer du cycle construction-destruction-reconstruction ? Dans quelle mesure peut-on réduire les impacts de la construction neuve ? Devrait-on renoncer à la construction neuve en Île-de-France pour rentrer dans les limites planétaires ? C’est à ces questions que la commande que nous menons avec ARP Astrance, agence de conseil spécialisée dans l’immobilier, tente de répondre.

Tout comme nos camarades de la commande autour des piscines grenobloises, nous avons adopté une démarche d’enquête pragmatiste. Ici, il s’agit de partir de la réalité du terrain pour prêter attention à une pluralité de visions sur des enjeux qui restent à découvrir, d’éclairer des angles morts, de rendre visibles des attachements, et de mettre en lumière des antagonismes et des complémentarités. En pratique, nous avons rencontré des acteurs du secteur (architectes, urbanistes, promoteurs, etc.) pour appréhender le sujet à partir de la connaissance de leur milieu et de leurs attachements, personnels ou communs.

« Ce n’est pas le même métier ! »

Au fil de l’enquête, nous découvrons un entrelacement d’enjeux techniques, économiques et politiques qui favoriserait le statu quo. Par exemple, en France, le secteur résidentiel est marqué par de fortes inégalités d’accès aux logements et par des besoins en logements sociaux. Dans bien des cas, surtout dans les zones dites « tendues », les prix des bâtiments ne reflètent pas leur valeur intrinsèque – décalage renforcé par la spéculation immobilière. Les Français, attachés au neuf et à la propriété privée, consomment de plus en plus de surface de logement par habitant depuis plusieurs années. Également, renoncer à la construction neuve, ce serait renoncer à un pan important du secteur : en moyenne 1,6 emploi serait mobilisé par logement construit selon la Fédération française du bâtiment.

Par ailleurs, les politiques de logement sont parvenue à verdir leur discours pour vendre une construction neuve durable, innovante et optimisée : un bon béton (bas carbone) « au bon endroit » et de la renaturation pour compenser l’artificialisation. Elles mettent en avant une région circulaire, sobre en matériaux et en foncier, au service d’une stratégie d’attractivité territoriale qui passe par la construction de plus de bâtiments – neufs, donc. L’objectif de « zéro artificialisation » serait adapté à l’anthropocène s’il n’était pas adjectivé du terme « nette » qui instaure une équivalence entre artificialisation et renaturation : le ZAN (zéro artificialisation nette) stimulerait autant les projets de construction qu’il en atténuerait les conséquences destructrices !

De leur côté, les promoteurs considèrent la construction neuve comme la seule solution en mesure de répondre à la « crise du logement ». Plutôt que d’arrêter la construction, il faudrait au contraire simplifier les procédures de permis de construire. Et pas question pour certains de se transformer en acteur de la rénovation car « ce n’est pas le même métier ! » : rénover, c’est en effet plus complexe techniquement car difficilement standardisable et offre, dans l’état actuel de la fiscalité, des rentabilité moindres que le neuf. Ne pas construire serait même, selon d’autres, un moyen inavoué de conforter « l’entre-soi » en ne réglant pas le problème du mal-logement.

Enfin, renoncer à la construction nouvelle ne peut s’envisager sans aborder des enjeux systémiques : mobilité, travail et problème d’échelle ou « effet-parc » des bâtiments existants. La mobilité résidentielle (la facilité à changer de logement) et la mobilité professionnelle sont liées. Les grandes difficultés d’attributions de logements sociaux empêchent d’autres d’y accéder, ce qui peut renforcer une dépendance à la voiture individuelle pour rejoindre son lieu de travail ou diminuer sa capacité à changer d’emploi. Penser une trajectoire de renoncement à la construction neuve exige de s’assurer de ne pas exacerber ces dépendances.

« Anarchitecte » terrestre

Renoncer à la construction neuve suppose donc des pistes de redirections diverses à des échelles, dans des proportions et des temporalités spécifiques à chaque territoire. Ces pistes feront l’objet d’explorations dans la suite de notre enquête, mais commençons à les esquisser ici. L'« architecte démiurge » pourrait se muer en « anarchitecte », invité à « quitter le monde des lobbies et du béton » et à « prendre soin des bâtiments des autres ». Le promoteur immobilier serait, lui, amené à s’intéresser au parc existant en devenant « rénovateur ». Les aménageurs, ainsi que l’ensemble des acteurs de l’immobilier devraient pour leur part quitter la pensée « par l’environnement » pour investir une pensée « par le milieu ». Quant aux habitants, ils gagneraient à reprendre en main des savoir-faire techniques aujourd’hui largement délégués aux grandes entreprises de construction et à délaisser des matériaux industrialisés comme le béton Portland ou pin Douglas, pour des matériaux plus sobres et « terrestres », comme défendu dans le Manifeste pour une frugalité heureuse & créative.

Cartes rôles – Quartier fictif du 3e Horizon [Serious Game]

Source : Bouteyre P. et Van Gelderen Plannier W., Quartier fictif du 3e Horizon, 4 mai 2021, MSc « Strategy & Design for the Anthropocene ».

Des régimes juridiques alternatifs à la propriété privée, restreignant la spéculation, pourraient également offrir des pistes prometteuses : coopératives foncières, coopératives d’habitants, etc. Enfin, la démocratisation de modes d’habiter plus sobres et écologiques constituent des signaux faibles de redirection écologique : tiny houses, maisons sur pilotis, nomadisme, etc.

Les pistes s’avèrent tout autant prometteuses du côté des bureaux et des commerces. En effet, la généralisation du télétravail et le recours au e-commerce a rebattu les cartes de l’immobilier tertiaire, libérant un gisement potentiellement intéressant de surface vacante. Ce levier lié à la vacance des bâtiments pourrait permettre de réduire le nombre de mètres carrés à construire. D’autres voies comme les changements et la mixité d’usages, l’intégration des notions de chronotopie dans les programmes immobiliers ainsi que les politiques récentes de sobriété foncière méritent également d’être explorées.

  1. Carbone 4, « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’État face à l’urgence climatique », 21 juin 2019 : http://www.carbone4.com/publication-faire-sa-part/
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Margot Boitel

Margot Boitel

Étudiante-designer et redirectionniste écologique

Strate, École de Design

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