Forum Gaïdar : imaginer la ville du futur

Le 4 avril 2019

Du 15 au 17 janvier 2019 s’est tenue à Moscou la 10e édition du Forum Gaïdar1 qui se veut une alternative au Forum de Davos. La ville du futur a été l’un des thèmes abordés par les experts français et russes.

Ce présent article expose les trois défis majeurs qui émergent des dynamiques urbaines observées à partir de ces cinq dernières années de recherche-action et d’études de terrain conduites dans le cadre l’université Paris XII (Paris-Est Créteil) et des laboratoires du CEDITER et de Technologia pro Humania2.

Refaire de la ville un lieu d’attraction et non de destination contrainte

Alors que les gouvernements concentrent leurs investissements dans les villes pour les rendre attractives et assurer le développement socio-économique du pays, il n’est pas possible de ne pas tenir compte du fait que ce sont aussi les aspirations et les représentations des populations elles-mêmes qui les poussent à s’installer dans les villes. Elles espèrent que ces dernières pourront leur offrir davantage d’opportunités économiques, résidentielles, et en termes d’accès aux services de base3 ou plus simplement leur permettra un meilleur destin.

Cela ne signifie pas pour autant que la vie en ville soit synonyme de bien-être pour tous. Le taux de pauvreté moyen y oscille entre 24 et 26 %, avec déjà plus d’un milliard de personnes vivant dans des habitats informels, dégradés et dans une insécurité permanente4, ce qui est totalement incompatible avec les conditions minimales pour un développement humain et une croissance indispensable à l’équilibre et la pérennité des sociétés humaines.

Or, en la matière, le chemin semble long. Si l’on s’appuie sur une étude récente qui indique qu’en octobre 2018 « seuls 19 % des Français aspirent à une vie entièrement urbaine »5 et sur l’expertise de l’urbaniste Vincent Cottet qui livre que « plus de 50 % des citadins veulent fuir la ville en raison des conditions de vie qu’elle propose », pour lui, comme pour d’autres travaux de sociologie urbaine, et cela se retrouve également dans les différentes immersions vécues par les équipes de l’AIPT, du CEDITER et de Technologia pro Humania, la priorité est de pouvoir construire ou de reconstruire un processus d’adhésion à la ville, aussi bien au niveau de la formation d’un imaginaire collectif et partagé sur la ville et le futur de cette dernière, que du point de vue des modalités permettant le réinvestissement des habitants et des acteurs socio-économiques au niveau de leur quartier, lieu de l’implication et des transformations tangibles par excellence.

Cela ne passe pas uniquement la simple consultation ou participation en termes de choix autour des investissements et des infrastructures à construire ou à moderniser, ceci reste bien évidemment indispensable. Ce n’est pas uniquement, non plus, un rapport différent entre les administrations publiques et les citoyens en matière de démarches ou d’interactions réciproques, c’est également un processus indispensable et difficile à conduire en raison des attentes et des contraintes des uns et des autres. Cela passe aussi et surtout par la mise en place des conditions mêmes d’un réinvestissement des habitants et du tissu socio-économique pour assurer le fonctionnement et décider ensemble des choix et orientations du cadre de vie de proximité qui est le leur. En cela, les expérimentations à Evry et à Cergy (ZAC des Linandes) vont dans ce sens, avec pour cette dernière la volonté de mettre en place des structures permettant un engagement à la hauteur des disponibilités et des temps de vie de chacun, comme un café-restaurant familial et écologique, des espaces de co-working et de conciergeries associatives en lien et articulés avec d’autres dispositifs municipaux ou des initiatives privées6.

Cette dimension induit de s’intéresser et d’agir sur les modalités d’orientation et d’organisation de la gouvernance urbaine et aux moyens auxquels cette dernière peut recourir pour mieux sensibiliser et mobiliser lesdits acteurs comme pour mieux optimiser la gestion et le fonctionnement de la ville.

S’appuyer et maîtriser l’ère du numérique et des smart cities pour renforcer les dimensions intégratrices et dynamiques des villes

« L’air de la ville rend libre », disait Hegel alors qu’aujourd’hui il rend malade ses habitants sous l’effet des différentes pollutions et du stress urbain que la ville génère7. Cette observation est sans doute le meilleur message mobilisateur pour un recours accru aux nouvelles technologies afin d’optimiser la gestion de la ville et de ses différentes externalités négatives.

Regroupées sous le vocable de smart cities, la généralisation de leur usage laisse entrevoir effectivement une gestion plus performante et en temps réel de la ville, cependant, à ce stade de l’article, il s’agit plutôt de pointer l’importance de s’appuyer sur les potentialités des smart cities pour permettre de faire mieux dialoguer les citadins avec les services urbains et avec leurs représentants, et surtout de faciliter la mise en réseau de tous les acteurs qui participent de la ville pour créer les conditions d’une nouvelle dynamique.

De la même manière, les smart cities permettent un nouvel usage de la planification urbaine en lui permettant tout à la fois simuler et de représenter les conséquences possibles de certains choix, et bien plus encore, de pouvoir passer d’une planification à long terme, parfois rigide dans ses représentations et ses finalités, à une autre plus agile et plus immédiate qui permette, sans obérer la cohésion et la stratégie à long terme de la ville, de s’adapter plus rapidement à certains changements ou aléas, tout en poursuivant l’optimisation du cadre de vie et de conduire à son terme le développement attractif et durable. Cette planification rendue plus smart et organisée sur un mode projet permet ainsi de mieux répondre aux aspirations du temps présent, offrant un cadre d’implication agile et tangible pour les acteurs de la ville tout en préservant – par la puissance de calcul et de simulation – le long terme des générations futures.

Or en matière de recours aux nouvelles technologies et aux smart cities, il ne s’agit pas de céder, comme l’indique William Daumas, CEO de la start-up Géo Sentinel, à un simple recours à la techno ou de permettre le réemploi de certaines données personnelles pour augmenter la vente de produits assuranciels. L’usage et la généralisation exponentielle des datas qui sont le corollaire de la numérisation de la ville doivent au contraire permette de mieux apprécier les besoins réels et parfois inconnus des personnes elles-mêmes, notamment dans le domaine de la santé et de sécurité, comme également être mise au service d’un projet sociétal. Les smart cities ne sont en rien ni la ville du futur, ni même un idéal à atteindre, cependant elles rendent possibles l’avènement de villes attractives et durables.

Cela replace donc une nouvelle fois les acteurs publics au centre de toutes les problématiques. Ce que ne manque pas de rappeler aussi bien certains grands groupes comme Schneider Electric ou des start-up comme Kapitaliser ou les cabinets d’ingénierie comme Artelia ou Merlin pour qui de toute manière « la technologie permet et permettra de toute manière de répondre aux défis socio-économiques » avec une attente forte comme l’indique le directeur adjoint du Groupe Merlin, Laurent Julvez, que les acteurs en charge de son pilotage et de son ordonnancement, soient en mesure d’en définir et d’en nommer les principales priorités, avec inévitablement un effort législatif et juridique de classification des responsabilités et des champs du possible en terme d’usages et de réemplois des data.

Repenser le modèle économique et organisationnel de la ville

Le troisième défi incontournable pour construire la ville du futur tourne autour de son modèle économique et organisationnel, et à plus forte raison avec d’une part, l’intensification de la globalisation, avec la place occupée désormais par la financiarisation de l’économie dans les projets urbains, et d’autre part, l’irruption de nouveaux acteurs liés aux nouvelles technologies dont les GAFA et les NETU qui viennent bousculer le modèle classique de la ville. Introduisant des biais au sein du système d’acteurs historiques de la ville et en étant à nul autre plus à mêmes à capter et retraiter les données numériques qui font fonctionner la ville, ils sont également en mesure de les monétariser et de les transférer vers d’autres places de marché ou d’introduire de nouveaux services plus concurrentiels du fait de la connaissance de la ville qu’ils tirent de leur place privilégiée.

La question de la financiarisation de l’économie s’accompagne dans le même temps de celle de la soutenabilité ou plus exactement de la non-soutenabilité des finances publiques. Ces dernières doivent faire face à des besoins en investissements colossaux des villes et si, dans un cadre juridique aussi particulier que celui de la Chine avec Shanghai qui a pu mobiliser près de 390 milliards d’euros en actifs fixes pour assurer son développement, qu’en est-il du programme de développement de Mumbai qui nécessiterait ne serait-ce que pour le seul projet de Vision Mumbai plus de 32 milliards d’euros, et que dire du Grand Paris Express, dont les besoins sont passés de 25,5 milliards d’euros en 2013 à plus de 38 milliards d’euros selon une estimation de la Cour des comptes en 20188, auxquels s’ajoutent nombre d’incertitudes sur l’aptitude à conduire effectivement à leurs termes les grands projets structurants aussi pour les villes, les métropoles que pour les États9.

Les besoins sont donc gigantesques et le modèle économique classique de la ville fondé sur l’impôt, les taxes et le paiement de certains services ne semblent plus en mesure de répondre aux exigences de transformation et d’investissement nécessaires à son fonctionnement et au maintien de son attractivité, et ce d’autant que l’économie publique des villes se trouve sous la pression de nouveaux concurrents comme les plateformes et les agrégateurs numériques qui, dans une relation directe avec la population, captent une partie de la valeur et induisent des changements de comportements qui se répercutent sur les politiques publiques urbaines10.

Par ailleurs, on constate aussi que la fabrique de la ville, qui repose pour une large part sur les investisseurs et les promoteurs urbains, a tendance également à s’inscrire dans des logiques financières dans la mesure où la production de logements ou de bureaux répond aux caractéristiques propres des marchés financiers (surface, ROI, valorisation, etc.) plutôt qu’uniquement à celles liées aux orientations stratégiques des villes ou aux attentes directes des populations.

Bien plus, les évolutions et les transformations de la ville annoncent une intensification de l’hybridation entre les secteurs d’activité (services urbains, opérateurs de téléphonies, immobiliers et services à la personne), les registres d’acteurs (entièrement à logique économique, mixte comme l’économie sociale et solidaire avec un secteur bancaire dynamique, associatif ou encore public avec la potentialité pour les villes de maintenir ou d’investir dans des structures publiques ou semi-publiques intervenant sur le marché), et des statuts individuels d’un résident, tantôt citoyen, tantôt consommateur ou client, ou encore usagers (mais le plus souvent au bout de la chaîne de paiement) qui se traduit par un effacement des périmètres d’intervention et des modèles économiques de chacun des acteurs, et plus sûrement, par la continuation de la diffusion des logiques financières dans les mécanismes de la ville, appelant aussi à une (délicate) refonte du modèle organisationnel classique des villes.

Tout ce mouvement induit la nécessité existentielle pour les villes de proposer un nouveau contrat social qui ne peut souffrir du moindre soupçon d’inefficience de la part de ceux en charge de sa gouvernance (élus et fonctionnaires). De fait, dans ce cadre commence à apparaître au travers de plusieurs terrains d’études aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Asie comme en Russie, un intérêt pour une nouvelle figure dans le champ de la ville, celle du city manager qui forme assurément un nouvel objet de recherche problématique.

Ces trois défis qui consistent à refaire de la ville un lieu d’attraction, mieux s’appuyer sur les smart cities et fonder un nouveau contrat social urbain en repensant son modèle économique et organisationnel renvoient aux modalités même de sa gouvernance. Les choix qui seront faits conditionneront l’avenir des villes et celui d’une humanité, dont il est notable de constater, qu’avec près de 6 000 ans de distance avec la première révolution urbaine, qu’elle reste toujours autant à la merci de son environnement, un environnement qu’elle ne se doit plus d’apprivoiser mais de préserver pour déjouer l’avertissement du club de Rome qui, dès 1973, prédisait un effondrement probable de la planète vers 2070.

  1. Le Forum Gaïdar est une grande conférence d’experts internationaux sur l’économie mondiale. L’événement rassemble chaque année des experts russes et étrangers, ainsi que de grands universitaires et professionnels de renommée internationale.
  2. Elles sont aperçues et analysées à partir d’une documentation de plus de cent rapports et ouvrages de recherche étudiés en appui de cinq années de recherche-action et d’études de terrain dans le cadre de l’université Paris XII (Paris-est Créteil) et des laboratoires du CEDITER et de Technologia pro Humania, de trois études de terrain conduites par certains étudiants et chercheurs du master AIPT et un certain nombre d’interviews organisées avec plusieurs acteurs, notamment lors de la tenue de la table ronde intitulée « Villes et territoires à l’heure des smart cities en France, quels sont les enjeux, les priorités et les leviers pour généraliser les démarches smart cities en France », lors du salon Smart cites Smart grids du 7 novembre 2018.
  3. Les services de base sont définis par l’ONU comme essentiels à la vie et se partagent entre des accès personnalisés à la santé, l’éducation, l’alimentation et d’autres plus collectifs comme l’eau potable, l’assainissement, l’énergie pour ensuite recouvrir également des thématiques du développement (les marchés, les technologies, les ressources productives) et de sécurité (justice, services publics, etc.).
  4. Source ONU-Habitat 2017 et www.inegalites.fr/Un-milliard-d-habitants-dans-les-bidonvilles
  5. « Les territoires ruraux : perceptions et réalités de vie », rapport d’étude pour Familles rurales conduit par l’IFOP, oct. 2018.
  6. Des expérimentations similaires sont observées dans de nombreuses villes aussi bien au nord que dans les pays émergents ou plus simplement encore en situation de sous-développement, la question est à chaque fois de retisser des liens de proximité et de solidarité et le principe fonctionne pour peu qu’il soit soutenu dans la durée.
  7. Selon l’ONU en 2016, « 90 % des citadins respiraient un air insalubre, entraînant 4,2 millions de décès dus à la pollution de l’air ambiant. Plus de la moitié de la population urbaine mondiale était exposée à des niveaux de pollution atmosphérique au moins 2,5 fois plus élevés que la norme de sécurité », ODD no 11 ;
    Objectif 11 : Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables

  8. Et en la matière, il s’agit d’un projet jugé d’intérêt et de portée national ce qui n’est pas toujours possible pour bénéficier de l’implication de l’État pour nombre de villes et de métropoles.
  9. Voir article de Pierre Bordeaux à l’occasion de la 6e conférence scientifique internationale « L’Europe et la Russie dans une crise multifactorielle », Une illustration en pratique des contradictions du développement régional au travers de la mise en place de la Métropole de Grand Paris, mai 2016, université Nice Sophia Antipolis.
  10. Aussi bien de manière directe avec l’obligation de nouvelles infrastructures pour répondre aux attentes et aux besoins locaux que pour se maintenir à niveau des autres villes en concurrence, que plus indirecte, pour corriger les inégalités d’accès ou d’usage d’une partie de la population aux des offres de services et de produits du secteur privé. Les villes du futur souffriront d’autant plus des écarts entre les groupes sociaux et des troubles inhérents à l’exclusion par une ou des offres privées d’une partie de la population, partie semble-t-il de plus en plus importante qui plus est.
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