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La « démobilité active » : rapprocher les services des habitants

Le 10 septembre 2021

Le concept de « démobilité » vise à réduire le besoin en mobilité, en général, et la mobilité technologique, en particulier, en déconstruisant les schémas actuels de mobilité. Dans les zones peu denses ou rurales, l’application de ce concept vise à amener des services sous formes mobiles aux habitants du territoire plutôt que de trouver des modes de mobilité plus doux ou durables. Des camions proposant différents services du quotidien (alimentation, réparation, service public, services de santé, culture, etc.) font partie des solutions possibles à réactiver.

La mobilité est un enjeu majeur de l’anthropocène de par les nombreux impacts qu’elle engendre. La mobilité, encore principalement liée à l’usage d’automobiles et de camions, est dépendante d’un important apport en énergie, aujourd’hui encore, à plus de 95 % sous forme d’hydrocarbure, même si certains portent de grands espoirs (trop grands ?) dans l’hydrogène ou les batteries électriques. Des besoins en énergie, en technologie et en infrastructure, sans compter tous les impacts environnementaux associés, corrélés aux contraintes d’espace et de temps imposées par l’organisation de notre société.

L’exode rural du siècle dernier a entraîné une concentration d’activités dans les villes qui aurait pu réduire le besoin de mobilité technologique individualisée. Cependant, cet exode a atteint un tel niveau que les villes sont devenues des métropoles entraînant un étalement urbain si important que les inconvénients dus aux distances qu’on associe au monde rural se retrouvent désormais au cœur des métropoles – le fameux effet rebond. Les prix des logements en centre-ville et la concentration de population ont repoussé les salariés à des distances toujours plus grandes des pôles d’activités demeurés proches de la ville centrale. Cette contrainte d’espace, parfois choisie, est souvent subie par les couches les moins fortunées qui doivent s’éloigner du centre pour se loger décemment avec leurs moyens financiers.

Vient s’y ajouter une contrainte de temps, intrinsèquement entrelacée avec la contrainte d’espace. En guise d’illustration, en passant plus d’une heure par jour en moyenne pour leur trajet domicile-travail, les habitants de l’Île-de-France grèvent significativement leur temps de vie familiale et sociale au quotidien, en plus de s’ajouter une dose de stress physique et mental, ainsi qu’un poste de dépenses non négligeable qui vient détériorer la vie sociale.

La « démobilité », un concept à explorer

Le concept de démobilité vise à réduire le besoin en mobilité, en général, et la mobilité technologique, en particulier, en déconstruisant les schémas actuels de mobilité. En réduisant les temps de déplacement, la démobilité permet de réaffecter ce temps à des activités choisies plutôt que subies et peut constituer une composante d’un futur souhaitable.

Le concept de démobilité vise à réduire le besoin en mobilité, en général, et la mobilité technologique, en particulier, en déconstruisant les schémas actuels de mobilité.

À ce jour, la démobilité est fortement axée sur le sujet du télétravail qui occupe la plus grande partie de notre quotidien avec ses déplacements associés. Le télétravail est donc une forme de démobilité pertinente qui peut avoir des impacts positifs non seulement sur l’environnement de par la réduction de l’utilisation de la voiture individuelle (70 % des trajets domicile-travail en France) mais également sur la vie sociale du fait du temps réaffecté. Cependant, le lieu de travail étant un lieu de sociabilisation que ne peut remplacer une réunion en visio-conférence, le télétravail effectué dans son logement ou dans des espaces de coworking proches de son domicile ne peut être qu’un complément des habitudes quotidiennes de travail. Il est important également de garder à l’esprit que tous les métiers ne sont pas tertiarisés et ne peuvent pas tous être effectués en télétravail.

La « démobilité » dans les zones peu denses ou rurales

Pour un projet mené dans le cadre du MSc « Strategy & Design for the Anthropocene », nous avons étudié le sujet de la démobilité dans les zones peu denses ou rurales en nous concentrant davantage sur l’accès aux services sur le sujet du travail. Dans ces zones où la voiture est un dispositif indispensable à l’autonomie, comme nous l’a bien rappelé le mouvement des Gilets jaunes, l’accès aux services est autant une contrainte de déplacement que le travail. Même si certaines communes proposent de plus en plus du transport à la demande, qui permettrait de réduire le nombre de trajets en voiture individuelle, cela ne réduit pas la contrainte de mobilité.

Dans l’esprit d’une démobilité active, nous avons commencé à explorer une inversion de ce paradigme en tentant de réfléchir à la manière de rapprocher les services des habitants plutôt que de trouver les modes de mobilité les plus doux/durables.

Les petits commerces ayant déserté les villages pour cause de diminution de la population et d’attractivité des grandes surfaces, il ne semble guère pertinent de lutter pour les rapatrier alors que leur zone de chalandise trop restreinte ne leur permettrait pas d’atteindre une viabilité économique. Nous souhaitons plutôt explorer la possibilité d’amener les services sous formes mobiles avec des camions proposant différents services du quotidien : alimentation, réparation, service public, services de santé, culture, etc.

Réactiver le camion de proximité

Les camions du boulanger ou du boucher, que nous avons parfois connu dans les campagnes de nos grands-parents, existent toujours ici ou là mais ils sont très rares. Réactiver ce mode d’accès aux services remplit de nombreuses fonctions qui donnent tout son sens à la démobilité.

Apporter plusieurs services avec un seul camion pourrait permettre d’éviter des dizaines de trajets en voiture individuelle, ce qui représenterait une économie importante de carburant et donc d’émissions de gaz à effet de serre, objectif essentiel dans la lutte contre le changement climatique, qui est un défi majeur du xxie siècle.

D’une part, on peut espérer une diminution du nombre de trajets hebdomadaires nécessaires par foyer pour accéder aux services d’usage courant et, d’autre part, recréer une vie sociale autour du camion qui devient une boutique ambulante où les habitants peuvent se retrouver. Le passage des camions peut devenir un rituel familier générant une vie que l’on ne peut pas retrouver dans un hypermarché, qui remplit une fonction avant tout marchande.

Ce projet, encore au stade exploratoire, est porteur d’une ambition forte de réanimer une vie sociale dans les zones peu denses ou rurales en inversant le sujet de la mobilité par de la démobilité active. Le temps et l’espace sont alors réappropriés par les habitants de ces zones peu denses, qui peuvent alors le réaffecter en toute autonomie grâce à cette approche de démobilité. Celle-ci doit continuer à être explorée pour en découvrir tout le potentiel.

Nous espérons que cette expérience de démobilité pourra devenir une réponse parmi d’autres aux enjeux écologiques et sociaux auxquels font face les territoires.

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Baptiste Pouponneau

Baptiste Pouponneau

Enseignant les enjeux énergético-climatiques et la pensée low-tech

IPSA, École d’ingénieurs en aéronautique

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