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Patrice Joly : «Le besoin en ingénierie dans les territoires ruraux est criant»

Patrice Joly
Le 6 janvier 2020

Sénateur de la Nièvre et président de l’Association nationale nouvelles ruralités (ANNR), Patrice Joly est également co-auteur du rapport « Ruralités : une ambition à partager. 200 propositions pour un agenda rural », remis en juillet dernier à Jacqueline Gourault, la ministre de la Cohésion des territoires. Il revient dans cet entretien accordé à Horizons publics et publié dans notre dernier hors-série sur "Le retour des ruralités ?" sur les nouvelles ruralités à l'agenda, leurs spécificités et les multiples défis auxquels les territoires ruraux sont confrontés. Il se félicite de la création de l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) officiellement lancée le 1er janvier 2020, mais en restant vigilant sur les moyens financiers et humains qui seront accordés à cette agence pour relever notamment le défi des ruralités. Le sénateur de la Nièvre estime également que les annonces gouvernementales extraites de l’agenda rural doivent désormais se traduire dans les actes.

Pouvez-vous nous expliquer quelles sont les origines du mouvement des Nouvelles ruralités et en quoi l’approche de l’association est spécifique ?

Lancée en 2015 mais initiée dès 2012 en prenant appui sur un « manifeste » et des travaux scientifiques1, l’Association nationale nouvelles ruralités (ANNR) a pour objet de promouvoir et de valoriser l’ensemble des territoires n’appartenant pas au cœur des métropoles. Elle travaille à renforcer la cohésion territoriale et sociale. À ce titre, elle assure la promotion des citoyens qui y vivent ou qui veulent s’y installer, habiter, travailler, etc.

L’ANNR est une association nationale, pluraliste et indépendante dont l’objet est centré sur l’avenir des territoires ruraux et pas uniquement du point de vue des institutions. Elle rassemble des élus politiques de tous horizons et institutions, et autant d’acteurs de la société civile, chefs d’entreprise, universitaires, chercheurs, professionnels du développement local, responsables associatifs, citoyens.

Pour notre association, de nouveaux paradigmes sont nécessaires pour fonder une nouvelle politique à destination des territoires ruraux. Ils doivent permettent de redéfinir les modèles et les représentations de ces territoires ruraux afin de mieux appréhender leurs potentiels et leurs handicaps et bien cerner les réponses qu’ils peuvent apporter aux défis auxquels notre société est confrontée.

À ce titre, il faut veiller à favoriser le maintien et l’approfondissement de la diversité des territoires ruraux soumis comme le reste de la société aux risques de banalisation. Cela nécessite une approche différenciée des territoires et parfois une discrimination en fonction des situations.

La ruralité, aujourd’hui, est plurielle : celle en proximité des agglomérations et des métropoles ; celle qui comprend les petites et moyennes villes ; celle des vastes territoires éloignés des grands axes de communication. Si les attentes et les besoins de ces territoires sont donc différents, il s’agit de répondre aux attentes de nos concitoyens qui ont, de nos jours, un mode de vie de plus en plus proche.

Comment expliquer que les ruralités aient été remises récemment à l’agenda politique ?

La réalité française est étroitement liée aux espaces ruraux et à la ruralité, tant sur le plan de sa géographie que de son histoire. Même si en moins d’une génération ce lien, pour beaucoup de Français, s’est souvent distendu ou a été complètement rompu, on ne peut pas oublier le fait que

les campagnes ont façonné notre pays historiquement, idéologiquement et politiquement. Cette caractéristique essentielle est aujourd’hui un atout.

Plus récemment, et en lien avec l’actualité, nous avons pu constater que les territoires ruraux et périurbains ont été, comme le souligne l’étude du démographe Hervé Le Bras, les plus mobilisés dans le premier mouvement des Gilets jaunes. Ce n’est pas un hasard. En effet, nos territoires sont en situation de détresse et les inégalités territoriales et sociales s’y accentuent alors même qu’ils disposent des potentiels de développement pour répondre aux grands enjeux de notre société.

La concentration dans les métropoles, loin de susciter l’effet de ruissellement attendu, engendre un sentiment de déclassement, d’abandon mais aussi de fragilité. Il n’est donc plus possible de répondre aux problèmes des ruraux par de simples mesures réparatrices ou compensatoires qui ne peuvent en aucun cas constituer une stratégie durable.

C’est cette situation qui, alors même que de plus en plus d’études montrent un véritable « désir de campagne » de la part des Français, conduit aujourd’hui à une émergence des problématiques rurales dans l’agenda politique.

Le développement rural doit-il se construire de façon segmentée, en opposition aux villes et métropoles ? Comment faciliter la « mise en réseau » ?

Il y a lieu à reconnaître les spécificités des différents territoires et leurs complémentarités, ainsi que les contributions, mal valorisées actuellement, qu’apportent les territoires ruraux à la société en général :

– complémentarité entre économie de l’innovation et économie productive, agricole et industrielle ;

– complémentarité en matière de développement durable (production de services écosystémiques qui bénéficient à tous, sans contrepartie de la part des territoires qui bénéficient de ces services en « passagers clandestins ») ;

– complémentarité du rapport à l’espace (les vastes espaces des territoires ruraux sont un « facteur de production » des services rendus par les territoires ruraux, mais ils constituent des handicaps pour les modes de vie [déplacements, réseaux, etc.]) ;

– complémentarité en matière de développement des compétences, les centres universitaires bénéficiant des services d’éducation et de formation initiale fournis à leurs étudiants, et formant des diplômés pour l’ensemble des territoires certes, mais néanmoins préférentiellement pour les territoires métropolitains.

Une nouvelle politique en faveur des territoires ruraux passe par leurs promotions c’est-à-dire par un discours renouvelant la vision de cette part de France. Aujourd’hui, les territoires ruraux attirent des populations qui souhaitent construire un projet professionnel et/ou familial, dans des territoires qui permettent une qualité de vie enviée, là où les concentrations urbaines souffrent des pollutions, des thromboses en matière de transport, de logement et d’une explosion des prix du foncier.

Ces territoires ruraux, souvent contraints, ont su développer des innovations dans tous les domaines. Le bien-être, la solidarité, la culture, les technologies y sont très présents, en même temps qu’un foncier accessible et l’espérance d’une vie meilleure.

Le numérique permet désormais de s’affranchir des distances, du relief et de l’éloignement ; c’est un facteur déterminant pour l’attractivité de ces territoires et leur vitalité économique, sociale et culturelle ; sa généralisation est d’autant plus urgente. Les transitions agricoles, écologiques, économiques et énergétiques permettent aux territoires ruraux d’investir pour l’avenir.

La société française ne peut se passer des qualités, des vertus et du potentiel de ses territoires ruraux.

Pour autant, cela ne signifie pas que les territoires ruraux doivent être abordés « à part » mais bien à travers une vision de leurs fonctionnements en réseaux et, dès lors, selon une approche systémique. Les campagnes doivent être considérées en résonance avec le maillage des bourgs et des petites villes avec lesquelles elles font systèmes. Les petites villes doivent être pensées avec leur environnement et avec les villes moyennes dans lesquelles leurs populations se reconnaissent. La recherche d’interactions et de réciprocité avec les métropoles est aussi un chantier pour l’action publique. Le pacte État-métropoles est une piste intéressante pour favoriser des coopérations à condition qu’émergent des formes renouvelées de gouvernance et qu’un partage clair des objectifs, des moyens et des responsabilités entre les acteurs impliqués soit établi.

Il est aussi indispensable que les politiques sectorielles telles que l’Action cœur de ville ou encore la future politique du logement soient en résonance avec les mesures relatives aux campagnes.

Peut-on dire que les ruralités sont aussi des territoires d’innovation ? En quoi sont-elles des espaces d’avenir face aux multiples transitions à venir ? Et pourquoi faut-il changer de logiciel pour renforcer le pouvoir d’agir des acteurs locaux face à ces défis ?

Les espaces ruraux disposent de ressources naturelles (eau, air, produits agricoles, forestiers de qualité), ingrédients de l’économie verte qui doivent non seulement favoriser leur développement, mais participer plus qu’on ne le pense au redressement de la France. Ils apportent des bénéfices inestimables à toute la société à travers l’activité de la nature (traitement de l’eau, de l’air, etc.). Il est désormais urgent pour nos territoires, de valoriser économiquement les fonctions environnementales et énergétiques.

Plus que jamais, il faut considérer la ruralité comme un atout pour la France où regorgent de nombreuses potentialités : des idées, des innovations et de nombreux projets d’avenir qu’il est primordial de soutenir.

En effet, les territoires ruraux font preuve de créativité et d’innovation dans de nombreux domaines notamment économiques, sociaux et culturels et peuvent servir d’inspiration à de nouvelles modalités d’actions au sein de la société française. Ils sont prêts à expérimenter de nouveaux dispositifs en matière économique et à devenir des laboratoires d’innovation et de démocratie locale.

La ruralité dispose des éléments de réponse aux questions ou problèmes auxquels notre société est confrontée : sécurité, qualité alimentaire, logement, développement économique et emplois (éco-développement, économie verte), économie du bien-être (activité de pleine nature, bien vieillir, bien manger), vulnérabilité, exclusion, immigration, transitions énergétiques, écologique, climatique, démographique, etc. Face aux nombreux défis qui les concernent, de nouveaux modèles de développement doivent aussi être conçus et expérimentés dans les territoires périurbains.

Par ailleurs, dans le contexte du besoin de réindustrialisation de la France, les territoires ruraux présentent des atouts stratégiques plus larges : on peut dire que ces territoires sont le lieu privilégié pour mettre en œuvre une stratégie de réindustrialisation du pays. Ils disposent de disponibilités foncières, plus difficilement mobilisables dans les métropoles, ainsi que les ressources humaines nécessaires pour développer des écosystèmes industriels performants sur le plan international, comme l’attestent de multiples exemples.

Selon Eurostat, la ruralité, définie comme l’ensemble des villes moyennes et petites, des bourgs-centres et des campagnes formant des systèmes territoriaux, représente 80 % du territoire national, 60 % de la population et 57 % des emplois. C’est un véritable atout pour notre pays qui peut compter sur ce gisement de développement. Faire le pari des territoires ruraux signifie investir sur un socle de savoir-faire, de savoir être et d’initiatives innovantes.

Comme membre de la mission Agenda rural dont le rapport a été remis le 26 juillet 2019, à Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires, que retenez-vous de cet exercice ? Quelles sont les propositions de ce rapport qui vous semblent prioritaires ?

La mission Agenda rural a remis son rapport officiel ce vendredi 26 juillet 2019 à la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault. Ce sont 200 propositions en faveur des territoires ruraux qui ont conclu trois mois de consultations pour lesquels 180 personnes ont été auditionnées.

Le rapport a porté sur les problématiques du quotidien pour les habitants, en mettant l’accent sur la santé, l’accès aux services, à la culture, à l’emploi, à la formation ou encore le développement du numérique et le soutien aux commerces de proximité.

La conclusion de cette mission gouvernementale signe une étape symbolique pour la prise en compte des territoires ruraux dans les politiques publiques.

Toutefois, les annonces gouvernementales extraites de l’agenda rural doivent désormais se traduire dans les actes. Le Gouvernement doit donc, le plus rapidement possible, mobiliser ses services et les opérateurs des politiques publiques pour accompagner la mise en œuvre de cette nouvelle feuille de route. Il doit également traduire dans le droit les adaptations législatives et réglementaires nécessaires. Enfin, les moyens financiers, qui n’ont pas été évoqués, doivent être précisés au plus vite. Il s’agit là avec le sujet de la mobilité et du désenclavement d’une lacune qui doit rapidement être levée.

L’ANNR affirme le caractère indispensable de l’augmentation des fonds dédiés à la cohésion des territoires ainsi que d’un financement ambitieux pour les nouvelles formes de mobilités sans lequel il est impossible de bâtir une ruralité dynamique et attractive.

Le 15 octobre 2019, s’est tenu à Nevers la première rencontre du Parlement rural français. Quels sont les buts poursuivis par cette assemblée ?

Porté par l’ANNR, le Parlement rural français a pour vocation d’inspirer les politiques publiques destinées aux territoires ruraux. Nous travaillons ainsi à reconstruire une image positive des potentiels que représente la ruralité pour la France. Il s’agit de remplacer un mythe rural sur lequel se fonde l’ensemble des relations villes/campagnes aujourd’hui par une vision plus proche de la réalité réelle et vécue.

En réunissant une grande diversité d’associations, d’entreprises et d’universitaires œuvrant pour les territoires ruraux, le parlement doit constituer une instance représentative des ruralités. Construit sur une approche collaborative d’échanges et de réflexions partagées, il porte une vision globale de la ruralité au plus proche des enjeux du quotidien.

La fonction générale du parlement est d’imposer dans le débat public le sujet de la ruralité grâce au poids et la force du collectif que nous constituons. Il s’agit de former un centre de ressource permettant l’expression de chacune des structures et de bénéficier du poids collectif pour appuyer les grandes revendications.

Le Parlement rural français doit s’inscrire dans les grands enjeux politiques en réaction permanente avec l’actualité. Il faut pouvoir être en vigilance constante face aux propositions de lois et pouvoir se positionner pour défendre et promouvoir les ruralités à chaque fois que cela est nécessaire.

La première session a permis l’analyse de l’Agenda rural français et de relever les mesures dont la mise en œuvre sera suivie de manière étroite et de pointer les insuffisances. Pour la suite, le parlement veillera à ce que les esprits et les politiques publiques, qui ont été fortement métropolisés au cours des dernières décennies, soient désormais ruralisés pour que chaque acteur public, privé, de la politique, de l’économie, des médias, etc., ait une représentation juste de la ruralité et de ses potentialités.

Les travaux menés par le Parlement rural français se font en lien avec les deux groupes parlementaires qui se sont constitués au sein des deux chambres et avec qui nous travaillons : le groupe Ruralité au Sénat composé de soixante-quatorze sénateurs et le groupe Enjeux de la ruralité à l’Assemblée nationale composé de cent cinquante-trois députés.

De quel type d’ingénierie publique les ruralités ont-elles besoin ? La création imminente de l’Agence nationale de cohésion des territoires est-elle une réponse aux défis des ruralités ?

Le besoin en ingénierie dans les territoires ruraux est criant : moins dotée en termes organisationnels, humains et financiers, la ruralité est durement confrontée au désengagement de l’État.

Il devient nécessaire d’y remédier à la fois par une réponse nationale dont la perspective est aujourd’hui liée à la création de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et par le renforcement de l’ingénierie locale.

Nous nous félicitons donc de la création d'une Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT). Nous demeurons toutefois vigilants sur les moyens financiers et humains qui lui seront finalement octroyés.

Il convient d’attendre le vote de la prochaine loi de finances pour connaître le budget de cette agence. En effet, pour pouvoir apporter une ingénierie de qualité aux collectivités locales, cette agence devra bénéficier des moyens adéquats.

Elle doit assurer au niveau national une meilleure coordination interministérielle en disposant d’une vue d’ensemble sur les multiples politiques contractuelles ou fonds par lesquelles elles sont concrètement mises en œuvre. C’est ainsi que l’ANCT deviendra un véritable outil de facilitation et d’accompagnement.

Toutefois, cette ingénierie apportée par l’État ne peut pas se substituer totalement à l’ingénierie locale qui doit exister sur les territoires et qui est tout aussi indispensable.

L’ingénierie territoriale doit accompagner, voire porter des projets, mais aussi faciliter la rencontre, la médiation et même l’intermédiation entre des élus qui se professionnalisent, des entreprises qui se mondialisent ou se territorialisent et des citoyens et acteurs sociaux qui sont de plus en plus en demande de participation et d’investissements locaux et mondiaux.

C’est ainsi que doit être construite une ingénierie solide, c’est-à-dire coopérative, associant une diversité d’acteurs, des élus, des citoyens et des professionnels pour faire émerger des projets de territoire robustes, adaptés aux potentiels et aux identités locales et articulés avec les territoires voisins.

Une telle démarche nécessite des développeurs totalement dédiés à leur mission de développement et d’émergence de projets et non à des fonctions administratives comme cela a été trop souvent le cas.

Pour cela, il faut accompagner financièrement les collectivités locales pour qu’elles puissent se doter de ces moyens humains nécessaires ; c’était une des demandes fortes de la mission Ruralités. C’est à cette condition que les territoires sauront également tirer le meilleur parti des services que pourra leur offrir l’ANCT.

 1. INRA, « Prospective : les nouvelles ruralités en France à l’horizon 2030 », 2018, 82 p.

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