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Pour un nudging des mobilités urbaines

Panier de basket poubelle au Havre
Le Havre a déployé des paniers de baskets poubelle pour inciter et sensibiliser les habitants à la propreté.
©Le Havre
Le 8 décembre 2020

Les problématiques engendrées par l’évolution de mobilités urbaines sont nombreuses et d’autant plus variées. En effet, les difficultés liées aux déplacements en ville sont aussi bien d’ordre environnementales, qu’économiques ou sociologiques. En prenant le contrepoint des études actuelles sur le nudging, nous voulons ici proposer une nouvelle approche permettant d’encourager de nouveaux comportements.

Résumé

Dans cette étude, nous allons nous questionner principalement sur les piétons en milieu urbain via une nouvelle approche issue de la théorie des nudges, nous permettant ainsi d’envisager des moyens de persuasion sortant des outils classiques reposant sur l’obligation ou la sanction.

À travers plusieurs analyses et un état des recherches dans le domaine, nous allons essayer de démontrer qu’après quelques ajustements du système, notamment via une modification des parties prenantes habituelles, celui-ci pourrait, à moindre coût, permettre une réelle implication des concitoyens.

L’approche sémiotique de ces dispositifs ancrés localement va nous permettre de prendre en compte, entre autres, les relations des usagers avec leur milieu, tant environnemental que social avec les groupes et collectifs éphémères ou durables que les nudges agrègent, et par conséquent de mieux comprendre les processus mobilisés par les individus utilisant ces dispositifs, mais aussi d’en tirer des conséquences afin de rendre durable les effets de ces nudges au bénéfice des politiques locales.

Les mobilités urbaines : une problématique moderne

À pied, en voiture, en tram, à vélo ? Les déplacements en ville sont nombreux et les problèmes associés le sont tout autant. En effet, avec les questionnements écologiques et économiques de nouvelles problématiques émergent : la pollution, les embouteillages, le bien-être, la sécurité, la surconsommation technologique et énergétique, autant de facteurs liés à ces fameuses mobilités. Les mobilités ne se limitent pas à l’idée d’un déplacement géographique, elles impliquent également un changement d’ordre social1. Au-delà des effets physiques des déplacements urbains, les mobilités soulèvent également divers problèmes sociaux comme les inégalités face aux mobilités ou les conséquences sur celles-ci d’un changement familial.

Les nudges en solution douce

Les nudges sont réputés pour leur fort impact sur le comportement, en effet ils permettent d’influencer directement les choix et actions des individus sans pour autant réduire leurs libertés. Ils semblent donc tout indiquer pour, à défaut de résoudre complètement les problèmes, au moins y apporter une aide non négligeable, et ce, à moindre coût. Les nudges, souvent traduit par « coup de pouce », sont une petite aide donnée au bon moment pour aider les individus à aller dans le bon sens. Issue de l’économie comportementale, la théorie des économistes Thaler et Sunstein2, va à l’encontre des théories classiques qui spéculent seulement sur l’existence d’un homme économiquement parfait, « l’homo-economicus ». En effet, celle-ci admet et prend en compte le fait que l’homme, contrairement à son artefact théorique, n’est que rarement rationnel et n’effectue pas toujours les choix qui lui seraient les plus profitables. Les nudges vont donc s’appuyer sur ces « irrationalités » induites par des « biais cognitifs » pour modifier les « architectures du choix » de l’individu et ainsi le diriger vers de meilleures décisions, pour lui mais aussi pour la communauté.

Deux modes de fonctionnement du cerveau

Pour fonctionner, le nudging s’inspire notamment des travaux de Kahneman3 portant sur les deux systèmes de fonctionnement du cerveau humain entrant en action lors des choix individuels. L’un que l’on pourrait qualifier d’« automatique » qui agit de façon immédiate, inconsciente et rapide et l’autre plus « réflectif », plus en phase avec l’homo-economicus, qui est davantage conscient mais qui est d’autant plus lent. En simplifiant, nous pourrions dire que les nudges vont donc reposer sur le système « automatique », entraînant ainsi des actions de la part de l’individu sans qu’il n’ait ni besoin de réfléchir, ni même d’avoir connaissance du dispositif.

Source : Thaler R. H. et Sunstein C. R., Nudge. Comment inspirer la bonne décision, 2009, Pocket, p. 47.

De nombreux intérêts

L’intérêt du nudging est de permettre l’amélioration des comportements, individuels ou collectifs, à travers une facilitation de leurs actions. La théorie des nudges offre des solutions en ce sens, qui s’inscrivent dans cette volonté de mettre en place des dispositifs jouant sur les « biais cognitifs » des individus, sur le guidage de leur attention, sur la facilitation des meilleurs comportements, afin de leur permettre de prendre de meilleures décisions. Ces dispositifs permettent donc à l’individu de faire des choix, subtilement guidés, en gardant leur liberté d’action tout en sortant du système des sanctions punitives. Car, l’autre intérêt majeur du nudging, est d’offrir une possibilité de sortir d’un système déplaisant pour la communauté, qu’est celui du système des prescriptions et injonctions, liées à l’obligation, la taxe, l’interdiction et la sanction.

Un outil au service des pouvoirs publics

Il faut noter que le nudge a déjà un ancrage international avec des « nudge unit » au sein nombreux gouvernements. Celle de Barack Obama considérée comme la première en 2009 a eu à sa tête Sunstein. Celle du Royaume-Uni, initiée par David Cameron, la « behavioural insight team » est même devenue indépendante. En France, les nudges dépendent de la Direction interministérielle de la transformation publique (DITP), placée sous l’autorité de la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, depuis juillet 2020.

Quelques essais locaux

Certaines régions ont essayé de faire appel aux nudges dans leur gestion des mobilités, comme Nantes, Malemort ou Limoges qui ont installé des passages piétons 3D ; leurs arguments sont pertinents : il s’agit d’installations peu couteuses, retirables au besoin et surtout, même si elles venaient à ne pas fonctionner sur la durée elles auraient au moins permis de sensibiliser les habitants sur leur vitesse au volant. De plus, ce genre d’initiative, comme les poubelles « panier de basket » au Havre, plaisent et permettent de mettre en lumière la volonté de modernité mise en place par la municipalité. Il existe d’autres exemples avec des escaliers décorés encourageant à délaisser les escalators énergivores, des flèches colorées au sol pour indiquer les bons chemins et ainsi mieux gérer les flux piétons. Dans tous les cas on peut s’interroger sur l’efficacité à long terme de ces dispositifs.

Des intérêts collectifs

En creusant le sujet, on comprend aisément que le nudging a pour but de toucher le plus grand nombre. Cela implique une stratégie visant à dégager des traits communs à de nombreux individus, que l’on peut alors considérer comme similaires sous un certain point de vue, et ce malgré leurs différences. Le nudge suscite ainsi un nouveau comportement collectif, en général provisoire, occasionnel, mais décisif pour le soutien et la réussite de la persuasion individuelle. La construction de ces collectifs étant bien plus qu’un agrégat de « mêmes », elle prend en charge la diversité et l’altérité de ses membres. Nous avons donc affaire à des collectifs superposés, enchaînés, voire entremêlés, qui témoignent d’un mode de socialisation bien différent de celui que propose la définition classique de l’actant collectif en sémiotique4, et plus encore celle de la masse sociale en linguistique5. Le nudge est alors un incitateur reposant sur un phénomène lié au groupe, malgré un ciblage reposant sur le fonctionnement individuel propre à chaque personne.

Quelques exemples de nudges :

  • des passages piéton 3D, qui donnent l’illusion à l’automobiliste que le passage piéton est un obstacle au-dessus du sol, l’incitant ainsi à freiner à l’approche de celui-ci ;
  • des escaliers musicaux, où les marches ressemblent à des touches de pianos et émettent une note lorsqu’on marche dessus afin d’encourager les piétons à les utiliser plutôt que l’ascenseur ;
  • des marques de pas colorés menant aux poubelles pour inviter les gens à jeter leurs déchets au bon endroit ;
  • des personnages amusants avec une ceinture bouclée dessinée sur les sièges des autobus pour rappeler aux enfants de bien attacher leurs ceintures.

Une démarche plus locale

Pour une meilleure durabilité du collectif temporaire créé, il semblerait assez important d’impliquer les habitants des zones concernées à la création des nudges. En effet dans les cas des mobilités, les nudges doivent répondre à des besoins locaux précis, et qui mieux que les résidents connaissent ces besoins ? De plus, nos recherches6 nous ont démontré que le nudge pourrait devenir plus efficace s’il était une propédeutique à une nouvelle forme de vie, une forme d’apprentissage permettant l’acquisition de nouveaux comportements. Dans ce cas, le nudging par les citoyens devrait être une aide à l’émergence d’un collectif durable. La première phase de création du nudge serait alors elle-même une forme de nudging visant à créer ou renforcer une communauté. Le nudge ainsi créé prendrait le relai et permettrait alors aux usagers de faire l’expérience de valeurs communes et de se rendre compte qu’elles sont partagées par d’autres. Le nudge agissant directement sur le milieu et sur les interactions semble ne pas suffire, il faut en outre que le collectif croie en ses valeurs et veuille les mettre en œuvre, non par un raisonnement cognitif, mais par croyance, adhésion et identification7. Une fois cette phase propédeutique accomplie, comme une sorte de test dans une situation provisoire et réversible, alors une réelle forme de vie stable et durable peut prendre le relai.

De nouvelles partie prenantes

Une piste envisageable pourrait être la création d’équipes « nudges » basé sur le volontariat au sein des territoires. Faire appel aux résidents semblerait être une opportunité de renforcer l’efficacité des nudges et des moyens mis en place visant l’amélioration des mobilités urbaines. La coordination pourrait avoir lieu comme pour les conseils de quartier, par exemple, avec une implication des mairies pour le conseil, la logistique et le financement. Les nudges sont un outil pour les pouvoirs publics qui, dans le cas des mobilités, touchent à l’espace public, ils doivent donc être encadrés par les municipalités mais un partenariat entre citoyens et pouvoirs publics devrait permettre aux nudges de devenir un outil durable de changement des comportements. À quand des « nudge unit » locales ?

Pour aller plus loin

  • Ariely D., C’est (vraiment) moi qui décide, 2008, Flammarion.
  • Kahneman D., Système 1/Système 2. Les deux vitesses de la pensée, 2012, Flammarion.
  • Pink D., La vérité sur ce qui nous motive, 2014, Flammarion.
  • Thaler R.H. et Sunstein C.R., Nudge. Comment inspirer la bonne décision, 2012, Pocket.
  • Singler É., Green nudge. Réussir à changer les comportements pour sauver la planète, 2015, Pearson.
  1. Kaufmann V., Les paradoxes de la mobilité : bouger, s’enraciner, 2008, Presses polytechniques et universitaires romandes.
  2. Thaler R. H. et Sunstein C. R, Nudge. Comment inspirer la bonne décision, 2012, Pocket.
  3. Kahneman D., Thinking, Fast and Slow, 2011, Straus and Giroux.
  4. Algirdas Greimas J. et Courtès J., Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, 1997, Hachette.
  5. Couégnas N., Halary M.-P. et Aldama J.-A., Recherches socio-sémiotiques : l’actant collectif, 2001, PU de Limoges.
  6. Fontanille J. et Lairesse J., « Les nudges et le contrôle sémiotique du milieu et du collectif », in Fontanille J. (dir.), Des nudges dans les politiques publiques : un défi pour la sémiotique, actes Sémiotiques, 2021, https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/
  7. Fontanille J., « La coopérative, alternative sémiotique et politique. Des organisations comme laboratoires de sémiotique expérimentale », Actes sémiotiques 2019, https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/6254
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