Vincent Aubelle passe la loi sur le divan

Vincent Aubelle
Le 10 avril 2019

Produire des lois, oui, mais pourquoi et comment ? Le travail parlementaire n’est pas toujours aisé ! De la loi de réparation à la loi visant à satisfaire l’opinion publique, jusqu’où aller dans le besoin de notre société de légiférer sur tout ? Des blessures névrotiques, perverses, ou encore psychotiques, le législateur souffre de multiples pathologies qui contrarient l’organisation de son travail. Comment le guérir pour rétablir l’efficacité et la majesté de la loi ? C’est ce qu’a accepté de nous expliquer Vincent Aubelle, professeur de droit public et psychanalyste.

Pourquoi avoir mis la loi sur le divan ?

La boulimie législative n’est pas nouvelle. Le Conseil d’État, dans son célèbre rapport de 19901, avait mis en évidence que lorsque la loi bavarde, le droit devient gazeux : celui où l’énonciation prend le pas sur celle de fixer une limite, avec les sanctions qui s’y attachent. Si le constat est ancien, encore faut-il accepter de dépasser ce procès sans fin. Ce en quoi le croisement du droit et de la psychanalyse est riche d’enseignements. Les trois éléments fondamentaux de la technique psychanalytique sont d’un apport précieux pour le droit. D’une part, la question du silence, pour lequel il s’agit d’accepter que la loi ne puisse répondre à toutes les situations. D’autre part, la problématique de la durée qui interroge la compulsion avec laquelle nous voulons légiférer dès lors qu’une nouvelle situation apparaît. Enfin, le surmoi dont l’autorité ne sera jamais aussi bien assurée que s’il se limite à la définition de principes essentiels. La loi sur le divan, comme une tentative de sortir de ce procès sans fin de notre propension législative.

Selon vous, comment restaurer la loi dans toute sa plénitude ?

La tendance, suivie depuis la réforme de 2009, consiste à rationaliser le processus d’élaboration de la loi et, par voie de conséquence, à contraindre le temps de la discussion. Avec le symétrique qui l’accompagne, trop souvent occulté : l’inflation des ordonnances, qui constituent, par définition, la négation de la parole. Le renforcement de cette logique d’encadrement de la parole est une tendance lourde. Ce qu’il faut entreprendre est l’exact contraire : il s’agit de revisiter les contours de ce que doit recouvrir l’activité législative, à l’instar de ce qui avait été opéré lors de l’établissement de la cinquième République. Au lieu et place de s’abîmer dans des textes d’affichage (les derniers exemples en date, la loi sur l’interdiction des téléphones portables dans l’enceinte scolaire, celle sur l’interdiction des fessées), restaurons toute la majesté de la loi, celle qui permet de fonder des sanctions : en resserrant le champ de l’activité législative, la libre circulation de la parole est restaurée.

Devrait-on obliger les hommes de pouvoir à suivre une psychanalyse ?

L’observation du comportement de certains hommes de pouvoir pourrait conduire assez facilement à souscrire à cette proposition. Elle recouvre d’ailleurs l’une des questions qui fut posée à Jacques Lacan dans une interview qu’il accorda à l’Express en 1957. Il répondit qu’un président du Conseil devrait avoir été analysé. La psychanalyse, c’est admettre que chacun d’entre nous contient un autre sujet, l’inconscient. L’analyse du sujet est ce temps où un décentrement du sujet s’opère, lorsque celui-ci fait œuvre d’archéologue : elle recouvre l’exploration de l’inconscient, cette part refoulée de la parole de l’histoire du sujet, afin d’en réduire les souffrances qui en résultent. Néanmoins, ne nous berçons pas d’illusions : il ne saurait exister une analyse universelle qui soit à même de résoudre l’ensemble des conflits qui sont constitutifs de la nature humaine.

1. Conseil d’état, De la sécurité juridique, rapport public, 1991, Paris, La Documentation française

Aubelle V., La loi sur le divan, janvier 2019, Berger-Levrault, Au fil du débat-Essais, 278 pages, 19€

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