Revue

Dossier

Panorama des systèmes éducatifs dans le monde au temps du covid-19

Le 26 juin 2022

Tour d’horizon sur la manière dont les différents systèmes éducatifs dans le monde ont réagi pendant la crise sanitaire (fermetures d’écoles, enseignement à distance, développement d’une nouvelle offre éducative, etc.).

Résumé

La pandémie du covid-19 a provoqué un séisme dans les systèmes scolaires de l’ensemble de la planète. Du jour au lendemain, les écoles ont été fermées, les élèves ont été renvoyés dans leurs familles et les enseignants ont tenté d’assurer les cours à distance sans en avoir toujours les moyens.

Tous les pays ont connu la même situation, mais leur capacité de réaction a été très différente selon leurs moyens financiers, l’organisation de leur système éducatif ou les caractéristiques économico-sociales de leurs élèves. Les réponses des systèmes éducatifs et des écoles ont également évolué ; les fermetures d’établissements sont beaucoup moins importantes en 2021 et 2022.

En s’appuyant sur les rapports de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF)et de la Banque mondiale, cet article propose une vue d’ensemble des fermetures d’école dans les cinq continents qui montre la diversité des choix des gouvernements face à la pandémie. Il décrit ensuite les formes d’enseignement à distance, différentes selon le degré de développement économique et technique des pays et expose les conséquences de ces fermetures en matière d’inégalités scolaires.

Enfin, l’article se termine par un tableau succinct de l’offre éducative développée pendant les fermetures d’école et à la reprise des cours en présentiel.

Avec la pandémie du covid-19, tous les systèmes éducatifs ont connu un bouleversement radical. Dans les premiers mois, plus de 1,6 milliard d’enfants ont été privés d’école dans 174 pays et 100 millions d’enseignants ont été touchés par la fermeture de leurs établissements. Alors que nous rentrons dans la troisième année de cette pandémie, 23 pays n’ont toujours pas réouvert leurs écoles.

Les conséquences en termes d’apprentissage, de santé, de bien-être et de décrochage scolaire sont considérables tout particulièrement pour les élèves les plus vulnérables. En août 2020, António Guterres, secrétaire général des Nations Unies, qualifiait de « catastrophe générationnelle » la pandémie de covid-19 et son impact sur la scolarité1. Des organisations internationales ont dressé rapidement un panorama de la situation éducative dans le monde : l’UNESCO, l’UNICEF, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et la Banque mondiale ont mené ces derniers mois des études pour mesurer l’impact de la fermeture des écoles sur les performances des élèves et sur leur future vie professionnelle et pour alerter les gouvernements sur les conséquences économiques, sociales et psychologiques. Leurs rapports offrent un premier état des lieux, évaluent les conséquences des fermetures d’écoles et l’efficacité des mesures mises en place par les gouvernements.

Les fermetures d’écoles selon les régions et les pays

La pandémie a affecté différemment les continents avec des chronologies et des scénarios différents en matière de propagation de la maladie, de confinements et de fermetures/réouvertures d’écoles. Seuls trois pays ont gardé leurs écoles toujours ouvertes : le Bélarus, le Burundi et le Tadjikistan2. En 2020, les écoles ont été entièrement fermées en moyenne pendant soixante-dix-neuf jours de scolarité : de cinquante-trois jours dans les pays à revenu élevé à cent quinze jours pour les pays à revenu intermédiaire inférieur3.

Dans les premiers mois, plus de 1,6 milliard d’enfants ont été privés d’école dans 174 pays et 100 millions d’enseignants ont été touchés par la fermeture de leurs établissements.

Les contaminations et le taux de mortalité du covid-19 en Afrique ont été plus limités que dans d’autres continents à l’exception de la Tunisie et de l’Afrique australe. Pour autant, la fermeture totale des écoles a été largement pratiquée. Un tiers des pays d’Afrique orientale et australe ont fermé les écoles pendant quarante semaines ou plus. En Afrique centrale et du Nord, pour deux pays sur trois ce fut de vingt-et-une à trente semaines. En Afrique de l’Ouest, plus de la moitié des pays (57 %) ont fermé onze à vingt semaines. L’Ouganda a le triste record de la plus longue fermeture d’école, de mars 2020 à mars 2022.

Le continent américain a connu des fermetures d’école (totales ou partielles) très longues de plus de soixante-dix semaines pour l’Amérique du Sud (quatre-vingt-deux semaines en Bolivie) et de plus de quarante semaines pour le Canada et les États-Unis. Les chiffres de l’Asie sont plus contrastés avec des écoles très longtemps fermées en Asie du Sud (par exemple, en Inde, avec quatre-vingt-deux semaines) et dans certains pays d’Asie du Sud-Est comme en Corée du Sud (soixante-seize semaines) avec, à l’opposé, le Vietnam dont les écoles ont été fermées trente-et-une semaines ou le Japon (onze semaines). En Chine, pays où s’est déclarée la pandémie, les écoles ont fermé durant vingt-sept semaines.

À la date de février 2021, les écoles européennes ont été fermées en moyenne trente-et-une semaines avec des durées variables selon les pays : six semaines en Suisse, douze semaines en France, quinze semaines en Espagne, mais vingt-quatre au Portugal, trente-huit en Allemagne ou en Italie ; dans les pays scandinaves ce fut vingt-quatre semaines en Suède ou trente-quatre semaines au Danemark. Les fermetures d’école des pays d’Europe de l’est ont été plus importantes à l’exception de la Russie (treize semaines) : trente-six en Roumanie, quarante-trois en Pologne ou quarante-neuf semaines en Lettonie.

Ces chiffres sont cependant à relativiser. La même politique n’a pas été appliquée uniformément au sein d’un même pays surtout dans les États fédéraux comme les États-Unis, l’Inde ou le Brésil ou pour les pays décentralisés. Par ailleurs, il existe souvent des différences de traitement entre les établissements du préprimaire et du primaire et ceux du secondaire, restés en général plus longtemps fermés ; en Suède, les écoles préprimaires et les établissements accueillant les élèves âgés de 6 à 16 ans sont restés ouverts pendant toute la durée de la pandémie. Enfin, ils ne rendent pas compte des modèles hybrides de fermetures partielles combinant un apprentissage en présentiel et à distance pour les pays dotés d’une infrastructure suffisante. Nombreux sont les pays à avoir choisi de séparer les élèves en deux ou plusieurs groupes avec alternativement cours en classe et cours à distance. Certains pays ont donné le choix aux parents, comme au Maroc où ils ont plébiscité à 80 % un modèle hybride (apprentissage en présentiel et auto-apprentissage). D’autres pays ont décidé d’augmenter le temps scolaire en raccourcissant les vacances ; le Kenya a prolongé l’année scolaire jusqu’à la suivante.

Les gouvernements ont choisi de fermer les établissements scolaires pour diverses raisons : pression des services de santé qui craignaient de ne pas être suffisamment équipés pour absorber la vague de contaminations, pression du personnel enseignant insuffisamment vacciné, pression des parents refusant d’envoyer leurs enfants à l’école, comme au Pérou, pays qui détient le taux de mortalité le plus élevé au monde. La durée de fermeture des écoles n’est pas automatiquement corrélée au nombre de contaminations. L’Europe, le continent le plus touché en nombre de décès avec l’Amérique, a connu des durées de fermeture d’école plus faibles que dans des zones plus préservées.

Ces mêmes gouvernements ont pris conscience des effets profondément négatifs de la privation d’école pour les élèves, aidés en cela par les études menées au niveau national et international. Ils ont progressivement réouvert les écoles, incités par les milieux économiques, par les organismes de santé conscients des impacts psychologiques pour les élèves et par les parents épuisés par leur double rôle de parent et d’éducateur. En décembre 2021, environ les trois quarts des pays ont choisi de maintenir les écoles ouvertes pour tous les élèves (135 pays) ou pour la majorité d’entre eux (28 pays) et 25 pays ont rallongé les vacances scolaires de fin d’année, seuls 12 pays sont passés à un enseignement entièrement à distance pendant cette période4. Les pays ont renforcé les protocoles sanitaires existants avec des politiques de dépistage rapide conditionnant l’accès à l’école et ceux-ci ont varié au cours des semaines avec un assouplissement des procédures de traçage et d’isolement des cas positifs. La vie scolaire a été cependant fortement perturbée par le nombre très élevé d’enseignants absents, positifs au covid-19.

Enseignement à distance

La quasi-totalité des pays a proposé des solutions d’apprentissage à distance aux élèves, avec une qualité et une portée très variables d’un pays à l’autre. 96 % des pays à haut revenu ont mis en place des plateformes en ligne contre 16 % pour les pays défavorisés. Les autorités publiques ont fourni des appareils, mais le simple fait de fournir du matériel informatique a eu peu d’impact ; l’apprentissage des élèves de milieux défavorisés a été freiné par l’accès limité ou inexistant aux appareils numériques et par les compétences numériques faibles ou inexistantes de leurs parents. Dans les pays de l’OCDE, l’enseignement à distance a affecté de manière disproportionnée le processus d’apprentissage des enfants issus de milieux défavorisés alors que les familles bien dotées économiquement et socialement ont les ressources pour compenser les pertes d’apprentissage de leurs enfants. Aux Pays-Bas, un arrêt de huit semaines a entraîné une perte d’apprentissage équivalente à 1/5 d’une année scolaire, mais 55 % de la perte était concentrée dans seulement 8 % des foyers les moins instruits.

Dans les pays de l’OCDE, l’enseignement à distance a affecté de manière disproportionnée le processus d’apprentissage des enfants issus de milieux défavorisés.

Les premières études montent l’inefficacité relative de l’enseignement à distance ; au Brésil, une expérience a comparé des élèves recevant des cours en présentiel par rapport à d’autres suivant des cours à distance, ces derniers apprenaient près de 75 % de moins et avaient un risque de décrochage 2,5 fois plus élevé.

Pour la plupart des pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire, l’accès à Internet était limité lorsque la pandémie a commencé et s’est avéré difficile à étendre rapidement ; ils ont adopté majoritairement des solutions axées sur la radio et la télévision, peu coûteuses, mais il est encore trop tôt pour connaître l’efficacité de ce mode de communication. 80 % des ménages de ces pays à revenu faible et intermédiaire possèdent un téléphone mobile, mais très peu de pays les plus défavorisés (17 %) ont pensé utiliser ce mode de communication pour atteindre les familles contrairement aux pays à revenu intermédiaire (57 %).

Aggravation des inégalités scolaires

Les élèves ont pu être lourdement affectés par un ou plusieurs facteurs : accès limité ou inexistant aux ressources numériques, manque d’espace d’étude, milieu socio-économique défavorisé, faible niveau d’éducation des parents, obstacles linguistiques pour les enfants de migrant ou de réfugié, troubles d’apprentissage, manque d’engagement parental, etc. Selon la Banque mondiale, l’UNESCO et l’UNICEF5, un enfant dans la troisième année de sa scolarité ayant perdu un an d’apprentissage pourrait perdre jusqu’à deux ans et huit mois de scolarité à long terme s’il réintègre l’école en ayant un niveau bien inférieur aux attendus.

Contrairement aux secteurs économiques qui pour beaucoup se sont rapidement rétablis après la fin du confinement, les dommages causés à l’éducation des enfants ne seront visibles qu’à moyen et long terme. Les organisations internationales ont cherché à établir le coût économique des fermetures d’écoles par des simulations à moyen et long terme en s’appuyant sur des cas similaires pour cause de guerre ou de catastrophes naturelles. En considérant qu’une année supplémentaire d’éducation offre des revenus supérieurs de 8 %, les élèves actuels des pays à faible revenu perdront entre 168 et 364 milliards de dollars de revenus à vie en raison de la fermeture des écoles en 2020 et 20216.

Les inégalités varient en fonction du genre, de la géographie (école rurale/urbaine), du milieu socio-économique, du statut des écoles (public/privé) et de la classe d’âge. Les inégalités de genre7 ont augmenté avec un alourdissement des tâches ménagères pour les filles et une augmentation de la prévalence du travail des enfants dans les pays défavorisés, le plus souvent des garçons. La fracture numérique a limité la capacité d’apprentissage en ligne des filles, celles-ci ayant moins de possibilités pour utiliser Internet et étant moins nombreuses à avoir un téléphone portable. Les taux de rescolarisation montrent également des disparités entre les genres. D’après une étude menée au Kenya, 16 % des filles et 8 % des garçons âgés de 15 à 19 ans n’ont pas réussi à se réinscrire au cours des deux mois suivants la réouverture des écoles faute de pouvoir payer les frais de scolarité.

Au niveau alimentaire et sanitaire, les effets ont été également dévastateurs. 388 millions d’enfants recevaient quotidiennement des repas scolaires avant la pandémie, 370 millions en ont été privés en avril 2020. La malnutrition infantile devrait augmenter en conséquence, en particulier chez les enfants de moins de 5 ans. Par ailleurs, le nombre de grossesses chez les adolescentes a fortement augmenté et l’on évalue à 10 millions supplémentaires par rapport aux prévisions le nombre de mariages de filles adolescentes dans la prochaine décennie.

L’offre éducative

De nombreux pays n’ont pas adapté les contenus d’enseignement pendant la crise sanitaire. Moins de la moitié des pays ont déclaré avoir ajusté les programmes d’enseignement après la réouverture des écoles, 20 % pour les pays à faible revenu. Lorsque les programmes ont été modifiés, l’accent a été mis sur la lecture, l’écriture et les mathématiques.

Avec la réouverture des écoles, les enseignants ont été confrontés à une remise en cause de leurs pratiques éducatives. Ils ont dû s’adapter aux nouvelles méthodes d’enseignement à distance ; avec la baisse générale du niveau scolaire, les inégalités d’apprentissage se sont creusées au sein d’une même classe et les enseignants ont plus de difficultés pour aider les élèves, en particulier les plus marginalisés. La propagation du virus a eu un impact sur leur santé et la crainte de la maladie n’a pas été sans effet sur leur équilibre socio-émotionnel.

Les réponses apportées par les États ont été dépendantes du degré de développement de leurs économies. 80 % des pays riches ont soutenu les enseignants en fournissant un contenu pédagogique adapté tandis que les professeurs des pays défavorisés ont été faiblement accompagnés en matière de directives pédagogiques, de formation à l’utilisation des outils de la technologie de l’information et de la communication (TIC), d’activités de développement professionnel ou de contenus d’enseignement. Seuls 10 % des pays défavorisés ont fourni des directives spécifiques aux enseignants.

Pour beaucoup d’analystes, cette crise inédite par son ampleur peut être l’occasion de repenser l’offre éducative. Les technologies numériques peuvent être utilisées pour accompagner les enseignants et leur fournir du matériel de soutien et des formations à grande échelle ; des logiciels adaptatifs peuvent également les aider à s’adapter au niveau des enfants. Les programmes pédagogiques bien structurés se sont avérés efficaces pour améliorer la littératie et la numératie. La radio et la télévision, largement mises à contribution pour les pays à faible revenu, sont des outils prometteurs même si leur efficacité a été évaluée seulement par un tiers des gouvernements. Des mesures simples et peu coûteuses ont permis de maintenir le contact avec les élèves et ont renforcé le lien avec les familles. De nombreux parents se sont impliqués dans l’éducation de leur enfant. Aider les parents à s’engager dans des exercices d’apprentissage avec leurs enfants a eu des effets positifs à l’école primaire au Botswana et au Bangladesh. Au Costa Rica, le soutien par SMS aux parents a stimulé l’apprentissage de leurs enfants.

Pour beaucoup d’analystes, cette crise inédite par son ampleur peut être l’occasion de repenser l’offre éducative.

Il faudra de nombreuses années pour connaître précisément l’impact à long terme de la crise du covid-19 sur l’éducation, mais toutes les études convergent sur un point : les retards d’apprentissage se rattrapent difficilement, notamment pour les pays défavorisés et pour les élèves marginalisés. Les organisations internationales appellent à un effort exceptionnel des gouvernements pour qu’ils mettent en œuvre les modalités éducatives qui ont fait leurs preuves et pour accompagner les publics les plus démunis. Faute de quoi, elles alertent sur le danger d’un appauvrissement général des économies et la menace de crises sociales.

  1. https://www.un.org/en/coronavirus/future-education-her
  2. https://en.unesco.org/covid19/educationresponse
  3. UNESCO, UNICEF, Banque mondiale et OCDE, Et ensuite ? Leçons sur la reprise de l’éducation : résultats d’une enquête auprès des ministères de l’Éducation durant la pandémie de la covid-19, juin 2021 (http://uis.unesco.org/sites/default/files/documents/national_education_responses_to_covid_19_fr.pdf).
  4. UNESCO, Protocoles de santé et de sécurité covid-19 en milieu scolaire : bonnes pratiques et leçons tirées pour faire face à Omicron, 2022 (https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000380400_fre).
  5. Banque mondiale, UNESCO et UNICEF, Global Éducation Evidence Advisory Panel. Prioritizing Learning During COVID-19 : The Most Effective Ways to Keep Children Learning During and Post-Pandemic, 2021.
  6. Selon ces estimations, les enfants d’aujourd’hui pourraient gagner 17 000 milliards de dollars de moins au cours de leur vie en raison de la pandémie.
  7. UNESCO, When Schools Shut : Gendered Impacts of COVID-19 School Closures, 2021.
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