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Penser le dialogue entre science et société pour construire « le monde d’après »

CitizenCampus
Pensée sur les principes de la pédagogie inversée, CitizenCampus propose à des étudiant.e.s d'interroger une problématique scientifique et ses enjeux de société.
©UGA
Le 18 août 2020

Face aux défis gigantesques renforcés par la crise du covid-19, il est essentiel que les acteurs de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation s’emparent sérieusement des enjeux « science – société » afin d’être des acteurs du changement. La formation CitizenCampus proposée au sein de l’université Grenoble Alpes (UGA) permet de répondre à ces enjeux à travers un format original.

Au moment où j’écris ces lignes, le confinement prend fin et à bien des égards, cette période inédite aura ébranlé notre société dans ses fondements, l’interrogeant dans ses certitudes, au point où beaucoup d’acteurs sociaux appellent désormais à penser « le monde d’après » sur des bases plus durables pour construire un monde plus résiliant et plus juste.

Dans une tribune1 parue dans le journal Le Monde le 7 mai 2020, un collectif de quarante-quatre chercheurs, médecins, philosophes, militants associatifs, syndicalistes et entrepreneurs appellent notamment à la « création immédiate d’une instance de coordination du dialogue entre science et société, pour sortir de la crise par le haut et instaurer une démocratie sanitaire », précisant que « les moyens nécessaires pour sortir de la crise du covid-19 sont les mêmes que ceux qui manquent aujourd’hui pour gérer les autres défis sur lesquels notre monde trébuche », à l’instar du changement climatique et des adaptations qu’il impose. Ces défis gigantesques auxquels nous devons faire face collectivement, sont autant de problématiques dont la résolution sera autant sociale que scientifique et politique.

Les relations entre science et société recouvrent un ensemble de concepts, de pratiques et d’interrelations entre une pluralité d’acteurs issus du monde académique, de la société civile et de la décision publique ou privée. Situées au carrefour de l’expertise scientifique, de la diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle (CSTI) et de l’appui aux politiques publiques, ces relations « science – société » résultent des interactions entre les acteurs de la recherche (universités, organismes, entreprises), les professionnels de la médiation scientifique (centres de CSTI, musées, muséums, journalistes), les citoyens (à l’échelle individuelle ou regroupés au sein d’associations) et les décideurs.

Ce paysage est caractérisé par un paradoxe étonnant : si la science et la technologie jouent un rôle prépondérant dans notre quotidien et transforment nos sociétés en profondeur, les liens entre scientifiques, citoyens et décideurs sont désormais fragilisés par la défiance qu’une partie de la société entretient à l’égard des paroles qui faisaient jadis autorité, qu’elles soient politiques, scientifiques ou médiatiques. À l’ère de la post-vérité où les infox sont un véritable fléau, la notion de confiance est devenue centrale dans le triptyque « scientifiques, citoyens, politiques ».

Dans la mesure où l’Université forme les générations futures, où la recherche accroit les connaissances et les transfère vers le monde socio-économique, il est essentiel que les acteurs de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation s’emparent sérieusement des enjeux de science et société afin d’être des acteurs du changement. Parfois mal compris et réduits à des problématiques de communication, ces sujets complexes nécessitent, pour être traités au bon niveau, la création de dispositifs innovants permettant l’intelligence collective, la transdisciplinarité, et la prise en compte éthique de la diversité des points de vue.

À titre d’exemple, la formation CitizenCampus proposée au sein de l’UGA permet de répondre à ces enjeux à travers un format original inspiré de celui de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST).

Pensée sur les principes de la pédagogie inversée, CitizenCampus propose à des étudiant·e·s d’interroger une problématique scientifique et ses enjeux de société : placés au contact d’experts, ces étudiant·e·s issu·e·s de cursus disciplinaires très différents, expérimentent le débat (l’écoute active et l’expression nuancée qu’il suppose), découvrent la façon dont une approche transdisciplinaire permet de décloisonner son savoir et finalement d’élargir son champ de pensée.

Gageons que les étudiant·e·s ayant profité de cette formation seront mieux équipés intellectuellement, à la fois dans leur vie personnelle et professionnelle, pour prendre des décisions complexes de façon éclairée, y compris sur des sujets dont ils ne seront pas experts. Dupliquer cette formation dans d’autres universités pourrait être une manière de généraliser la construction du dialogue entre science et société dans l’enseignement supérieur à l’échelle nationale.

De nombreuses autres universités proposent également des dispositifs originaux, notamment dans le domaine de la culture scientifique : rencontres, débats, expositions, animations, projections, visites thématiques, concours d’éloquence du type « Ma thèse en 180 secondes », etc. Parmi les dispositifs remarquables, on peut citer l’Ocim2 (Observation, coopération, information muséales, hébergé au sein de l’université de Bourgogne), un Centre national de ressources destinées aux professionnels des musées, ainsi que la mission culture scientifique qui organise des événements (ciné débat, cafés des sciences, etc.) et des rencontres avec des chercheurs (Nuit européenne des chercheurs, Experimentarium, etc.). Acteur culturel majeur de sa région, l’université de Lorraine propose, quant à elle, un programme de 500 événements par an, ainsi que les rencontres Science & you3, événement international destiné aux professionnels de la CSTI (chercheurs, médiateurs scientifiques, responsables de musées, journalistes) comme au grand public. On peut enfin citer la boutique des sciences4 de l’université de Lyon qui connecte la recherche et la société civile en permettant aux citoyens de bénéficier de l’expertise d’une équipe scientifique pour répondre à une question en lien avec des enjeux sociétaux.

Ces quelques exemples ne sont bien sûr pas exhaustifs et ne reflètent pas la richesse des différentes initiatives qui existent sur le territoire, mais ils permettent d’illustrer la façon dont l’Université peut, et doit, jouer un rôle majeur pour animer le dialogue entre science et société, en lien avec les acteurs de son territoire. Il apparaît donc essentiel que chaque établissement se dote d’une stratégie pour donner du sens, imaginer les dispositifs adéquats et piloter les moyens consacrés à ces sujets éminemment transversaux qui relient enseignement, recherche et innovation.

Qu’il s’agisse de santé, d’énergie, de sécurité alimentaire, de mobilité, de changement climatique ou de spatial, il est clair que les organismes de recherche sont également très concernés par les problématiques conjuguant science et société. La plupart d’entre eux mènent d’ailleurs une importante activité de partage des connaissances, mettent à disposition des informations scientifiques fiables et identifient ces enjeux dans leurs documents de cadrage stratégique. On pense, par exemple, au Groupe de réflexion avec les associations de malades (Gram) de l’Inserm, aux activités déployées par l’INRAe, l’Ifremer ou le Muséum national d’histoire naturelle dans le domaine des sciences participatives qui connectent chercheurs et citoyens, au CNRS qui « donne du sens à la science » à travers ses publications destinées au grand public, au CEA ou au CNES, très engagés en faveur du partage des connaissances vis-à-vis des jeunes, pour ne citer que certains d’entre eux. Depuis plusieurs années, un consortium d’une quinzaine d’organismes de recherche unit ses forces régulièrement, en particulier lors de grands événements scientifiques, comme lors de la COP21, pour contribuer au débat public et éclairer les décisions politiques par l’activité scientifique de notre pays.

De nombreux chercheurs se consacrent ponctuellement à des activités de médiation des sciences à travers des conférences, des articles dans les magazines de vulgarisation scientifique ou à l’occasion d’événements de grande ampleur comme la Fête de la science. Si la plupart d’entre eux considèrent que le partage de leur recherche fait pleinement partie de leur mission, beaucoup regrettent que cette activité ne soit pas suffisamment reconnue dans leur carrière. La reconnaissance de la responsabilité sociétale des chercheurs engagés dans ces pratiques est très certainement un levier d’action qui permettrait de mieux connecter scientifiques et citoyens.

Une précision à ce sujet : si l’on considère très souvent ce qu’un chercheur peut apporter à ses interlocuteurs, d’un point de vue des connaissances ou de la méthode scientifique de production des savoirs, par exemple, on sous-estime systématiquement ce que ce type de rencontres apprend aux scientifiques, tant d’un point de vue de la perception de leur métier par la société, que de la compréhension même de leur sujet de recherche. Une anecdote m’a ainsi été rapportée par le directeur du Réseau des expérimentarium (un dispositif de rencontres entre chercheurs et citoyens) qui a, un jour, reçu ce message d’un doctorant : « Je prépare mon intervention pour les scolaires, j’ai enfin compris ma thèse ! » Voilà qui en dit long sur les bénéfices collatéraux que la recherche peut tirer d’une meilleure prise en compte de ses interactions avec la société.

Aux acteurs du monde académique, il convient d’ajouter les professionnels de la CSTI comme les centres de sciences5, musées6 et associations, qui participent de manière essentielle au partage des savoirs au sein de la société. Leur action est tout à fait significative puisqu’on compte en France près de 1300 acteurs de CSTI, qui touchent un public de 17 millions de personnes chaque année. Dès les premiers jours du confinement et avec une grande réactivité, un grand nombre d’entre eux ont publié les « initiatives confinées » du réseau sur le site de l’Amcsti7 pour faire face à l’épidémie d’infox qui a accompagné le virus. En première ligne face aux climato-sceptiques, créationnistes, complotistes, platistes ou anti-vaccins, ces acteurs de la médiation scientifique ont vu monter ces dernières années une grande vague d’obscurantisme remettant en question les savoirs scientifiques. Pour une frange non négligeable de la société, science et croyance sont ainsi mises sur un pied d’égalité, dans un « marché de l’information dérégulé » qui favorise l’horizontalité des paroles et la diffusion d’infox à grande vitesse. Si ces complotistes activistes sont minoritaires, ils sont malheureusement très visibles sur les réseaux sociaux et leurs arguments peuvent tout à fait séduire les citoyens non avertis ou « indécis », ce qui peut avoir des conséquences dramatiques, notamment dans les contextes de crise ou d’élections.

Comme l’a récemment montré la crise du covid-19, la science est complexe, ses enjeux essentiels et elle s’inscrit dans le temps long de la recherche, qui n’est évidemment pas le même que celui des médias.

Contrairement aux « experts » autoproclamés ou désignés comme tels sur certains plateaux de télévision, les chercheurs pratiquent l’art du doute méthodique, distinguant clairement ce qu’ils savent (en étant capables d’argumenter précisément) de ce qu’ils ne savent pas. Cette humilité, qui atteste de leur compétence et du périmètre de leur savoir, tranche avec l’arrogance de certaines déclarations infondées « d’experts » autoproclamés, dont l’aplomb est très efficace pour l’emporter dans les médias.

Il est donc essentiel que les citoyens aient une bonne culture scientifique pour appréhender ces enjeux, distinguer les scientifiques des charlatans, afin de participer au débat démocratique de façon éclairée. L’École a bien sûr un rôle essentiel à jouer dans la construction de cette culture scientifique : en sensibilisant à la méthode scientifique et à l’éducation aux médias, les professeurs sont souvent les premiers acteurs de la construction de l’esprit critique. Cependant, ce processus ne concerne pas seulement les enfants, mais également les citoyens tout au long de leur vie d’adulte. La construction d’une culture scientifique est en effet un processus itératif qui s’inscrit dans le temps long de la formation tout au long de la vie (par la sélection de ses sources d’information par exemple), ne serait-ce que parce que certains sujets (vaccination, nucléaire, intelligence artificielle et big data8, etc.) relèvent de décisions démocratiques qui concernent notre bien commun.

Il est également crucial de favoriser les collaborations entre chercheurs et professionnels de la médiation scientifique pour traduire les résultats de la science en un langage accessible aux citoyens et aux décideurs, comme il est indispensable de mettre à disposition de la société des informations fiables, permettant aux citoyens de participer de façon éclairée au débat public.

Ainsi que le précise le rapport Expertise et démocratie9 de France Stratégie : « L’objectif d’une démocratie adulte suppose à la fois de dépasser le rapport paternaliste que les experts peuvent avoir avec les citoyens lorsqu’ils consentent des efforts de “pédagogie” et d’aller au-delà d’un volontarisme révolté qui prétendrait vouloir se passer de l’éclairage des experts. Cette démocratie adulte est celle dans laquelle les citoyens ne se contentent pas de recevoir passivement le contenu des conclusions des experts, mais s’efforcent de comprendre le statut épistémologique de leurs énoncés et peuvent les discuter. »

Conscient de ces enjeux, le ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation contribue, à travers l’action du département des relations entre science et société et celle de ses opérateurs, à l’élaboration d’une politique publique volontariste connectant scientifiques, citoyens et décideurs. Ses principaux axes ont été posés en 2017 dans la stratégie nationale de CSTI co-élaborée par le Conseil national de la CSTI alors présidé par Dominique Gillot. Intégrée au livre blanc de l’Enseignement supérieur de la Recherche, cette stratégie nationale a permis de poser un jalon significatif incitant les différents acteurs concernés à s’engager activement sur la base d’orientations qui n’ont rien perdu de leur actualité10. En particulier, les conseils régionaux se sont emparés des enjeux de la CSTI, adaptant la stratégie nationale à leurs spécificités et politiques territoriales. Plusieurs rapports ont également été publiés au niveau national, comme celui du Conseil économique, environnemental et social (CESE) intitulé Science et société : les conditions du dialogue11 et celui, déjà mentionné plus haut, de France Stratégie, relatifs aux liens entre expertise et démocratie.

La vie politique et administrative française s’appuie largement sur un certain nombre de comités nationaux ou haut-conseils, dans lesquels la société civile organisée est très souvent représentée. Cependant et ainsi que l’a montré la convention citoyenne pour le climat, installée au terme du Grand débat national, on assiste à un désir accru des citoyens de contribuer à une nouvelle forme de démocratie participative, qui permettrait de mieux tenir compte des préoccupations sociétales comme de l’expertise scientifique pour élaborer la vie publique. Il nous appartient donc de construire une nouvelle forme d’interface entre science et société afin de trouver des solutions efficaces pour faire face aux défis qu’a notamment révélés la crise sanitaire.

  1. Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine et présidente du conseil analyse recherche et expertise (CARE), Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique covid-19, Antoine Petit, président du CNRS, Philippe Mauguin, président de l’INRAe et al., « Covid-19 : “Appel pour une coordination immédiate entre sciences et société” », Le Monde 7 mai 2020.
  2. https://ocim.fr
  3. http://www.science-and-you.com/fr
  4. https://boutiquedessciences.universite-lyon.fr
  5. Pour n’en citer que quelques-uns : La Casemate à Grenoble, Cap Science à Bordeaux, l’Espace des sciences à Rennes, le Jardin des sciences à Strasbourg, Le Dôme à Caen, La Rotonde à Saint-Étienne, etc.
  6. Universcience, Musée des arts et métiers du CNAM, Musée du quai Branly, muséums, etc.
  7. https://www.amcsti.fr/fr/bulletin/initiatives-confinees-reseau/
  8. Notamment, le débat qui a entouré l’application StopCovid.
  9. France stratégie, Expertise et démocratie. Faire avec la défiance, déc. 2018, https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-rapport-expertise-et-democratie-final-web-14-12-2018.pdf
  10. Pour n’en citer que les principaux grands titres : Connaissance et reconnaissance des acteurs, Numérique : connaissance et usages ; Débat démocratique et appui aux politiques publiques ; Démarche scientifique partagée par la société, égalité femmes-hommes ; Changement climatique et développement durable.
  11. https://www.lecese.fr/travaux-publies/sciences-et-societe-les-conditions-du-dialogue
Par

Nicolas Ngo

Chef du département des relations entre science et société au Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

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