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Projet Inventer : la construction des territoires ruraux et périurbains de demain

Le 10 janvier 2020

Inventer (« Inventons nos territoires de demain ») est un projet qui a pour ambition de concevoir de nouveaux modèles de développement territorial, dans un partenariat interactif et créatif, entre chercheurs et acteurs, à différentes échelles d’action. Retour sur une démarche innovante qui laisse pleinement s'exprimer le dispositif recherche-formation-action.

Une recherche « à contrepied »

Le projet Inventer (« Inventons nos territoires de demain » 1) vise à formaliser les dynamiques d’évolution des territoires ruraux et métropolitains, en prenant appui sur la gouvernance alimentaire et à accompagner les acteurs du changement. L’originalité du projet tient au parti-pris de la posture de recherche, qui prend le contre-pied des approches scientifiques classiques et va au-delà des nouveaux paradigmes de recherche collaborative, participative, partenariale, etc.2 Et si l’enrichissement de la recherche ne provenait pas de sa capacité à intervenir dans l’action, mais de sa capacité à être interpellée par l’action ? Et si la formation était le secret de ce cercle vertueux… alors, on reconnaîtrait le dispositif de recherche-formation-action comme un modèle de développement de la recherche3.

Le projet de recherche est construit sur un partenariat fort entre chercheurs et acteurs. Nous nous sommes appuyés sur des relations partenariales de longue date, pour construire un monde commun et avoir une meilleure intégration des connaissances, entre savoirs des chercheurs et savoirs des acteurs4. Ainsi, la participation est-elle assurée dans sa double dimension, d’une part, participation des acteurs « politiques » au sens large, porteurs du projet et, d’autre part, participation des acteurs locaux, directement mobilisables au sein des territoires de projet5.

Le « jeu de territoire » est un jeu d’expression qui vise à construire une vision partagée entre les acteurs pour la conception de leur projet de territoire.

Le projet repose sur l’idée d’agir au présent en faisant le détour par le futur, pour inventer nos territoires de demain. Cela met la recherche en situation exceptionnellement confortable vis-à-vis de l’action car, pour une fois, la recherche va plus vite que l’action : elle est capable de se projeter dans le futur. C’est aussi une façon d’innover, par une gouvernance performative, au sens de Patrick Moquay6.

Un itinéraire méthodologique « chemin-faisant »

La méthode utilisée pour concevoir et conduire le projet de recherche PSDR4 Inventer consiste en quelque sorte en une méta-construction d’un territoire de projet, en utilisant les fondamentaux du « jeu de territoire » comme principe de construction du projet pour construire son propre itinéraire méthodologique.

Le « jeu de territoire » est un jeu d’expression qui vise à construire une vision partagée entre les acteurs pour la conception de leur projet de territoire. Il facilite la participation des différents acteurs, l’appropriation collective des dynamiques de leur territoire et l’implication dans l’action collective.

Il repose sur une démarche de diagnostic prospectif participatif basée sur la construction collective de représentations spatiales7 qui donnent à voir les transformations à impulser et contribuent à la transformation des représentations des acteurs8. C’est un outil d’animation et un dispositif de médiation entre les acteurs d’un territoire, pour accompagner les processus de développement territorial.

Les représentations spatiales servent de médiateurs tout au long du processus, tant pour l’énoncé de la problématique où les représentations spatiales sont des « inscriptions » qui servent à déterminer les enjeux, que pour la mise en œuvre opérationnelle, où elles sont des « actants » de l’action collective9, constituant des « objets intermédiaires », au sens de Dominique Vinck10, entre chercheurs et acteurs partenaires.

L’itinéraire méthodologique est alors généré in itinere, en répondant systématiquement aux trois questions suivantes : comment faciliter la participation ; comment anticiper ; comment donner à voir et garder trace de ce qui est co-produit pour donner du sens à l’action… et à la recherche ? Il combine les étapes de conception du projet, de confrontation des visions d’acteurs et d’analyse des initiatives alimentaires territoriales.

Un processus innovant

La conception du projet Inventer

Le schéma d’organisation du projet Inventer a évolué au fil du temps pour s’adapter aux injonctions ou contraintes extérieures, mais aussi pour valoriser les opportunités et initiatives internes, l’important étant que chacun, chercheur et acteur, s’approprie la dynamique collective. Il est organisé en trois volets de recherche (figure 1), qui ont constitué nos trois cadres théoriques : le volet Analyser s’appuie sur les dynamiques de développement territorial11 ; le volet Alimenter fait de l’alimentation un levier de développement territorial12 et le volet Accompagner utilise les controverses pour rendre compte du PSDR comme communauté épistémique.

La confrontation de visions et les controverses

Le jeu de territoire a fortement structuré les activités du projet depuis son lancement avec les acteurs en 2015. La première année, en mars 2016, il visait à construire la problématique de l’alimentation, comme enjeu fédérateur des dynamiques territoriales, à l’échelle du grand territoire, celui du Grand Clermont et du PNR Livradois-Forez. Malgré le diagnostic d’une différenciation du territoire entre l’urbain (Grand Clermont) et le rural (PNR Livradois-Forez), il a mis en évidence la volonté des acteurs locaux de concevoir un même modèle de développement sur le territoire (figure 2).

Les controverses ont porté tout d’abord sur l’entrée par la dynamique globale des territoires versus l’alimentation. Ensuite, elles ont mis en exergue les logiques territoriales différenciées versus l’hybridation des modèles. Enfin, elles ont opposé les opportunités d’actions versus un processus permanent. Elles ont porté leur fruit en contribuant à ce que la candidature à l’appel à projet national en 2017 par le Grand Clermont et le PNR Livradois-Forez pour un projet alimentaire territorial13 soit retenue.

Lors du jeu en 2017 sur la communauté de commune de Billom communauté, territoire charnière entre le Grand Clermont et le PNR Livradois-Forez, les habitants, élus et professionnels ont imaginé les pratiques alimentaires de demain. Elles sont structurées autour d’un lieu de commercialisation central, qui fait se rencontrer producteurs et consommateurs, avec à la fois drive via Internet pour les jeunes générations actives et circuits d’approvisionnement des personnes âgées dans les villages alentour, initiation à la cuisine pour les enfants et valorisation des savoir-faire anciens, dans une mise en cohérence entre communes périurbaines et villages ruraux. La ligne de chemin de fer et la ligne de bus relient Billom communauté à Clermont Ferrand et permet de maintenir la population active et de dynamiser le territoire. Cultures et élevage se développent dans une ceinture agricole capable d’approvisionner l’ensemble du territoire en produits locaux. L’installation de nouvelles GMS sur le territoire est limitée grâce au travail sur le PLUi et un système de compostage communautaire est créé (figure 3).

Les initiatives alimentaires territoriales

Le projet Inventer se déroule ici et ailleurs, au présent et au futur, au cœur de la région ou en faisant le détour par d’autres territoires. C’est tout cela que l’on rend visible dans la restitution lors des séminaires chercheurs-acteurs.

Coté recherche, cela permet d’explorer la « co-existence des modèles » et d’analyser l’ancrage territorial des initiatives alimentaires15. Coté action, le suivi du projet alimentaire territorial porté par nos partenaires acteurs et son analyse critique permet de monter en généricité et de tirer les leçons de cette expérimentation sur la place des chercheurs dans les dispositifs d’innovation17.

Vers plus de créativité !

Pour maintenir la dynamique initiée par les jeux de territoire et valoriser la créativité des acteurs locaux, une action autour des jardins potagers, comme lieux de production alimentaire mais aussi de sociabilité est en cours18. Elle vise à favoriser l’apprentissage collectif en proposant des espaces de rencontres entre jardiniers amateurs et maraîchers professionnels.

Pour accompagner les acteurs du changement, nous expérimentons également le regard croisé à l’international, en nous appuyant sur d’autres expériences, en Italie, au Portugal, en Tunisie, au Brésil ou en Argentine. Cela permet de mettre en perspective nos acquis et d’adapter les façons de faire à la diversité des situations et à « hybrider les mondes » 19.

Pour aller plus loin

• Beguin P. et Cerf M., Dynamique des savoirs, dynamique            des changements, 2009, Octares Éditions, 324 p.

• Barnaud C., D’Aquino P., Daré W. et Mathevet R., « Dispositifs participatifs et asymétries de pouvoir : expliciter et interroger les positionnements », De Boeck Supérieur Participations 2016, n16, p. 137-166.

• Debarbieux B. et Lardon S. (dir.), Les figures du projet de territoire, 2003, Éditions de l’Aube, coll. La Tour d’Aigues.

• Deffontaines J.-P., Marcelpoil E. et Moquay P., « Le développement territorial : une diversité d’interprétations », in Lardon S., Maurel P. et Piveteau V. (dir.), Représentations spatiales et développement territorial, 2001, Hermès, p. 39-56.

• David A., « La place des chercheurs dans l’innovation managériale », Revue française de gestion 2013/6, n235, p. 91-112.

• Gwiazdzinski L. (dir.), L’hybridation des mondes. Territoires et organisations à l’épreuve de l’hybridation. L’innovation autrement, 2016, Elya Éditions, 344 p.

• Lardon S. et Piveteau V., « Méthodologie de diagnostic pour le projet de territoire  : une approche par les modèles spatiaux », Géocarrefour 2015, vol. 80, n2, p. 75 90.

• Latour B., La science en action, 1989, La Découverte.

• Les chercheurs ignorants (dir.), Les recherches-actions collaboratives. Une révolution de la connaissance, 2015, Presses de l’EHESP, coll. Politiques et interventions sociales, 279 p.

• Loudiyi S. et Houdart, M., « L’alimentation comme levier   de développement territorial ? Les cas de la fête de la pomme de Massiac et du projet alimentaire territorial du pays de Courpière, Auvergne, France », Économie Rurale 2019, n367, p 29-44.

• Moquay P., “Performative governance : dynamics of participatory system for devising sustainable development projects”, in Rey-Valette H., Lardon S. et Chia E. (dir.), Governance : Institutional and learning plans facilitating the appropriation of sustainable development, 2008, IJSD, vol. 11, n2/3/4, p. 154-170.

• Vinck D., « De l’objet intermédiaire à l’objet-frontière », Revue d’anthropologie des connaissances 2009, n3(1), p. 51-72.

  1. Voir : www6.inra.fr/psdr-inventer/
  2. Les chercheurs ignorants (dir.), Les recherches-actions collaboratives. Une révolution de la connaissance, 2015, Presses de l’EHESP, coll. Politiques et interventions sociales.
  3. Lardon S., Albaladejo C., Allain S., Cayre P., Gasselin P., Lelli L., Moiti-Maizi P., Napoleone M. et Theau J.-P., « Dispositifs de recherche-formation-action pour et sur le développement agricole et territorial », in Torre A. et Vollet D. (dir.), Partenariats pour le développement territorial, 2015, QUAE, p. 47-57.
  4. Beguin P. et Cerf M., Dynamique des savoirs, dynamique des changements, 2009, Octares Éditions.
  5. Barnaud C., D’Aquino P., Daré W. et Mathevet R., « Dispositifs participatifs et asymétries de pouvoir : expliciter et interroger les positionnements », De Boeck Supérieur Participations 2016, n16, p. 137-166.
  6. Moquay P., “Performative governance : dynamics of participatory system for devising sustainable development projects”, in Rey-Valette H., Lardon S. et Chia E. (dir.), Governance : Institutional and learning plans facilitating the appropriation of sustainable development, 2008, IJSD, vol. 11, n2/3/4, p. 154-170.
  7. Lardon S. et Piveteau V., « Méthodologie de diagnostic pour le projet de territoire  : une approche par les modèles spatiaux », Géocarrefour 2015, vol. 80, n2, p. 75 90.
  8. Debarbieux B. et Lardon S. (dir.), Les figures du projet de territoire, 2003, Éditions de l’Aube, coll. La Tour d’Aigues.
  9. Latour B., La science en action, 1989, La Découverte.
  10. Vinck D., « De l’objet intermédiaire à l’objet-frontière », Revue d’anthropologie des connaissances 2009, n3(1), p. 51-72.
  11. Deffontaines J.-P., Marcelpoil E. et Moquay P., « Le développement territorial : une diversité d’interprétations », in Lardon S., Maurel P. et Piveteau V. (dir.), Représentations spatiales et développement territorial, 2001, Hermès, p. 39-56.
  12. Loudiyi S. et Houdart, M., « L’alimentation comme levier de développement territorial ? Les cas de la fête de la pomme de Massiac et du projet alimentaire territorial du pays de Courpière, Auvergne, France », Économie Rurale 2019, n367, p 29-44.
  13. http://www.legrandclermont.com/projet-alimentaire-territorial
  14. Trimech A. et Lardon S., « Jeu de territoire. Avec le PNR Livradois-Forez et le Grand Clermont. Inventons nos territoires de demain ». 2017, PSDR4 Inventer.
  15. Houdart M., Baritaux V., Iceri V., Lardon S., Le Bel P.-M. et Loudiyi S., “The drivers of territorial anchorage of fou”, 59congrès du ERSA, Lyon, 27-30 août 2019.
  16. Trimech A. et Lardon S., op. cit.
  17. David A., « La place des chercheurs dans l’innovation managériale », Revue française de gestion 2013/6, n235, p. 91-112.
  18. Beauseroy O., Mabon M.-Z., Mariotti S., Lalanne L. et Lardon S., « Jardins potagers, jardins partagés, lieux d’échanges et d’apprentissage collectif », 56congrès de l’ASRDLF, Iasi, 4-6 juill. 2019.
  19. Gwiazdzinski L. (dir.), L’hybridation des mondes. Territoires et organisations à l’épreuve de l’hybridation. L’innovation autrement, 2016, Elya Éditions.
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