L’Humanité sur le chemin d’une nouvelle naissance

La Grande Transition
Le 14 octobre 2019

Changement climatique, révolution numérique, pression démographique, basculement géopolitique, etc. L’Humanité fait face à une série de défis inédits. Elle est engagée dans une Grande Transition qu’analyse la Société française de prospective (SFdP) dans une récente publication intitulée La Grande Transition de l'Humanité ; de Sapiens à Deus (sous la direction de Christine Afriat et Jacques Theys, FYP éditions.).

 

La SFdP fait le pari que, face à ces défis, les territoires (régions, départements, métropoles, pays, communautés d’agglomération, etc.) peuvent inventer de nouvelles formes d’action sociale et de démocratie locale.

La Société française de prospective (SFdP) qui a organisé son événement phare, le Printemps de la prospective, en juin 2019, fait l’hypothèse que nous sommes aujourd’hui engagés dans une Grande Transition qui devrait à terme conduire à des modes d’organisations économiques ou socio-politiques et à une Humanité très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

Le monde est en perpétuelle transformation et ceci n’est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des changements et leur accélération. Plus le monde se complexifie et plus il nous échappe. En même temps, les repères se dissolvent dans les mécanismes mêmes qu’ils sont censés éclairer. Tout se passe comme si notre monde était agité de mouvements tectoniques imprévisibles et incessants, dont les plaques, séparées et interdépendantes, s’entrechoquent au gré des courants et se chevauchent en désordre.

Transition comparable dans son importance à l’apparition de l’agriculture au néolithique, et à l’avènement des sociétés industrielles, mais transition qui, opère sur une période beaucoup plus courte et qui est d’ampleur planétaire. De fait, des dynamiques de changement profond sont à l’œuvre dans tous les domaines : démographique, environnemental, technologique économique, social, institutionnel et culturel.

En elle-même l’expression n’est pas nouvelle. Elle a déjà été mise en avant à plusieurs reprises : dès 1937 par Pitirim Sorokin, puis par Karl Polyani (1944), Kenneth Boulding (1964) et Alvin Toffler (1980).

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de « nouveau cycle économique », ou de « nouvelle vague technologique » mais d’une mutation globale, multidimensionnelle, elle-même liée à des bouleversements attendus de très grande ampleur dans plusieurs directions.

Ce mouvement historique se structure autour de trois grandes composantes :

  • le passage à une Humanité globale, beaucoup plus nombreuse, plus productive, plus ouverte aux échanges, plus interconnectée, partageant à la fois une culture commune et une même planète aux ressources limitées… Le passage d’une économie de ressources infinies à une économie qui ne repose plus sur le productivisme ;
  • la sortie du modèle industriel contemporain, l’entrée dans le monde 2.0 et dans une nouvelle révolution technologique, l’humain augmenté, le vivant remanié jusqu’à la remise en cause de son sens, prémisse d’une autre Humanité ;
  • et le basculement culturel – évolution vers des sociétés plus immatérielles –, aux deux sens du terme, avec l’émergence de nouvelles valeurs comme l’écologisme, d’autres rapports à la propriété, le passage de sociétés du faire à des sociétés du partage, préférant l’accès à la possession, mais aussi, dans le même temps, une distanciation croissante des individus par rapport aux institutions et aux corps intermédiaires qui progressivement débouche sur de nouvelles formes d’engagement.

75 % des habitants de la planète pourraient être victimes de chaleur meurtrière à l’horizon 2100, 30 % sont déjà exposés à 20 jours par an.

Un changement de regard s’impose

La Grande Transition n’est pas dans la simple juxtaposition de différentes formes de changement, mais dans leur interaction, dans l’idée qu’elles s’inscrivent dans un même mouvement historique de long terme et qu’elles font ensemble système.

C’est la conjonction de ces grandes mutations, leurs complémentarités et leurs contradictions, qui nous font entrer dans un nouveau monde, un monde en rupture profonde avec le précédent, riche de promesses et d’innovations considérables, mais lourd aussi de défis sans équivalents dans toute l’histoire humaine.

Comprendre les évolutions et les ressorts des dynamiques en cours est la condition indispensable pour anticiper et agir dès à présent.

Arrêtons-nous un instant sur les transitions les plus emblématiques.

Transition écologique

75 % des habitants de la planète pourraient être victimes de chaleur meurtrière à l’horizon 2100, 30 % sont déjà exposés 20 jours par an. La multiplication des catastrophes naturelles va entraîner des mouvements migratoires sans commune
mesure avec ceux que l’on connaît déjà (l’ONU prévoit 250 millions de déplacés en 2050). En Afrique 500 000 kilomètres de terres sont dégradés, en Asie Pacifique, la biodiversité est en grand danger, en Amérique les effets du dérèglement climatique sur la biodiversité vont s’intensifier d’ici 30 ans et en Europe, 42 % des animaux et plantes ont
décliné. Partout, la pression que nous exerçons sur la nature est visible.

La notion de transition écologique exprime la nécessité d’adapter nos économies et nos sociétés (modes de vie, développement, action publique, démocratie, etc.) au respect des limites de la biosphère. C’est la prise de conscience sur le plan politique et économique du rapport à des écosystèmes fragiles, à des risques de voir mis en cause des seuils d’insoutenabilité (par exemple, pour le non-renouvellement de ressources naturelles), à des pollutions assez graves pour causer la mort de millions de personnes. C’est également la prise de conscience que les tendances actuelles pourraient nous conduire à des impasses irréversibles, notamment pour le climat, les sols, les océans, etc.

C’est notre vision du monde qui doit changer. Nous avons vécu dans un monde en expansion continue, dans la prédominance d’une politique de croissance fondée sur l’idée d’une nature abondante et malléable à l’infini. Nous sommes à un moment clé. Il faudra transformer en profondeur nos modes de vie et de développement, nos relations à la nature, nos rapports au temps, à l’économie ou à la technique.

Transition numérique

Tout comme la machine à vapeur a changé le monde du xviiie siècle, ou l’électricité celui du xixe siècle, dans le monde du xxie siècle, le progrès technique entraîne des évolutions majeures. L’élément nouveau, c’est qu’il ne s’agit plus d’une seule technologie de rupture, mais d’un faisceau d’innovations que sont les nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives (NBIC). Chaque spécialité emprunte aux autres. C’est cette interpénétration des technologies entre elles qui crée le mouvement exponentiel.

Cette convergence apporte une rupture dans la fluidité de production, d’échange et de mémorisation des contenus et un développement explosif des fonctions d’information et de communication de la société. On considère que la convergence est devenue significative autour de l’année 2000. Thierry Gaudin, de la fondation Prospective 21002, en faisant un parallèle avec le rôle qu’a joué l’invention de l’imprimerie, estime que la transmission quasi instantanée, aujourd’hui, de toutes les informations (écrits, images, sons, données) constitue la vraie rupture technique, même si les transformations de la matière et de l’énergie contribueront largement à façonner le futur.

La transition numérique a pour conséquence une augmentation de l’humain dans ses capacités physiques de présence à distance et d’interaction avec les hommes et les machines. La révolution du big data, de l’Internet des objets et de la réalité virtuelle et augmentée vient bouleverser ou remettre en cause la place de l’homme dans le monde, comme toujours menacé par la création de ses externalités, dont la dynamique semble le dépasser, voire lui échapper. Elle vient ensuite nourrir et faire exploser l’espace du virtuel qui s’accroît en portée, activités, capacités et performances. Il s’ensuit une multiplication des interactions possibles avec le monde physique numérisé et une complexification globale de l’espace humain d’activité.

L’intelligence artificielle (IA) contribue au renforcement de la cybersphère, que l’on peut définir comme l’espace de calcul, de simulation, au travers de l’apprentissage statistique qui alimente la décision algorithmique. Elle concerne également la dimension cognitive de l’homme et ses reflets dans le développement des techniques, du virtuel et de l’intelligence.

L’élément nouveau, c’est qu’il ne s’agit plus d’une seule technologie de rupture, mais d’un faisceau d’innovations que sont les nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives.

Transition cognitive

Les mutations présentées précédemment ne peuvent s’appréhender indépendamment des finalités assignées à l’éducation ; les technologies du numériqueayant profondément modifié notre rapport au savoir. Le système éducatif n’a plus l’exclusivité de la transmission des connaissances. L’IA, les systèmes intelligents et la digitalisation massive des sources d’information mettent à disposition des personnes toutes les connaissances disponibles. Les formes d’apprentissage, de transmission, et même les objets de savoir sont aujourd’hui revisités en profondeur par les découvertes récentes des neurosciences. Enfin, les individus ont de nouvelles attentes. Les jeunes ne veulent plus que l’enseignant leur expose des contenus qu’ils peuvent acquérir dans la sphère privée. Ils n’acceptent plus qu’on ne tienne pas compte de leurs besoins.

Le rapport au savoir est donc en mutation en raison de trois formes d’obsolescence : la discipline contraignante, la pédagogie magistrale et les savoirs « pré-établis ». La révolution numérique remet en question le savoir exhaustif, absolu et monopolistique.

Il s’agit de passer d’un modèle centré sur l’apprenant à un modèle où l’apprenant devient partenaire à part entière du processus pédagogique. Il convient de se mettre à la portée de celui que l’on veut éduquer, non pour renoncer aux exigences éducatives mais pour travailler, au quotidien, à une véritable formation de la personne. Il faut également donner une place plus importante aux savoirs pratiques, une réelle valorisation des travaux manuels, qui n’oppose ou ne hiérarchise intelligence manuelle et théorique. Le sujet apprenant a droit au « bricolage » des savoirs, à l’approche « essai-erreur », à la création sans certitude de résultat. Ce processus est fondateur de l’autonomie personnelle et de l’élaboration du jugement critique.

La plupart des compétences qui seront attendues demain s’acquerront en premier lieu par la pratique et l’expérience concrète. De nouvelles compétences, comme la capacité à déployer des raisonnements complexes, la créativité, l’intelligence émotionnelle et la perception sensorielle gagnent aujourd’hui en importance, et cela dans presque tous les métiers. Les entreprises ont besoin de profils d’individus plus agiles, créatifs, communicants, autonomes et responsables.

Transition institutionnelle

La démocratie libérale telle qu’elle s’est construite en deux siècles et demi est en train de disparaître… Les institutions qui structurent la société sont frappées par l’épuisement de leur matrice commune. Les symptômes de ce déclin se sont multipliés au cours du dernier tiers du xxe siècle : recul de la pratique religieuse, mutation du modèle familial, contestation des formes de l’autorité. Le déclin de ce paradigme institutionnel est ressenti dans toute la société comme une « perte de sens » de l’action collective. Enfin, le passage d’une structuration « verticale » à une structuration « horizontale » de la société se manifeste aussi bien au sein de l’appareil de l’État, notamment par la substitution progressive aux administrations centrales, qui en étaient la colonne vertébrale, d’agences et d’autorités administratives indépendantes que dans les entreprises dont les organisations reposent à présent sur un ensemble de relations d’échange, de coopération et de complémentarité non hiérarchisé. Cet ensemble de mutations, touchant de manière irréversible toutes les échelles de l’organisation sociale peut-être qualifié de transition institutionnelle.

Or si nous voulons faire face aux défis de la Grande Transition, il faut que nous reconstruisions un système de décision collective que nous n’avons plus… Il faut être attentif, comme nous invite à le faire Yannick Blanc, haut-fonctionnaire, vice-président de la Fonda, aux nouveaux phénomènes d’engagement et de fabrique des décisions collective. On voit aujourd’hui se constituer des nouveaux collectifs qui se réunissent autour d’un objectif commun pour mettre en valeur un territoire. Ils montrent une nouvelle capacité à agir ensemble. La grande nouveauté est qu’ils posent des règles éthiques plutôt qu’une organisation.

Agir pour un monde en transition

Parce que notre action sur le monde se résume à changer ou être changé, il est important de prendre conscience que cette Grande Transition invite à ce que chacun se prenne en charge, devienne acteur et non spectateur de son devenir. La SFdP a fait le pari, que face à ces défis, les territoires – régions, départements, métropoles, pays, communautés d’agglomération – peuvent inventer de nouvelles formes d’action sociale et de démocratie locale… La proximité avec les citoyens, la capacité à innover, à accompagner les initiatives citoyennes et la capacité à prendre en compte des contextes et écosystèmes locaux sont des atouts précieux des territoires.

C’est au niveau des territoires qu’une cohérence peut être retrouvée au travers de projets de société aux finalités démocratiquement élaborées et partagées. C’est pourquoi son septième Printemps de la prospective a été consacré au thème « Les territoires dans la Grande Transition ». Il s’agissait de donner la parole aux acteurs des territoires, recueillir leurs témoignages, s’appuyer sur leurs réflexions, et tirer des enseignements des expériences, notamment des plus emblématiques. Les territoires sont apparus lors de ce Printemps de la prospective comme des lieux de résilience collective. Les échanges ont été très riches et les actes devraient être publiés à l’automne 2019.

C’est au niveau des territoires qu’une cohérence peut être retrouvée au travers de projets de société aux finalités démocratiquement élaborées et partagées. C’est pourquoi son septième Printemps de la prospective a été consacré au thème « Les territoires dans la grande transition ».

Qu’est-ce que la Société française de prospective ?

La Société française de prospective, fondée le 7 novembre 2013, a pour objectifs :

  •  être un espace de dialogue entre les prospectivistes, la société civile et les institutions dans une perspective pluraliste, interdisciplinaire et internationale ;
  • promouvoir la prospective et ses usages ;
  • être un acteur du renouvellement de la pensée prospective française ;
  • constituer une société savante afin de faire avancer la prospective de manière scientifique à l’intersection des savoirs pratique et académique ;
  • agir en vue de la reconnaissance des prospectivistes en tant que professionnels et pour le développement de la qualité des travaux de prospective.

Son événement phare est le Printemps de la prospective. Plus qu’une conférence, c’est un mouvement, une conversation entre acteurs de terrain et prospectivistes confirmés. C’est un espace-temps où la pensée et l’action concourent à dessiner le visage de ces phénomènes émergents qui façonneront notre avenir.

Deux commissions sont actives : Prospective des organisations et Prospective de l’environnement. Chacune concerne un aspect spécifique de la prospective, dans la perspective de construire des champs de connaissance cohérents et systémiques, disposant de leur propre épistémologie, en phase avec l’évolution de la pensée prospective. La commission Prospective territoriale, en veille, devrait, à la rentrée, redémarrer.

Les journées exploratoires (JEX) ont pour but de défricher un sujet particulier, généralement peu traité. Il s’agit de croiser les regards pour faire émerger les visions systémiques nécessaires à la compréhension des enjeux de long terme et à l’élaboration de futurs souhaitables et d’articuler réflexion prospective et réflexion opérationnelle.

  1. Afriat C. et Theys J. (dir.), La Grande Transition de l’Humanité ; de Sapiens à Deus, 2018, FYP éditions.
  2. Prospective 2100 est une association à but non lucratif créée en 1995, dont l’objet est de promouvoir la auprès des décideurs. La fondation Prospective 2100 encourage la recherche en prospective, notamment par des prix de thèse.

 

×
×

A lire aussi