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CitizenCampus : une initiative pédagogique, une opportunité citoyenne

Le 18 juillet 2020

CitizenCampus apparaît dans le contexte post-covid-19 comme une initiative résolument novatrice, une véritable opportunité citoyenne. C’est un programme de formation complémentaire ouvert aux étudiant·e·s de l’université Grenoble Alpes (UGA) et une formation unique en France et pionnière dans le monde. Elle porte sur les relations sciences et société, et utilise une pédagogie innovante fondée sur l’intelligence collective, permettant à l’université de jouer pleinement son rôle dans la société.

La crise liée à la situation sanitaire du au covid-19 a des conséquences immédiates et impactera durablement, sur le plan économique et social notamment. Elle va malheureusement amplifier les inégalités de ressources sociales et d’accès aux soins, avec des difficultés concentrées sur les territoires les plus pauvres, s’ajoutant aux injustices de rémunération ou à l’absence de revenu décent. Les questions de développement économique, social et culturel, et de démocratie locale seront posées avec acuité dans les mois et années qui viennent. Ce sont aussi des éléments essentiels pour accélérer les transitions écologiques que commande l’urgence climatique. Ainsi, les difficultés sociales et politiques, mais aussi l’émergence de tensions et de radicalités imposent de repenser la place des universitaires, experts, mais également acteurs du débat public, défendant non seulement la science et les valeurs académiques, mais aussi l’utilité sociale, culturelle et économique de l’université. Ces questions déjà très actuelles sont amplifiées par la crise sanitaire et son aprés. Il existe des interrogations sur les ressources financières des universités en Europe et dans le monde. Mais, le changement pourrait être profond et durable. Ainsi, les enseignements en ligne pourraient devenir la règle. La venue d’étudiant·e·s internationaux·ales dans les universités, une préoccupation immédiate, pourrait rester problématique dans l’avenir. Enfin, comme le mentionne un article de la revue Nature1, les universités pourraient être amenées à se focaliser sur des préoccupations locales ou nationales, afin de répondre à des besoins urgents mais aussi de « prouver » ainsi leur utilité sociale, au moment où les experts et les institutions publiques sont critiqués.

La complexité du monde, la rapidité de l’évolution des connaissances et la nécessité d’adaptation rendent essentielle l’acquisition d’expériences et pas seulement de connaissances théoriques.

Dans ce contexte difficile, CitizenCampus apparaît comme une initiative résolument novatrice, une véritable opportunité citoyenne. C’est un programme de formation complémentaire ouvert aux étudiant·e·s de l’université Grenoble Alpes (UGA), quel que soit leur formation et leur degré d’étude. C’est une formation unique en France et pionnière dans le monde, portant sur les relations entre sciences et société, utilisant une pédagogie innovante fondée sur l’intelligence collective. Les questions abordées peuvent être multiples. Comment permettre aux citoyens de réellement participer aux débats sur les enjeux de la recherche ? Comment intervenir dans le débat public et peser sur les décisions politiques ? Le parcours CitizenCampus est ainsi ouvert à tous les étudiant·e·s, français·e·s ou étranger·e·s, de la deuxième année de licence au doctorat, de toute discipline, sans prérequis, ni note, ni examen.

Pourquoi est-il si important de développer ce programme ?

À partir du thème annuel choisi, mis en situation avec des acteurs de haut niveau du monde socio-économique, de la vie politique et de la recherche, ces élèves de filières et de niveaux différents mettent en œuvre une dynamique de travail et une aventure collective. L’université a comme objectif de former des citoyens éclairés et des leaders socialement responsables. L’université assume naturellement son rôle fondamental de formation et d’éducation. Elle a également la responsabilité de contribuer à transmettre l’esprit critique, le sens civique et l’engagement citoyen. Elle a à participer de la construction d’une société plus juste et plus solidaire, qui combatte les discriminations et favorise l’ouverture culturelle et la promotion sociale. Il convient donc de transcrire ces engagements dans des pratiques pédagogiques. De tout temps, l’éducation a été constituée de savoirs mais aussi de compétences. La complexité du monde, la rapidité de l’évolution des connaissances et la nécessité d’adaptation rendent essentielle l’acquisition d’expériences et pas seulement de connaissances théoriques. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de mettre en œuvre une classique pédagogie de projet. Il s’agit de permettre, par la rencontre et par l’échange, un travail collectif d’appropriation du débat public, ouvert sur le monde, fondé sur la preuve scientifique et sur des savoirs issus de l’expérience ou de la pratique.

Dans un autre cadre, les journées interdisciplinaires de recherche de l’UGA et de son initiative d’excellence, j’avais évoqué dans la préface de cet ouvrage collectif2 combien la science est depuis longtemps – mais singulièrement dans la période actuelle – interpellée par la société. Il se pose de façon multiforme des questions éthiques, politiques et sociales. L’appréhension par les citoyens de l’évolution rapide des connaissances scientifiques et de leur impact dans tous les domaines de l’activité humaine, est de plus en plus complexe. Il apparaît très compliqué de rapprocher sciences et société, même si c’est impératif. Biotechnologies, génétique moléculaire, nanosciences, intelligence artificielle ou ingénierie quantique sont autant de domaines où les progrès sont à la fois très rapides et changent de façon radicale des pans entiers de notre vie quotidienne, sans que cela soit ni simple à comprendre, ni forcément très expliqué.

L’université, un incubateur de ces nouvelles pratiques

Dans ce contexte, le savoir n’est plus seulement académique et la position des académiques eux-mêmes a changé et doit s’adapter plus encore. Cela peut prendre trois dimensions différentes et complémentaires. L’université doit plus encore qu’elle ne le fait s’ouvrir aux publics et donc au débat public. C’est loin d’être simple parfois, mais c’est un rôle important, essentiel pour la richesse du lien entre le monde académique et la cité. C’est aussi la condition pour ne pas isoler le monde académique des préoccupations des citoyens et des usages. La constatation de la nécessité d’une complémentarité entre échelles d’action intermédiaires entre les individus et les décideurs politiques nationaux ou supranationaux est également importante pour la crédibilité et l’efficacité des politiques publiques. La suggestion d’un rôle pour les universités dans la résolution des tensions entre niveaux d’action individuel, intermédiaire et politique est intéressante. Si les universitaires ne font qu’exercer leur rôle usuel d’experts alimentant l’action politique nationale ou supranationale, ils s’isolent, de fait, de nombre de nouveaux acteurs et de nouvelles expérimentations. En se rapprochant des initiatives individuelles et locales, ils peuvent aussi contribuer à assoir leur crédibilité scientifique et effectivement à fournir des arguments pour les prémunir contre d’éventuelles limites et dérives. Enfin, la survenue de cette crise sanitaire devrait nous rappeler combien les savoirs « profanes », ce qui est acquis par l’expérience ou par l’action, sont précieux. L’université doit permettre l’incubation de ces pratiques, les mettre en discussion et favoriser leur reconnaissance, en veillant toujours à ce que leur indépendance soit préservée.

Que des étudiant·e·s prennent leur part dans cette mutation et deviennent des acteurs de ce profond changement pourrait à la fois transformer leur expérience universitaire et répondre, pour partie, à l’interrogation concernant l’utilité sociale des universités, au-delà de leur seule mission de formation et d’insertion professionnelle. CitizenCampus est ainsi, sans conteste, une innovation pédagogique porteuse de citoyenneté.

Luniversité Grenoble Alpes, un lieu dexcellence pour la recherche

Ancrée sur son territoire, pluridisciplinaire et ouverte à l’international, la nouvelle UGA réunit depuis le 1er janvier 2020 les grandes écoles Grenoble INP, Sciences Po Grenoble et l’École nationale d’architecture de Grenoble, les composantes de l’ancienne université et la communauté UGA. Les organismes nationaux de recherche CEA, CNRS, Inria et Inserm sont également associés à la nouvelle UGA pour développer une politique commune en recherche et valorisation à l’échelle internationale. Lieu d’excellence pour la recherche, Grenoble Alpes est le deuxième site français le plus doté en ERC, médailles CNRS et IUF.

L’UGA réunit 60 000 jeunes dont 9 000 étudiant·e·s internationaux·les (de 180 nationalités différentes) et 7 500 personnels sur plusieurs campus sur les agglomérations de Grenoble et Valence principalement. C’est dans cet environnement scientifique que CitizenCampus a pu naturellement s’épanouir.

  1. Witze A., “Universities will never be the Same after the Coronavirus Crisis”, Nature juin 2020.
  2. Guilhot L. et Jacquier-Roux V. (dir.), Transition et questions d’échelles. Le défi « Planète et société durables » au prisme de l’interdisciplinarité, 2020, PUG, livre blanc.
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Par

Patrick

Lévy

Ancien président de l’Université Joseph Fourier et de l’Université Grenoble Alpes, coordinateur de l’Initiative d’Excellence de l’Université Grenoble Alpes.

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