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À quand un CitizenCampus pour les chercheurs ?

CitizenCampus
À quand l'équivalent au sein des organismes de recherche et des universités d'un CitizenCampus destiné aux chercheurs ?
©UGA
Le 18 août 2020

La crise sanitaire actuelle liée au covid-19 ne fait que renforcer et accélérer la tendance accrue de participation directe des citoyens dans la définition des politiques publiques. Le monde de la recherche est aussi impacté. La démarche CitizenCampus est un exemple à suivre.

L’époque est à la participation. Implication en ligne des adhérents d’un parti à la construction de son programme électoral, budgets municipaux participatifs, mise en place par le gouvernement d’une convention citoyenne pour le climat rassemblant 150 citoyens tirés au sort et invités à formuler des propositions d’actions pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, etc. : il n’est guère de domaines qui échappent aujourd’hui à cette tendance de fond qui traverse nos sociétés, à savoir une demande accrue de participation directe des citoyens dans la définition des politiques publiques. Le monde de la recherche et de l’innovation ne fait pas exception. L’inclusion, dans les processus mêmes de production de connaissances et d’expertises scientifiques, de citoyens qui ne sont pas des chercheurs professionnels bénéficie d’un soutien institutionnel croissant. En attestent la multiplication des programmes de « sciences citoyennes », « sciences participatives » et autres formes de programmes inclusifs, et celle des commandes institutionnelles de rapports sur le sujet, tant au niveau national qu’européen1.

La crise sanitaire actuelle liée au covid-19 ne fait que renforcer et accélérer cette tendance. Les répercussions de cette crise, multiples, touchent en effet également les relations entre chercheurs et citoyens. On a ainsi pu entendre des scientifiques de premier plan admettre publiquement devant un pays entier confiné, à des heures de grande écoute « Nous ne savons pas », partageant ainsi avec le non spécialiste une même expérience de doute et d’ignorance. Tandis que sur le terrain se multipliaient les initiatives combinant contributions d’experts scientifiques et savoir-faire variés, par exemple, pour produire des masques ou traquer le virus.

Ce qui se joue ici va bien au-delà d’une simple implication des citoyens dans la collecte de données, comme cela existe depuis longtemps en astronomie, en anthropologie ou en botanique ou, dans le domaine des sciences biomédicales, dans les procédures de test de médicaments. Non, plus radicalement, ce qui est en jeu ici est la prise en compte, dans l’élaboration même des problèmes à traiter, des besoins des citoyens en matière de recherche et d’innovation et des contextes d’application des solutions envisagées.

À quelles conditions peut-on espérer qu’une telle prise en compte soit effective et réussisse ? Impliquer avec succès des citoyens dans l’élaboration de questions complexes, aux multiples enjeux, comme le sont les questions de recherche et d’innovation, suppose tout d’abord de donner le goût et de préparer des non-spécialistes à interagir avec des spécialistes. Le programme CitizenCampus est à ce titre exemplaire par les compétences interactionnelles qu’il permet à ses participants d’acquérir. Comme l’explique l’article de Séverine Louvel de ce numéro2, la réussite de ce programme vient confirmer les bénéfices que l’on peut attendre de tels dispositifs mobilisant l’intelligence collective.

Mais le succès d’une interaction dépend bien évidemment de l’ensemble des acteurs impliqués. Qu’en est-il dès lors, non pas de la capacité des citoyens à interagir avec succès avec des chercheurs professionnels, mais de celle des chercheurs eux-mêmes à interagir avec succès avec des non-spécialistes ? Autrement dit, et plus largement, si la société est non seulement en capacité, mais également en demande de participation, le monde professionnel de la recherche et de l’innovation l’est-il lui aussi ?

Plusieurs obstacles, d’ordre culturel et institutionnel, viennent immédiatement à l’esprit. Tout d’abord, la formation académique et professionnelle des futurs chercheurs ne les prépare guère à interagir avec des non professionnels et à prendre la mesure de ce que ces derniers peuvent apporter à l’enquête scientifique. Bien au contraire, la science contemporaine, on le sait, se caractérise par un très haut degré d’entre soi. « Entre pairs » est la règle, dans toutes les étapes et dimensions principales du métier de chercheur. En tant qu’apprenti chercheur, ce sont vos futurs pairs qui, en vous délivrant un doctorat, jugent de votre aptitude à entrer dans leur communauté professionnelle. Et ensuite, que ce soit pour publier, obtenir des fonds, avancer dans la carrière, c’est encore et toujours à ses pairs que le chercheur a affaire. Sans surprise, les critères d’évaluation d’un chercheur n’incluent pas dans les faits, ou alors de façon encore anecdotique, de volet « interactions avec les citoyens ». Le chercheur n’est donc guère incité à les développer. On observe ici le même décalage que celui que l’on peut constater en matière d’incitation à développer l’interdisciplinarité ou la communication scientifique envers le grand public : les discours (pour ne pas dire les injonctions) institutionnels ne manquent pas, certes, mais la culture professionnelle scientifique et les critères institutionnels effectifs de valorisation des carrières des chercheurs ne suivent pas.

De plus, les apports passés ou attendus des programmes de sciences participatives ne sont guère mis en avant dans les cursus scientifiques. Il est en effet encore bien rare d’y trouver des séances consacrées aux « savoirs profanes », de sorte que les contributions à l’enquête scientifique d’autres formes de connaissances que les connaissances scientifiques demeurent très largement invisibles au chercheur professionnel.

Enfin, plus fondamentalement, l’idée même de prendre en compte les besoins, expériences et expertises des citoyens concernés dans l’élaboration des programmes de recherche entre en tension avec des valeurs tenues pour constitutives du métier même de chercheur, comme le désintéressement et la liberté de recherche. Admettre que les citoyens aient leur mot à dire dans le choix des problèmes à traiter et des types de solutions à y apporter suppose en effet pour les chercheurs de renoncer à une part importante de leur autonomie. Et ce n’est pas une mince affaire. L’attachement à l’autonomie en matière de choix des problèmes à traiter se nourrit de l’idée de l’imprévisibilité des résultats des processus de recherche et d’innovation. Or, on demande de plus en plus à la recherche et à l’innovation d’être « responsables ». Par exemple, pour le monde académique, une notion devenu centrale en politique de recherche et d’innovation au niveau européen est la notion de RRI (Responsible Research and Innovation). Une recherche et innovation dite « responsable » doit s’efforcer de répondre davantage aux besoins, aux attentes de la société, ce qui suppose pour les chercheurs d’intégrer dans l’élaboration même des projets de recherche, des considérations d’impacts sur la société. Mais comment inclure de telles considérations si les développements d’un programme de recherche et d’innovation sont imprévisibles ?

S'écouter pour mieux s'entendre
©Crédits des photos : UGA

La tension n’est en réalité qu’apparente et peut se résoudre si l’on admet que des choix sont effectivement possibles entre différents types de recherche et d’innovation. Considérons les multiples problèmes à résoudre que posent le réchauffement climatique ou encore la propagation d’un virus comme le covid-19. Quel type d’innovations est souhaitable pour contribuer à leur résolution ? La réponse doit dépendre, dans une société démocratique, des valeurs partagées majoritairement au sein de cette société, valeurs qui peuvent évoluer. Par exemple, l’attention croissante dont bénéficient au sein de nos sociétés les questions environnementales se traduit par un changement de valeurs, qui s’observe notamment dans l’évolution de nos façons de consommer. En matière d’innovations, on peut ainsi concevoir qu’aux promesses toujours plus sophistiquées de l’innovation high tech, très gourmandes en énergie et en ressources, on puisse en venir à préférer des solutions plus low tech, qui nécessitent tout autant d’innovation, mais d’un autre type. Des choix sont en tout cas bel et bien possibles et les acteurs académiques de la recherche et de l’innovation ont en la matière une responsabilité majeure. Dès lors, pour tenter de réduire les écarts possibles entre ce qui ressort des processus de recherche et d’innovation et les valeurs, attentes et besoins de la société, une gouvernance de la recherche plus inclusive, plus participative, est nécessaire. Pour que celle-ci devienne effective, au-delà du simple registre des discours institutionnels, il faut que les chercheurs eux-mêmes y adhèrent. Ce qui suppose, à la lumière des différents obstacles qui viennent d’être évoqués, un changement de culture professionnelle des chercheurs. Pour qu’un programme comme CitizenCampus puisse porter tous ses fruits en matière d’évolution des relations entre science et société vers davantage de participation citoyenne, il faut donc y préparer tout autant les chercheurs professionnels que les étudiants-citoyens. À quand l’équivalent au sein des organismes de recherche et des universités d’un CitizenCampus destinés aux chercheurs ?

  1. Houlier F. (dir.), Les sciences participatives en France. État des lieux, bonnes pratiques et recommandations, févr. 2018, rapport à la demande des ministres en charge de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
  2. Louvel S., « Un laboratoire des transformations en cours à l’université ? », Horizons publics printemps 2020, hors-série, p. 29 à 31.
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