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Qu’est-ce que la redirection écologique ?

Le 2 septembre 2021

La redirection écologique est un cadre, à la fois conceptuel et opérationnel, destiné à faire tenir les organisations publiques et privées, ainsi que les infrastructures et instruments de gestion qui les soutiennent dans les limites planétaires. Il s’inspire du concept de « redirection » de Tony Fry, chercheur et designer australien1. La redirection a pour ambition de clarifier l’adresse stratégique, les prises techniques et méthodologiques ainsi que les processus politiques et démocratiques permettant de mettre en place une transformation écologique de nos modes de subsistance.

Pourquoi parler de redirection plutôt que de transition ?

Le concept de transition écologique tout comme les concepts de développement durable ou de responsabilité sociétale des entreprises renferment selon nous trop d’implicites et d’imprécisions empêchant la mise en place des stratégies à la hauteur des enjeux climatiques et écologiques de notre temps.

Tout d’abord, au même titre que les concepts de développement durable ou de responsabilité sociétale des entreprises, la transition appartient à ce que l’on propose d’appeler la famille des paradigmes « conciliateurs » de l’écologie. Ceux-ci supposent implicitement qu’un horizon de conciliation est naturellement possible, voire souhaitable, entre le développement économique, productif, d’un côté, et l’écologie, de l’autre.

Les mécanismes de conciliation à l’œuvre peuvent être généralement de quatre types :

  • une conciliation orchestrée technologiquement. Ici le présupposé est que le progrès technologique devrait naturellement permettre de maintenir notre régime de développement grâce à un travail d’écologisation (optimisation, décarbonation, dématérialisation, etc.) de nos moyens techniques de production, consommation et distribution ;
  • une conciliation organisée administrativement. Ici le présupposé consiste à affirmer que certains mécanismes gestionnaires (pilotage écologique, gestion des risques climatiques, etc.) ou de régulation (économiques, incitatifs, compensatoires, etc.) devraient permettre d’ajuster notre modèle de développement pour le rendre compatible avec la préservation d’un « environnement » ;
  • une conciliation cosmologique. Ici le présupposé consiste à affirmer que la transition écologique est une affaire de convergences en matières de représentations. Un travail sur les imaginaires en présence devrait permettre d’actualiser le capitalisme pour les rendre compatibles avec les finalités écologiques ;
  • une conciliation politique. Ici le présupposé tient à ce que la question écologique serait avant tout une affaire de « coopération ». Il existerait ainsi des intérêts naturellement convergents entre parties prenantes d’un problème écologique.

La redirection écologique suggère, au contraire, qu’un horizon éventuel de conciliation passe d’abord par un alignement des organisations publiques et privées sur les limites que l’anthropocène met en évidence (limites climatiques, géologiques, planétaires, mais aussi zones critiques, situations écologiques territoriales, agencements ontologiques et politiques territoriaux, etc.). Et que cet alignement passe par des arbitrages.

L’orientation de ces mécanismes de conciliation débouche sur des implicites qui résistent mal aux savoirs en matière d’écologie (qu’ils soient scientifiques ou situés).

Premier implicite : la question écologique et climatique serait un problème à résoudre (problem-solving) ou une crise à gérer

Les notions de crise ou de résolution de problème supposent que les situations ont nécessairement une prise et qu’elles sont réversibles.

Pourquoi cet implicite est-il problématique ? Dire que le changement climatique, que l’effondrement de la biodiversité ou la métamorphose des milieux écologiques sont des problèmes ou des crises, c’est opérer un premier réductionnisme. C’est réduire ces situations inédites à des d’objets aux contours bien définis et supposer leur réversibilité. Or, tous ces phénomènes ont pour point commun d’être caractérisés par des trajectoires discontinues, cumulatives, auto-référentielles et parfois irréversibles. En outre, de par leur échelle et leur complexité, ce ne sont pas, par définition, des objets classiques auxquels on peut spontanément apposer une prise ingénieriale, technique ou gestionnaire. Ainsi la situation climatique et écologique ne peut se résoudre à grands frais de maintenance, réparation, compensation, etc. ou de gestion de risques ou de crises.

En quoi la redirection offre-t-elle une nouvelle approche ? Dans la perspective de la redirection écologique il s’agira de trouver des « issues » au double sens, anglais et français, du terme. C’est-à-dire des situations critiques (issues) qui font que les acteurs vont devoir trouver des voies de sortie (issues) qui peuvent être autres que celles qui consistent à (se) référer ou à (se) maintenir (dans) le système d’origine.

Second implicite : le problème écologique est avant tout un problème de moyens

Les finalités de nos systèmes économiques, productifs ou organisationnels ne seraient pas « mauvaises en soi ». Ce sont les moyens techniques permettant leur réalisation (nos moyens énergétiques, productifs, logistiques, etc.) qui sont problématiques, étant, par exemple, trop consommateurs d’énergie ou d’externalités.

Pourquoi cet implicite pose-t-il problème ? Ces implicites sont aujourd’hui largement questionnés par différents travaux scientifiques qui démontrent que :

  • les questions écologiques ou climatiques ne peuvent se réduire à des questions techniques : l’efficience technique des moyens de production ou d’organisation sans un cadre pour contraindre son expansion en volume ne permet pas de résoudre les problèmes d’impact ;
  • les finalités du modèle développementiste ne peuvent être décorrélées des moyens énergétiques qui le soutiennent ;
  • la transition énergétique est dépendante d’hypothèses qui sont fortement controversées (voir encadré).

En quoi la redirection offre-t-elle une nouvelle approche ? Avec la redirection écologique, la question des moyens est étroitement liée à la question des finalités (d’où le concept de direction dans « redirection »). Les finalités stratégiques, organisationnelles, institutionnelles doivent donc être redirigées pour être adossées au diagnostic de l’anthropocène.

Il s’agira d’aligner les organisations sur certaines limites qui ne peuvent être négociées. Contrairement au caractère diffus et ambivalent d’une grande partie des orientations stratégiques caractéristiques du développement durable ou de la responsabilité sociétale des entreprises, la redirection est avant tout une opération de clarification stratégique et de mis en correspondance vis-à-vis d’un périmètre (écologique, légal, social ou encore territorial) qui s’impose à l’organisation.

Troisième implicite : les problèmes écologiques peuvent être pilotés

Cet implicite consiste à supposer qu’il existe une continuité (qu’on appelle ontologique) entre le développement économique, les modes d’organisation et de production, et l’écologie. Cette continuité permet d’envisager la possibilité d’une science du pilotage des problèmes écologiques et climatiques, grâce à l’invention de certains outils de gestion, de mécanismes de marché ou de technologies ingénieriales. Les mécanismes d’incitation, de substitution ou de compensation sont alors sollicités pour permettre aux organisations de rester au centre du pilotage des sphères économiques/marchandes et écologiques (une écologie organo-centrée, un éco-managérialisme).

Pourquoi cet implicite pose-t-il problème ? Pour trois raisons principales :

  • cette vision de l’écologie ou du climat est réductionniste dans la mesure où elle plaque une représentation du monde (l’ontologie ingéniériale ou économique) sur une réalité écologique hétérogène et composite. Il s’agira d’appréhender le monde comme un continuum fait d’externalités positives et négatives qu’il suffit ensuite de calibrer, compenser ou gérer à partir d’une position centrale. Dans ce mode de représentation, une émission de C02 ou un impact écologique se compensent, alors qu’écologiquement, les entités en présence sont fondamentalement hétérogènes et pas forcément enchevêtrées dans le même mode d’existence ;
  • cette vision place l’organisation, le management et les sciences économiques au centre d’un protocole de prise et de décision qui pose des problèmes politiques et démocratiques ;
  • les mécanismes en eux-mêmes (incitatifs, compensatoires, ingéneriaux) n’ont pas démontré leur preuve et sont largement controversés.

En quoi la redirection offre-t-elle une nouvelle approche ? La redirection écologique suppose que le monde n’est pas composé d’objets isolables, catégorisables et pilotables.

De ce fait, elle cherche à déjouer tous les réductionnismes qui font que les entités de nature sont systématiquement traduites dans des modes d’existence ou de représentation problématiques. La redirection cherche donc à se maintenir au plus près du diagnostic de l’anthropocène afin de pouvoir faire éclore, corrélativement, de nouvelles directions (politiques, économiques, stratégiques, organisationnelles). Ce qui est ainsi pris au sérieux l’est au double sens du terme : prise au sérieux de ses manifestations empiriques concrètes mais aussi prise au sérieux des modes d’existence qui sont à l’origine de ces manifestations.

Quatrième implicite : la transition écologique peut se faire sans arbitrages et/ou sans renoncements

L’efficience, la transformation et l’optimisation techniques sont censées permettre à nos sociétés de demeurer en capacité de maintenir (voire d’étendre) nos modes de vie, d’organisation et de production.

Pourquoi cet implicite pose-t-il problème ? D’abord parce que, comme nous l’avons vu, l’efficience technique ou managériale repose sur de nombreuses hypothèses qui conditionnent sa réussite sur lesquelles nous disposons de peu de visibilité. Ensuite, parce que la surcharge écologique que font peser nos modes de production, de distribution et d’organisation pose aussi une question d’échelles et de volume et non pas seulement d’efficience ou d’optimisation.

En quoi la redirection offre-t-elle une nouvelle approche ? La redirection écologique prend acte du fait que l’ingénierie par optimisation ne permettra pas d’aligner nos organisations sur les limites planétaires et propose donc un agenda pour faire éclore un art ou une science de l’arbitrage.

Celui-ci aurait comme objectif de proposer la conception, la mise en travail et l’expérimentation de protocoles (scientifiques, politiques ou organisationnels) d’arbitrage (protocoles collectifs de renoncement et/ou de réaffectation).

La mise en action de la redirection écologique

  • L’enquête ;
  • Le travail cosmologique ;
  • Les propositions techniques ;
  • Le métier redirectionniste ;
  • Les propositions politiques.

Une formation pluridisciplinaire qui prépare à la redirection écologique

Le MSc « Strategy & Design for the Anthropocene » est la première formation au monde qui prépare aux enjeux de la redirection écologique en prenant pour point de départ le diagnostic écologique formulé par les sciences du système-Terre.

Cette formation, portée conjointement par deux écoles, l’ESC Clermont BS et Strate, École de Design Lyon, et accréditée par la Conférence des grandes écoles, a ouvert ses portes en octobre 2020 et accueilli sa première promotion de vingt-six étudiant·es.

Son programme en constitue le premier pilier, directement inspiré de l’initiative Closing Worlds montée en 2017 par Alexandre Monnin et Diego Landivar, plus tard rejoints par Emmanuel Bonnet. Tous trois sont également les cofondateurs de cette formation. Ce programme associe designers et designeuses, physiciens et informaticiens spécialistes des systèmes complexes, chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales, gestionnaires, anthropologues ou encore, et sans exclusive, d’autres profils qui arpentent les mondes émergents de l’anthropocène.

Six modules composent le programme : une expédition ouvre l’année pour placer les étudiant·es en contexte anthropocénique, avant de les initier dans un second temps à l’enquête de terrain à travers le prisme de la sociologie pragmatiste, mais aussi, en parallèle, aux systèmes complexes. L’anthropocène oblige en effet à appréhender des échelles très différentes : des situations concrètes à l’échelle micro aux modèles macro particulièrement englobant du climat, de l’évolution du système-Terre ou de l’effondrement, le tout assorti d’une réflexion sur leurs limites respectives au plan épistémologique. Le troisième module consiste en une géohistoire de l’anthropocène qui entend l’appréhender selon des dimensions économiques, managériales, technologiques, institutionnelles, énergétiques, etc. Il s’agit du module le plus « théorique" », situé à l’échelle macro. Le quatrième module se présente comme une introduction au faire et par le faire à travers une initiation aux pratiques contemporaines qui nous semblent pertinentes pour designer, et c’est là le cœur du cinquième module, les leviers de la redirection écologique qui font aujourd’hui défaut et que nos étudiants et étudiantes mobiliseront pendant leur année de cours, leurs missions et leur future vie professionnelle. Les enseignements convergent donc vers la méso-échelle des organisations, des institutions et des territoires, offrant des prises plus immédiates à la redirection écologique. Le sixième module, transverse, porte sur les actions de professionnalisation qui s’étalent tout au long de l’année – nous le détaillons plus bas en revenant sur le système de commande mis en place.

Si Closing Worlds posait les bases de la redirection écologique, c’était cependant sous une forme spécifique. Encore fallait-il proposer une notion et des outils appropriables par d’autres collectifs, organisations et individus. La redirection écologique entend constituer ce commun. En ce sens, elle n’est pas portée uniquement au sein du MSc mais également à l’extérieur, définissant un cadre qui réunit des entreprises, des collectivités publiques et des territoires faisant appel à cette approche, mais aussi des organisations qui proposent des services de redirection écologique, sans oublier des laboratoires et autres lieux de recherche où se poursuit la réflexion en la matière. À ce jour, c’est principalement dans l’espace francophone que ces actions prennent place. Un projet visant à exporter les concepts et les pratiques de la redirection écologique a récemment été lancé aux Québec entre le MSc, HEC Montréal et une entreprise québécoise, Coboom.

Le second pilier de la formation tient au système de commande mis en place et qui s’inspire à la fois des nouveaux commanditaires de la Fondation de France et du projet CooPair porté au sein d’Origens Medialab et financé par la Fondation Carasso. Tout l’enjeu d’un MSc comme celui-ci est de démontrer que le chantier de la redirection est immense et d’institutionnaliser les métiers qui devront répondre à ces besoins de manière de plus en plus pressante. Il est en effet indéniable que les organisations, les institutions comme les territoires font et vont faire face à des bifurcations considérables dans les prochaines années, à l’instar des stations de ski, en première ligne sur le front des évolutions en cours ; un cas particulièrement spectaculaire bien que tous les domaines soient concernés. Face à ces évolutions, il convient de faire émerger collectivement, par le truchement d’institutions comme les écoles de management et de design, de nouveaux profils de redirectionnistes, susceptibles de prendre à bras le corps ces nouveaux défis. C’est pourquoi, dès le démarrage de l’année, les étudiantes et les étudiants du MSc s’attèlent à des chantiers très ambitieux et travaillent ainsi à leur professionnalisation.

Quant au troisième pilier, il répond à la multiplicité des profils qui rejoignent la formation. À cet égard, le design constitue à la fois une discipline à part entière, mobilisée au plan des enseignement, mais aussi un cadre pluridisciplinaire permettant d’accueillir des étudiant·es de tous horizons, venu·es du design, bien sûr, mais aussi d’écoles d’ingénieurs, de management, de sciences humaines et sociales, etc. Outre cette variété, les étudiant·es de la formations disposent de profils fortement hétérogènes, rassemblant des tranches d’âge allant de la vingtaine à la cinquantaine, disposant d’expériences tout aussi diverses. Or, ce collectif d’étudiants opère à la fois comme un collectif d’enquête sur le terrain de la redirection écologique et comme une communauté d’apprentissage, où des pairs apprennent les un·es des autres, tantôt en position d’enseignant·es, tantôt en position d’apprenant-es. Évidemment, cette dynamique est en partie autonome vis-à-vis de l’encadrement du MSc mais elle s’inscrit dans la perspective pragmatiste au cœur de la démarche proposée dont elle offre une traduction spontanée : une dynamique dont nous avons été les témoins et qu’il s’agit désormais d’entretenir.

1. Lire son interview dans ce numéro, p. 9-11

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Par

Alexandre Monnin

Directeur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

et

Diego Landivar

Co-initiateur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

et

Emmanuel Bonnet

Co-initiateur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

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