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Tony Fry : « Notre espèce est l’agent responsable de l’insoutenabilité »

Le 6 septembre 2021

Tony Fry est l’un des penseurs et designers australiens les plus influents de sa génération à l’origine du mouvement de redirection par le design. Auteur de nombreux ouvrages de référence, il dirige un studio de design consacré à ces questions de non-durabilité qu’il a baptisé « L’atelier du bout du monde », situé en Tasmanie, l’État insulaire isolé au large de la côte sud de l’Australie, devenu l’épicentre mondial de l’élévation du niveau de la mer.

Pourriez-vous s’il vous plaît résumer ce que vous entendez par « redirection » et expliquer dans quel contexte vous avez introduit ce concept ?

La redirection désigne un impératif et une pratique qui renvoient à des conditions structurelles insoutenables et qui, à ce titre, compromettent la viabilité de la vie sur Terre. Par conséquent, cela signifie qu’il faut rediriger l’existant. À l’origine, le concept fut introduit à propos du design, considéré comme une pratique contribuant à faire advenir de nombreux produits, environnements matériels ou services dont l’existence n’est pas soutenable. De ce fait, l’objectif consiste désormais à rediriger à la fois la pratique du design et ce qu’il accomplit. Cette réflexion et ce programme s’appliquent également à de nombreuses autres pratiques.

La redirection touche divers environnements, et plus particulièrement l’industrie et les villes.

L’architecture durable, les nouvelles constructions de même que les approches contemporaines du design urbain ne peuvent répondre, en l’état, au défaut de soutenabilité du tissu matériel et opérationnels des villes d’un point de vue métabolique.

Il est nécessaire d’établir un processus organique continu de redirection par le biais du métrofitting – mot qui désigne un concept et une pratique qui portent le rétrofitting à l’échelle urbaine et l’étendent pour englober les changements sociaux, culturels et économiques, ainsi que les transformations matérielles. Il est important de comprendre que les villes ne sont pas seulement le résultat d’un design formel et informel mais qu’elles désignent elles-mêmes notre mode d’existence urbain. Par conséquent, rediriger les villes concourt à nous réorienter, car, au fond, notre espèce est à la fois l’agent responsable de l’insoutenabilité et le principal agent de transformation vers la subsistance (sustainment), en tant que ce terme nomme le projet de notre devenir-futurant. Quelle que soit notre pratique, si l’enjeu de la subsistance (sustainment) est pris au sérieux, il est nécessaire que nous nous créions et nous considérions comme des praticiens de la réorientation. En faisant cela, une communauté d’objectifs est créée qui ne nécessite ni mouvement ni organisation.

Quelle que soit la taille de l'entreprise, si son activité contribue à l’insoutenabilité, elle doit être réorientée […] L'adoption s’effectuera selon un processus graduel. Une manière cruciale d'y parvenir est de mettre en place une « plate-forme de changement ».

Est-il nécessaire de maintenir le design (et lequel ?) dans une perspective redirectionniste ? Et à quelles conditions ?

Le mot « design » est un nom commun auquel manque cependant une compréhension partagée et qui charrie une très grande complexité. Dans la mesure où nous concevons des « choses » dans notre esprit avant qu’elles ne soient dûment réalisées, le design est intrinsèquement lié à notre être. Nous designons tous. Une minorité élève cette capacité au rang de pratique consciente, un nombre encore plus restreint au rang de pratique professionnelle. Mais ce terme est également utilisé pour désigner le résultat de l’activité de design : le design(é). Cependant, les choses conçues par le design continuent à designer. La vie est vécue dans un environnement designé et designant : un lit designe la façon dont vous dormez, une chaise la façon dont vous vous asseyez, une voiture la façon dont vous conduisez, un smartphone la façon dont vous communiquez et mémorisez, et ainsi de suite. La nature de cet environnement designant est ontologiquement transformatrice. Pour une large part, nous sommes designers et designés. La perspective redirectionniste permet de le reconnaître. Être designer ne signifie pas qu’en concevant on saisisse d’avance quelles directions emprunteront les créations du design. La redirection du design signifie donc la redirection solidaire du designer, du designant et du designé.

La redirection du design signifie donc la redirection solidaire du designer, du designant et du designé.

Comment insérer des pratiques redirectionnistes au sein des grandes entreprises ? Est-ce une question qui doit nécessairement être traitée par la gouvernance ou le management ? À l’inverse, peut-elle exister comme un « undercommons » de l’organisation, une pratique minoritaire ? La réorientation peut-elle devenir une pratique majoritaire ?

Quelle que soit la taille de l’entreprise, si son activité contribue à l’insoutenabilité, elle doit être réorientée. Cette réorientation peut résulter de forces extérieures (législation gouvernementale, activisme des consommateurs et évolution du marché, campagnes des mouvements environnementaux) ou d’une transformation interne – les premières pouvant évidemment conduire aux secondes. Ayant été amenés à reconnaître que le changement redirectionniste est inévitable, les produits et services, les valeurs et les pratiques en matière de travail sont susceptibles d’être réorientés de manière à devenir futurants d’une manière économiquement viable. Il est évidemment extrêmement difficile pour les entreprises de cesser leurs activités usuelles, de subir des changements majeurs et de redémarrer. Même si c’était possible, les pratiques de redirection ne seraient pas immédiatement disponibles : elles doivent être soit introduites par une source externe, soit apprises.

De façon plus réaliste, et c’est en particulier vrai d’une entreprise ayant reconnu que la redirection est essentielle, l’adoption s’effectuera selon un processus graduel. Une manière cruciale d’y parvenir est de mettre en place une « plate-forme de changement ». Il s’agit d’établir au sein d’une entreprise une entité autonome qui se projette dans une relation de concurrence avec celle-ci. Et ce, avec ou sans aide extérieure. Ce qui est créé est futurant au plan de sa philosophie, de son identité, de ses pratiques de travail et des marchandises fabriquées. Au fur et à mesure que l’entreprise alimente cette nouvelle bouture, l’ancienne peut disparaître.

Ce qui est ainsi « inséré » au cœur de l’entreprise constitue son futur. Il existe un nombre croissant d’exemples illustrant au moins partiellement cette pratique de redirection. Les plus évidents concernent les constructeurs automobiles qui mettent les voitures électriques en concurrence avec les voitures à essence et au diesel ou encore les entreprises productrices d’énergie à base de combustibles fossiles qui se lancent dans l’éolien et le solaire. Dans les deux cas, on s’attend à ce que ces nouveautés remplacent l’existant au cours des prochaines décennies.

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Propos recueillis par

Alexandre Monnin

Directeur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

et

Diego Landivar

Co-initiateur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

et

Emmanuel Bonnet

Co-initiateur du MSc « Stratégie & Design pour l’Anthropocène »

ESC Clermont Business School

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