Le PDIS, un incubateur d'innovations sociales à Taïwan

PDIS
Le 17 mai 2018

Connecter les entreprises sociales (B Corp) entre elles, « habiliter » (empower) la société civile – notamment les jeunes – et développer des projets concrets permettant de mettre en pratique les principes directeurs structurant les politiques d’open government (gouvernement ouvert), telles sont les trois principales missions du Public Digital Innovation Space (PDIS), implanté au cœur de Taipei, dans la capitale taïwanaise.

Fondé à la fin de l’année 2016, quelques mois après la prise de fonction de la présidente Tsai Ing-wen, le PDIS est à la fois un laboratoire expérimental sous tutelle gouvernementale et le bureau d’Audrey Tang, ministre sans portefeuille du Numérique à Taïwan. Composé de 25 membres issus d’horizons divers (programmeurs informatiques, designers web, experts en droit, public servants, etc.), le PDIS a pour objectifs de bâtir une confiance mutuelle entre le gouvernement et la société civile, de faciliter le travail des fonctionnaires (public servants) et la collaboration entre institutions gouvernementales, de développer une culture et des pratiques fondées sur les principes du gouvernement ouvert (l’open government). Selon Audrey Tang, les quatre principes structurant le gouvernement ouvert sont la transparence des données et des processus institutionnels, la participation, la responsabilité des élus et des institutions gouvernementales et l’inclusion.

Le PDIS promeut une culture de la participation dite « ouverte ». Chaque membre du PDIS ainsi que toute personne intéressée est libre de proposer et d’expérimenter de nouveaux projets au sein de cet incubateur d’innovations sociales. Se qualifiant d’anarchiste-conservatrice, Audrey Tang résume les fondements du modèle organisationnel promu au sein du PDIS par la formule : « Je ne donne d’ordre à personne et ne reçois d’ordre de personne. » Les projets émergent donc d’un comportement volontariste de la part des acteurs.

L’open government et les cadres institutionnels de la participation

Les projets d’open government incubés au sein du PDIS ou développés en collaboration avec d’autres institutions gouvernementales ou organisations de la société civile sont nombreux : le processus de délibération entre stakeholders (citoyens, acteurs des secteurs public et privé) et de co-élaboration des lois nommées « vTaiwan », la plateforme nationale de pétitions citoyennes dans le cadre de laquelle le gouvernement a obligation de s’exprimer sur la problématique portée par la pétition si le nombre de signatures est égal ou supérieur à 5 000, la création d’un réseau de public servants (Participant Officers Network) dont le rôle est de faciliter la collaboration entre les différents ministères et de favoriser le dialogue entre le gouvernement et les citoyens, etc. Tous ces projets sont institutionnalisés ou en cours d’institutionnalisation.

Dans le cadre de ces projets, le PDIS génère une multitude d’espaces discursifs « ouverts ». Ces lieux physiques et/ou en ligne constituent des cadres favorables à l’expérimentation et à la délibération entre plusieurs stakeholders. Ces débats, régulés par un facilitateur, donnent lieu à la production de rapports et conduisent, dans certains cas, à l’amendement de lois ou au développement de nouvelles politiques publiques.

Développer une culture collaborative de l’expérimentation au sein du gouvernement

Dans l’optique de simplifier les pratiques de travail des public servants, le PDIS introduit de nouvelles méthodes collaboratives et transparentes, fondées sur une appropriation par ces derniers des technologies numériques : chatrooms, documents partagés, éditeurs de documents collaboratifs en temps réel, retransmission en directe de certaines réunions, etc.

En tant que laboratoire, le PDIS favorise l’innovation des public servants en absorbant le risque en cas d’échec qui pourrait affecter sa carrière et en partageant le crédit lorsque le projet est un succès.

Audrey Tang :
« L'expérimentation et l'échec sont la norme »

Audrey Tang est la ministre sans portefeuille du Numérique, co-fondatrice en charge du PDIS et civic hackeuse de la communauté open source g0v (gov zero) à Taïwan.

Comment définissez-vous l’innovation sociale numérique ?

L’innovation sociale définit tout ce qui a une mission sociale, elle a aussi un impact social. Habituellement, nous définissons l’impact en fonction des objectifs de développement durable (sustainable development goals) mais la définition du terme peut s’appuyer sur d’autres unités de mesure. On a donc une mission, une innovation relative au processus, à la technologie, à l’organisation et un impact. L’articulation mission-innovation-impact définit l’innovation sociale, l’innovation industrielle. Si l’innovation est de nature numérique au lieu d’être uniquement un face-à-face, alors on parle d’innovation numérique. Cela ne veut pas dire que tout le processus est numérique mais que les technologies numériques sont employées pour faciliter la partie relative à l’innovation. Néanmoins, je pense que la mission et l’impact sont au cœur de l’innovation sociale. Quel que soit le modèle qui intervient entre ces deux composantes, qu’il fonctionne ou non, il doit toujours produire quelque chose de nouveau. S’il échoue, il doit échouer publiquement [de manière transparente] de sorte que tout le monde puisse s’en inspirer afin de produire une autre innovation.

Quelle culture entendez-vous mettre en place au sein du PDIS et des institutions gouvernementales ?

Nous essayons d’implanter une culture fondée sur la confiance – sur la confiance mutuelle entre les
différents secteurs – parce que, parmi nous, il y a des gens de tous les partis politiques à Taïwan, de tout âge, de toute discipline, n’appartenant pas aux mêmes ministères et ayant des compétences et des intérêts différents. Si nous voulons accroître la confiance dans la société, nous devons d’abord développer ce rapport de confiance au sein du PDIS. On construit cette confiance en étant transparent. Tout le monde travaille « bruyamment » de sorte que chacun sait ce que l’autre fait, même s’il n’y prend pas part. Ensuite, vient la responsabilité (l’accountability). Chaque semaine, nous organisons des réunions pour que tout le monde sache sur quoi les membres bloquent et de quel type d’aide ils ont besoin. Nous utilisons ce modèle au sein de l’équipe du PDIS, puis nous essayons de l’utiliser pour influencer le réseau des Participant Officers (PO), le réseau vTaiwan, le réseau du Comité de consultation de la jeunesse et plus généralement tout ce que nous touchons.

Comment interagissez-vous, collaborez-vous et échangez-vous avec l’administration et les public servants, tous échelons confondus ?

Nous avons le réseau des PO qui oblige chaque ministère, dans le cadre d’une réglementation, à constituer une équipe d’au moins une personne, mais plus généralement de deux à cinq personnes de compétences diverses : communication publique, management de l’information, politiques publiques, droit ou design. La tâche principale des PO est d’engager le dialogue avec tous les stakeholders et pas uniquement avec les représentants de groupes, les médias et les journalistes, d’interagir avec les « e-petitioners » (pétionnaires en ligne), les gens qui proposent un référendum ou toute personne qui souhaite prendre part à l’établissement d’un agenda participatif.

Qui sont les stakeholders ?

Toute personne qui pourrait être impactée, affectée par une politique publique et qui déclare avoir un intérêt (stake) dans le débat. On utilise le fameux modèle de gouvernance ouverte pluripartite (open multi-stakeholders governance model). Toute personne qui peut démontrer aux autres stakeholders qu’elle a vraiment un intérêt dans une situation déterminée n’a pas à trouver de représentant : elle peut devenir elle-même un stakeholder.

Comment envisagez-vous le futur du PDIS ?

Dans cet environnement où l’expérimentation et l’échec sont la norme et où l’innovation fait l’objet d’une frénésie presque surréelle, il est quasiment impossible de mal faire. On essaie de formuler les valeurs d’une culture fondée sur une éthique virtuelle et d’élaborer des politiques ontologiques qui sont développées en fonction des manifestations de ces valeurs fondamentales. Et nous essayons de diffuser ces politiques ontologiques dans le monde. Je pense que le futur du PDIS n’est pas à Taïwan. Nous apprenons beaucoup de nos compatriotes étrangers. Dès que nous essayons quelque chose de nouveau, nous le documentons. Par ailleurs, nous collaborons beaucoup avec les communautés principalement anglophones et japonaises. L’idée est que tout ce qui accroît la confiance est un cadeau fait à l’humanité dans cette crise démocratique de l’anthropocène, nouvel âge géologique marqué par la capacité de l’humain à transformer la Terre.

Version complète (en anglais) publiée en ligne :

https://sayit.pdis.nat.gov.tw/2018-03-28-conversation-with-fiorella-bourgeois

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