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Tribunes

Notre action publique à tous

agents publics
Le 25 novembre 2019

L’action publique est le ciment de notre Nation comme garant de l’intérêt général. C’est pour cela que nous avons choisi d’être agents publics. Pourtant, les jours que nous vivons nous rappellent les défis que nous avons encore à relever, et notamment la vie démocratique, la cohésion et l’écologie. L’actualité nous alerte régulièrement sur le lien qui se distend entre les citoyens et nous quand ceux-ci s'acquittent de leurs impôts, scolarisent leurs enfants, entreprennent un parcours de soin, estent en justice ou encore se mobilisent pour leurs droits. Dans leur quotidien, les serviteurs de la Nation sont trop nombreux à être confrontés au manque de moyens et de sens dans leurs missions. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons réaffirmer le rôle que les agents du service public jouent dans la vie de la communauté nationale et dresser des pistes pour repenser l’action publique.

Nous devons répondre aux différences culturelles, géographiques et sociales qui co-existent au sein de notre pays. Nous sommes formés à considérer les dispositifs que nous déployons comme des mesures techniques et neutres vis-à-vis des convictions politiques, philosophiques, religieuses, syndicales ou de l’origine sociale, du sexe, de l’état de santé, du handicap ou de l’origine ethnique du citoyen qui en bénéficie. Cette expertise et cette neutralité sont censées être garantes de l’efficacité de notre action et de l’égalité de tous devant le service public. Mais elles génèrent souvent une uniformisation de l’action publique, un manque d’ancrage dans la vie concrète des citoyens et un frein aux interactions qui pourraient exister avec la société. La vie des citoyens est complexe, la réalité des territoires est plurielle. Dans ce cadre, la différenciation est nécessaire. Elle ne porte pas atteinte au groupe quand elle permet la mise en œuvre d’actions qui restaurent l’égalité en son sein et l’atteinte des objectifs de politiques publiques.

Nous réaffirmons notre participation à la promotion et à la défense de la République, dont l’un des piliers est la laïcité telle que définie dans la loi fondatrice de 1905. La neutralité des agents publics est la garantie pour les usagers de pratiquer ou non, et librement, leur religion. Mais les normes que nous appliquons doivent refléter le projet de société démocratiquement construit. Elles sont choisies et peuvent évoluer, en fonction des époques. À titre d’exemple, dans le champ du soin, chaque culture donne un sens particulier à la maladie, mobilise des systèmes de prévention et de soins spécifiques. Nous pourrions envisager de prendre en considération d’autres types de médecines dans nos parcours de soin, en complément de la prise en charge publique hospitalière. Nous gagnerions ainsi à porter une attention plus particulière aux différentes cultures des citoyens dans certains pans de l’action publique.

La différenciation territoriale est un autre exemple des marges de progrès que nous avons. Les chiffres et le ressenti des habitants sont formels : la fracture territoriale s’accentue. La dématérialisation des services publics ainsi que notre approche démographique et uniforme de l’aménagement du territoire y sont pour beaucoup. Dans la majorité des politiques publiques – le soin, l’éducation et la sécurité – la proximité est essentielle. L’État doit être palpable pour chaque citoyen. La présence publique ne remplit pas uniquement des objectifs de politiques publiques. Elle est avant tout essentielle pour fonder un sentiment d’appartenance à la communauté nationale.

Nous souhaitons mener une action publique d’émancipation et de cohésion. Les citoyens possèdent des droits et des devoirs qui sont au fondement du vivre ensemble. Ils méritent d’être considérés non pas uniquement comme des sujets de l’action publique mais des acteurs à part entière.

Ainsi, tout en étant bénéficiaire d’une aide à la rénovation énergétique de son habitation, l’”usager” du service public contribue à une politique du logement plus écologique. Certains voudraient que les administrations se focalisent uniquement sur la « satisfaction usager », comme le font les entreprises privées pour leurs clients. Pourquoi dès lors ne pas demander aux Ministères de l’Économie et des Finances un dispositif d’optimisation fiscale ou à celui de l’Éducation Nationale d’organiser le contournement de la carte scolaire ? Ce n’est pas pour rien que les décideurs publics disposent de moyens dérogatoires pour remplir leur mission : textes de lois et réglementaires d’organisation de la vie institutionnelle,  principes de protection de l’environnement, règles en matière d’égalité entre les femmes et les hommes… Leur rôle n’est pas celui d’un prestataire que l’on rémunère contre un service individuel, voire individualiste.

Dans cet environnement, les agents publics peuvent accompagner les initiatives citoyennes pour donner les capacités d’agir, fournir les appuis nécessaires à la vie collective et garantir une utilisation pérenne et juste des communs.

Quand une commune souhaite ouvrir l’accès à la lecture publique à ses habitants, elle peut mettre en œuvre différentes modalités : proposer des ateliers, associer les usagers à l'élaboration de son projet d'établissement, mener des actions dans les écoles ou dans l'espace public (médiathèque hors les murs), élargir ou encore adapter ses horaires d'ouverture. Elle peut également – considérant que ses habitants disposent de livres qu’ils ont acquis par eux-mêmes – imaginer une bibliothèque mobile arrimée à une démarche de médiation culturelle partagée associant les lecteurs à son animation. Des exemples nous en avons, nous ne devons plus aujourd’hui les interpréter comme une pluralité de démarches hétéroclites et peu significatives. Voyons-y un mouvement cohérent qui ouvre peu à peu une voie nouvelle à l’action publique.

Nous voulons travailler dans la coopération, la confiance et l’humilité. Trop souvent encore, notre travail consiste à construire un service (culture guichet), une action (culture LOLF[1], laboratoire d’innovation publique) ou un produit (culture start up) avec un objectif précis, au sein d’un bureau ou d’une équipe dédiée, régulièrement dans une logique de concurrence avec le travail de nos collègues davantage que dans une démarche de coopération. L’usage dévoyé et systématique d’indicateurs en interne comme en externe reflète l’idée selon laquelle il faut une chaîne resserrée de contrôle, une mobilisation exacerbée et en silo, démontrant la productivité des services. Cet usage traduit également la crainte fantasmée d’une immaturité citoyenne : les données dont nous disposons étant souvent considérées comme trop techniques ou trop sensibles, nous ne donnons à voir que celles qui nous arrangent, en occultant soigneusement ce qui nous gêne ou pourrait nous mettre en difficulté

Trop souvent encore, nous avons comme mission de simplifier notre propre action et de gagner en efficience à notre niveau de responsabilité. Cette complexité contre-productive vient justement de la raison d’État et des règles inspirées du new public management, dont on sait aujourd’hui les dégâts qu’elles ont pu occasionner. La tarification à l’activité au sein des hôpitaux (“T2A” pour les initiés) constitue en cela un cas emblématique. Or, l’introspection et l’amélioration continue sont essentielles. Elles ne peuvent prendre la forme d’indicateurs car l’efficacité d’un dispositif public ne dépend pas uniquement du travail d’agents publics, mais d’une multitude de facteurs extérieurs (soutien des élus, dynamique démographique, contexte économique …).

Trop souvent encore, nos missions sont pensées et menées dans des objectifs de rentabilité, de productivité et de réduction budgétaire. Celles-ci devraient pourtant être construites pour répondre aux besoins d’intérêt général, et prendre en compte la pénibilité du travail quand elle existe pour les agents.

En effet, la multiplicité des objectifs crée des injonctions contradictoires, et donc une impossible satisfaction. Trop souvent encore, notre posture est celle de sachant, qui manque d’humilité. L’État peut sortir de ce rôle d’expert et décider de légitimer les points de vue de ses interlocuteurs, de reconnaître leur capacité à fournir et analyser des informations et de les associer à la construction de la décision publique. La complexité, le doute et la lenteur ont du bon quand ils reflètent la singularité, le sens critique et la vitalité des citoyens.

Les récentes images de confrontations entre soldats du feu et forces de l’ordre sur l’espace public témoignent d’une réalité accablante et d’une symbolique terrifiante. La réalité, c’est celle d’une communauté garante de l’intérêt général profondément éclatée face aux injonctions contradictoires des responsables administratifs et des représentants politiques. La symbolique, c’est celle d’un pays dont les fondements de la République, notre maison commune, s’effritent. Réaffirmons avec force la mission d’intérêt général et de protection des droits fondamentaux confiée à nos agents publics, la reconnaissance mutuelle avec les citoyens et une saine conciliation d’intérêts.

Réinventons des métiers fondés sur l’intranquillité et la résilience. Nous, agents publics, n’arriverons jamais à remplacer les moyens que l’on ne nous donne pas. Nous pouvons en revanche nous donner les moyens d’être intraitables face aux attaques contre la République et contre notre modèle de cohésion sociale. Nous devons être inlassablement attentifs aux cris et aux murmures qui s’élèvent.

Premiers signataires : Giulia REBOA, responsable asile et intégration de service déconcentré et présidente de l’association FP21, Emilie AGNOUX, fonctionnaire territoriale et membre du CA de l’association FP21,  Lucil-A MODEBELU, directrice adjointe de CHRU et vice-présidente de FP21, Ludovic BILLA, capitaine de sapeurs-pompiers, Julie MEYNIEL, juriste territoriale, Samuel ABURTO, directeur du pôle jeunesse et enfance, Alexandre DOUILLARD, enseignant du secondaire, Pierre KEREZEON, fonctionnaire, Mael GENDRON, Responsable pôle territoires, Valérie CAILLAUD, Gestion des achats - centre de recherche public, Barbara OUZIEL, Adjointe-gestionnaire, Guillaume LOUIS, Chargé de mission RH, Nicolas NEANT, Professeur certifié, Lilian CARDONA, Directeur de l’Urbanisme, de l’aménagement et de la commande publique, Sophie MARION, Cheffe de département ressources humaines et affaires générales,  Pierre LESTAGE, Inspecteur des finances publiques, Alexandre DAKIRELLAH, Inspecteur des Finances Publiques, Florence DECLAVEILLERE, Architecte des bâtiments de France, Christelle BRUN, cadre administratif,  Cécile MARGUERITTE, fonctionnaire d’État, Florian RAVAIL, fonctionnaire d’État, Amélie BOULANGER, Directrice culture sport vie associative, Antoine MEUR, responsable hébergement asile en service déconcentré, Lucie DEHEYER, Directrice GPEEC, Mathilde BRAS

 

[1] Loi organique relative aux lois de finances

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