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Ne le quitte jamais du regard

La vocation publique en 2050
©Image générée par Mindjourney
Le 15 juin 2023

Et si on utilisait la science-fiction pour se projeter dans un futur plus lointain pour imaginer à quoi ressemblera la vocation publique. Est-ce que la technocratie aura eu raison de l’engagement des fonctionnaires sur le terrain ? Comment les crises démocratique, sociale ou écologique vont-elles impacter le travail des agents publics ? Exercice de science-fiction prospective à l’intention des jeunes et moins jeunes fonctionnaires.

Mon tendre garçon. J’aimerais que tu saches le plaisir que j’ai à te tenir dans mes bras. À me plonger dans le regard de l’enfant que tu es. J’y vois une oasis, tu sais. J’y vois, toujours et à jamais, l’avenir du monde. Et je voudrais te promettre que je ne cesserai jamais de le voir. Dans cette lettre, je souhaiterais te raconter une histoire, qu’elle te parvienne lorsque tu seras en âge de la lire et de la comprendre. On te dira qui j’étais c’est sûr. Mais moi, j’aimerais te dire, avant tout, ce que j’ai fait.

Mes deux parents n’ont pas fait de grandes études. Maman était aide-soignante et papa tenait un kiosque à journaux en Seine-et-Marne. J’ai traversé l’école, comme si c’était un épais brouillard au milieu d’une vieille forêt, avec beaucoup de peur et de fascination. Ce voyage m’a poussée jusqu’à la porte de la dernière promotion de l’École nationale d’administration (ENA). Ma rencontre avec les enfants du grand monde m’a estomaquée. Nous étions si différents. Alors, je suis restée discrète, travailleuse et conciliante. Je me suis fait de bons amis. J’ai entendu une autre histoire du monde. Mon esprit a appris à faire corps avec la machine administrative et l’État. Deux ans plus tard, j’étais devenue l’une des leurs et un sacré objet de fierté pour ma famille. J’ai intégré la prestigieuse inspection générale des finances (IGF), où je suis restée six ans. Je marchais sur les nuages, jusqu’à ce que, à 32 ans, ces nuages me conduisent au service du budget du ministère de l’Économie. Rends-toi compte, on allait demander à la petite fille de personne de contribuer à préparer le budget de la France ! Le 17 mars 2027, j’allais entrer en poste. Un ministre allait parler, ainsi que le directeur général. Puis ils me passeraient la parole. Je serais jaugée et sans doute jugée en quelques secondes, par les vifs esprits de Bercy.

Mais, il y avait un revers à cette médaille. À ce moment, le pays était sens dessus dessous. Les grands services de l’État ressemblaient à ces monuments historiques fatigués, dont les charpentes craquent pendant la nuit et menacent de s’effondrer. Quand ce n’était pas la population qui criait son désarroi face à l’inflation et la vie chère, les fonctionnaires renflouaient les cortèges incessants. Les policiers défilaient avec des fanions où le sigle « % » se trouvait au milieu d’une cible criblée de balles. Empiler les mains courantes sans prendre le temps d’écouter était devenu leur métier. Être détestés par la population en colère était devenu leur métier. Ils n’en pouvaient plus de manquer d’oreille et de temps. Les personnels hospitaliers défilaient en zombies. Leurs blouses et leurs mains maculées de sang, ils avançaient avec les bras tendus vers le ministère de la Santé. À l’hôpital, on faisait et défaisait les plannings à longueur de temps, faute de personnel. Là encore, on n’avait plus le temps d’écouter ni de vraiment soigner. Les enseignants avaient monté les enchères plus haut encore, en commettant sur la place de la République, un autodafé. Ils avaient brûlé leurs cours, pour réclamer les assises du « À quoi sert, vraiment, l’école ? ». Des agents de la territoriale déambulaient avec un bonnet d’âne, prétendant qu’ils avaient accepté des jobs mal payés, qui auraient dû être donnés à des gens bien plus qualifiés, pour assurer les services. C’était un peu une opération suicide, mais tellement efficace pour éveiller les consciences.

Les trois fonctions publiques avaient acté qu’un cadre organisationnel archaïque générait une perte de temps et d’énergie phénoménale, abîmant cruellement toute confiance en soi et entre chacun, détruisant peu à peu le sens de l’action publique. Pour une fois, les gouvernants n’étaient pas seuls en ligne de mire. C’était l’institution elle-même qui était visée, comme une chose à part entière, à laquelle il fallait apprendre à s’adresser. Les médias appelèrent ce mouvement inédit « La grande crise de la vocation publique ». À la télé, un débat fut organisé. Une conseillère principale d’éducation (CPE) y affirma ceci : « Ma motivation c’est que j’aime les gens. » Un haut fonctionnaire prétendit que « la bonne humeur, la bienveillance et l’humour étaient des vertus professionnelles majeures ». Une responsable financière d’une administration régionale prétendit qu’elle « n’était pas que “Mme Non” et aimait aussi dire “Oui” ». Or, le lendemain, on se moqua de ces agents, arguant que, par ailleurs, ils continuaient de réclamer une augmentation radicale de leurs salaires : « Je veux bien aimer le peuple pour 5 000 balles par mois, aussi », pouvait-on lire sur les réseaux. Ou encore : « À 10 000 balles, je dis “Oui” ! ». On était en train de se demander : « Combien ça coûte vraiment la qualité du service public ? Combien ça coûte de préparer l’avenir ? » Avec une dette abyssale et une vie trop chère, personne ne semblait prêt à payer la facture réelle de la « qualité publique ». Et Bercy était, cette fois-ci, dans le collimateur de la population et des fonctionnaires. Car, si la personne n’acceptait de payer pour les autres, on voulait tout de même « sortir d’une vision comptable du monde ». Un paradoxe d’apparence insurmontable. C’est dans ce contexte que l’on m’avait nommée, avec d’autres camarades têtes brûlées, pour retravailler à ciel ouvert le budget de la France.

Mon enfant, l’histoire que je vais te raconter à présent, je ne l’ai dite à personne. Je l’ai cachée dans l’album de mes souvenirs les plus intimes, afin de nous protéger. Voilà, j’avais décidé de passer ma dernière semaine de repos, avant ma prise de poste, au Pérou. Je m’étais fait la promesse qu’il s’agirait de mon dernier voyage d’agrément aussi loin de chez moi. Mais à la vérité, j’assumais cet épandage de kérosène, car ce voyage serait initiatique. Depuis mon enfance, je faisais des rêves se déroulant au cœur des peuples aztèques et incas, sans jamais savoir ce que cela signifiait. Alors, j’avais éprouvé ce besoin irrépressible de respirer l’Amazonie, avant de pénétrer dans le cœur du réacteur.

J’étais arrivée à Lima, le 9 mars. J’avais passé une première journée fort agréable, à m’imprégner de ces autres sons, de ces autres gens. Et le premier soir, en rentrant à l’hôtel Runcu dans le quartier de Miraflores, j’aperçus des enfants qui jouaient. Que faisaient-ils dans la rue, à une heure si tardive ? Je sentis une présence dans mon dos. Et plus rien. Rien du tout. Je me suis réveillée dans une chambre qui m’était inconnue. La fenêtre était ouverte. On pouvait apercevoir un morceau de forêt. Je n’étais plus à Lima. J’entendis un froissement sur ma droite. Une femme était accroupie, son visage était peint de bandes rouge et jaune. « Où suis-je ? », demandai-je en espagnol. Elle se leva, mit une substance molle et humide sur mon front. Et je me rendormis.

Je me suis réveillée un autre matin. Ce coup-ci, j’étais décidée à me lever. Ce ne fut pas sans mal. Je me souviens que j’ai poussé la porte de la chambre. Et j’étais au milieu d’un village d’Indiens. Il y avait des enfants. Une femme poussa un cri joyeux en me voyant. Une autre m’attrapa le bras. « Où suis-je ? », demandai-je. Elle répondit : « Noa ! » Elle m’expliqua en espagnol que j’avais fait une mauvaise chute et m’enlaça. La femme me fit ensuite traverser la petite place et entrer dans une cabane. Un vieil Indien était là. Il semblait tanner du cuir au fond d’une bassine. Une femme, la sienne peut-être, l’aidait : « Assieds-toi Noa », me dit-il. J’étais sidérée. J’allais lui expliquer que je n’étais pas du tout cette « Noa », lorsque j’aperçus un calendrier accroché au mur. Il indiquait l’année 2050. Il y avait aussi un journal, El Peruano, posé sur une table. Je l’attrapai. Il indiquait aussi l’année 2050. « Nous sommes en 2027 n’est-ce pas ? », demandai-je à l’Indien.

Il échangea un regard avec sa femme, puis secoua la tête : « Tu t’es fait mal, Noa. Cela va aller mieux. ». Il m’expliqua que j’étais tombée d’un arbre et que j’avais perdu connaissance, mais que nous étions bien en 2050 dans la forêt du Machu Picchu. J’étais « en sécurité ». J’allais m’évanouir. Il s’approcha pour me retenir. Il prétendit que j’étais, en effet, arrivée en 2027, et n’étais jamais repartie. Il m’expliqua que le choc avait provoqué une amnésie. Il décrocha un petit miroir du mur et me le présenta. En apercevant mes affreuses rides, je tombai dans les pommes. Le vieil homme me rendit à nouveau visite à la tombée de la nuit. Il me demanda si je voulais connaître mon histoire. J’étais prête à l’entendre.

L’Indien m’expliqua que j’avais été enlevée par erreur par des contrebandiers en 2027 dans le centre de Lima et que les Joueurs de tambour (c’était le nom de la tribu) m’avaient découverte dans la forêt, et soignée. D’après lui, j’avais rapidement accepté de rester et de devenir l’une des leurs. Depuis vingt-trois ans, je cultivais le quinoa. Il disait que j’avais beaucoup apporté à ce village et que tout le monde m’aimait. Après l’avoir écouté silencieusement, je me mis à hurler comme une folle. Des enfants se pressèrent à l’entrée de la cabane. On me posa à nouveau un amalgame humide sur le front et je m’endormis. Lorsque je retrouvai mes esprits, l’Indien était toujours là. Très agitée, j’affirmais vouloir rejoindre immédiatement l’aéroport de Lima pour rentrer chez moi. Il secoua la tête et me dit que beaucoup de choses s’étaient passées depuis 2027. Il n’y avait plus d’aéroport. Il prétendit très bien connaître l’histoire de mon pays, car je lui avais racontée. Je le pressai maintenant de tout me dire.

En 2030, alors que le pays était soumis à des tensions extrêmes, un livre parut en France, qui défraya la chronique. Il s’intitulait De la quicratie à la quoicratie, le défi du siècle. Il expliquait que les maux de ce pays étaient en grande partie dus au fait que le rapport au commun était « corrompu par le Qui ». En somme, quel que soit le degré d’engagement et de vocation, il arrivait toujours un moment pour tout citoyen, élu ou fonctionnaire, où le Qui prenait le pas sur le Quoi. C’était la thèse principale. Cette culture politique s’appelait « la quicratie ». Elle était tellement devenue notre ADN politique à travers l’histoire, que l’on avait fini par oublier l’art de vraiment travailler le Quoi : le Quoi commun, le Quoi intime et partagé. Les fonctionnaires avaient en théorie « la charge substantielle du Quoi ». Mais le débat public était dominé par « l’arc-en-ciel des idéologies » et le pouvoir de ces gardiens du Quoi s’affaiblissait dangereusement.

L’ouvrage proposait des concepts d’un genre nouveau. Il affirmait que les « quicrates » étaient « drogués au cratonium », la substance fascinante du pouvoir. Hommes et femmes embrassant une carrière politique ou publique de haut niveau étaient fascinés, tel Gollum par l’anneau du pouvoir. Même si on affectionnait de lui donnait des doux noms – « l’intérêt général », « servir son pays », « sauver la vie des gens », « défendre la mère patrie » –, cet imaginaire tutélaire sélectionnait génération après génération des individus structurés autour des mythes du surhomme, du héros et du sauveur. Le plus surprenant est que l’ouvrage démontrait qu’il ne pouvait pas en être autrement. La fonction politique et publique était ingrate. On héritait de la charge de s’inquiéter de tous, de chercher un remède aux misères du monde, de préserver la cohésion sociale, de faire tenir debout un « édifice surhumain ». Et si vous faisiez mal, on vous en voulait. Aussi, il était psychiquement impossible de résister, sans avoir une estime de soi démesurée, et de fait, sans finir par confondre, le Qui et le Quoi. Si jamais l’égo n’était pas assez musclé, on subissait, jusqu’à ce que la digue lâche, jusqu’à renoncer à sa vocation publique.

Le constat était implacable et cruel. Mais l’ouvrage évoquait, dans sa deuxième partie, un autre horizon. Il s’agissait d’une culture publique fondée sur la capacité à conserver le Quoi au centre des Qui, et à cultiver « l’art de ne jamais le perdre de vue », fût-ce à son corps défendant. L’ouvrage précisait qu’à ce jour le cerveau occidental n’était pas équipé pour mettre en œuvre une culture quoicratique efficiente. Cela procèderait, sinon, d’un inversement comparable à la révolution copernicienne. En attendant, le mouvement quoicratique était irrigué par une tout autre puissance que le cratonium, appelé « le vivrium ». Elle se manifestait par « un sentiment de satisfaction profond à avoir contribué à égalité avec tout autre Qui, à faire avancer une question d’intérêt commun, dans la conscience, même solitaire, de son caractère intemporel et vivant ». L’exergue du chapitre était une phrase d’Hannah Arendt : « La politique c’est ce qu’il y a entre les gens. » Les auteurs comparèrent même cet effet d’ivresse à celui provoqué par le Moscow mule, un cocktail à base de vodka, de bière et de gingembre. On raconta que cet essai était encore un piège russe. Mais l’histoire montra qu’il n’en fut rien.

L’ouvrage passa d’abord complètement sous les radars, avant de faire l’objet d’une tribune dans Le Monde, puis d’être lu et raillé. En 2032, une dizaine de citoyens en responsabilité, séduits par ces thèses, décidèrent tout de même de tester les principes quoicratiques pendant un an. Un maire décida de ne jamais quitter des yeux ce qui lui semblait être l’intérêt commun le plus intemporel. Une enseignante décida de ne jurer que par l’effet de sens de ce qu’elle transmettrait. Un policier prendrait le temps d’écouter et de comprendre toute plainte. Et ainsi de suite. Tous sautèrent comme des fusibles, devant la réaction sans merci de leurs collègues et hiérarchies, et du public : « Cela prenait trop de temps, cela posait trop de questions complexes, alors que l’urgence c’était l’urgence. »

Dans sa troisième partie, l’ouvrage expliquait que la culture publique du futur serait traversée par trois paradigmes : une quicratie de plus en plus simplificatrice, l’avènement des intelligences artificielles (IA) et une « quoicratie primitive marginalisée ». Et en effet, pendant que les quicrates rivalisaient de solutions expéditives sur tout le spectre de l’arc-en-ciel, les IA prirent du galon. Elles produisaient des synthèses si pédagogiques et limpides, que s’en était effrayant. En 2034, une IA fabriqua le budget d’une région, sans aucune intervention humaine. Les élus votèrent la mort dans l’âme. Enfin, l’Indien expliqua qu’en 2050, il existait des quoicrates dans tous les pays du monde, mais ils vivaient souvent cachés ou au fond d’un cachot. Car, à la différence des habiles IA, ils défendaient une ligne radicale, résumée dans cet extrait : « Tout responsable public, tout citoyen du monde, digne de ce nom, ne doit jamais quitter la forêt. Il est avant tout un être de survie de la forêt. Il peut tendre vers les cieux de la complexité et des systèmes, mais s’il ne quitte pas ce berceau. Alors, s’assure-t-il de rester proche du Quoi, et de mettre son Qui à son service. Alors contribue-t-il à faire de la culture publique et politique, l’art de rester en vie et de préserver le vivant, l’art de minimiser les réveils barbares et de connaître cette satisfaction rare et délicieuse d’œuvrer efficacement pour cette tâche. Et ce, quoiqu’il lui en coûte de confort matériel et de prestige. » Telle était définie la vocation publique pour les quoicrates. L’Indien m’expliqua que si j’avais chuté d’un arbre, c’est que j’étais prête à devenir une quoicrate de mon État. Il me donna une petite bourse en cuir, qu’il appela « bouquette » et je tombai à nouveau dans les pommes.

Voici, mon fils, comment je me suis retrouvée dans mon propre lit à Paris, le 16 mars 2027. Tu as bien lu, c’était la veille de ma prise de poste et de parole. J’étais alors incapable de savoir si j’avais dormi une semaine, ou si j’avais fait un voyage dans le temps. Mais je ressentis une confiance absolue dans le sens que pouvait avoir ma nouvelle vocation publique. La suite fut épique et mériterait bien un roman. En attendant, ne crois pas tout ce qu’on a écrit sur moi dans les journaux, en bien comme en mal. Ne considère que les faits, et l’enjeu commun. Et ne le quitte jamais du regard.

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