Futurs allumés : les identités numériques en 2050

Les identités numériques
©Illustration de Bratislav Milenkovic pour Thomson Reuters et The Guardian
Le 18 juin 2019

En 2050, notre identité numérique sera-t-elle devenue une ressource décisive de notre vie sociale comme le diplôme et la profession le sont aujourd’hui ? Mais comment s’incarnera-t-elle et comment garantir qu’elle sera juste et utile à l’intérêt général ? Quel rôle l’État jouera-t-il dans l’administration des identités numériques ? Futurs allumés vise à présenter une vision disruptive de futurs possibles de l’action publique. Communauté « off » issue de Futurs publics, la communauté de l’innovation publique, Futurs allumés programme également des rendez-vous thématiques afin d’aiguiser l’imagination de tous les acteurs de l’intérêt général, à travers la prospective et le design fiction.

Les vues présentées dans cet article visent à faire apparaître une vision brute et caustique de futurs possibles de l’action publique. Elles sont discutées avec une ironie avantageuse, dans le but de susciter une réflexion sur la valorisation. L’enjeu est ici d’éclairer les lecteurs sur des possibilités qui mériteraient d’être débattues médiatiquement avant d’être modélisées de manière précise. Par ce travail, l’objectif est de proposer que les innovations de ruptures doivent être accessibles au plus grand nombre et présentées de manière divertissante pour être améliorées par une itération culturelle permanente. Toute mutation sociale déclenchée par une innovation publique de rupture devrait ainsi faire l’objet d’un « buzz » afin d’en permettre une systématisation éthique. Cette recherche d’une conception éthique et consciente est l’une des grandes aspirations des travaux de design fiction entrepris actuellement par différentes institutions publiques, en partenariat avec des publications, des think tank ou encore avec des agences de design des politiques publiques.

2050 : alors que vous venez de donner un cours particulier à un groupe de jeunes élèves en difficultés, vous regagnez votre domicile le cœur léger. Le cours a duré plus longtemps que prévu et vous vous êtes enflammé·e à propos d’un vieux film d’Orson Welles. Vous avez, entre autres, longuement évoqué l’impact que celui-ci avait eu sur l’aspect sensationnaliste de la communication des xxe et xixe siècle. Aussi, dans l’hyperloop qui vous relie au centre-bourg de votre petite ville de province, vous constatez avec plaisir que vos ouailles sont en train de télécharger massivement Citizen Kane et Citizen Kane 2, sorti il y a peu. La petite communauté en temps réel que vous avez ouvert avec vos élèves sur l’interface semi-publique de Firefox – à moitié de concert avec les parents – est ainsi en train de vous arroser de points « culture fun » et de continuer de vous poser des questions qui vibrent d’un petit éclat orangé au coin supérieur de la lentille numérique de votre œil droit2. En arrivant chez vous, vous constatez alors que votre wallet de civic tokens, présentés sous formes de jauges, s’est rempli en de différentes sections : vos intérêts, votre engagement, votre esprit critique, votre imagination mais également votre capacité de positivation3, ce à quoi vous ne vous attendiez pas. Probablement l’esprit de révérence que vous avez eu envie de faire naître chez ces enfants, dont beaucoup sont issus de familles défavorisées. Vous notez d’ailleurs que ces échanges ont été validés par un agent virtuel de vérification des transactions éducatives entre enfants et professeurs.

2050 : alors que vous venez de donner un cours particulier à un groupe de jeunes élèves en difficultés, vous regagnez votre domicile le cœur léger. […] En arrivant chez vous, vous constatez alors que votre wallet de civic tokens, présentés sous formes de jauges, s’est rempli en de différentes sections : vos intérêts, votre engagement, votre esprit critique, votre imagination mais également votre capacité de positivation.

La section intérêts du wallet, ou portefeuille digital, présente les intérêts de chacun à travers une galaxie sémantique évolutive adaptée aux façons d’associer les concepts et les mots. Vous naviguez donc à travers vos intérêts et remarquez que votre pass culture a été crédité en plusieurs endroits. Vous pouvez maintenant assister à une pièce au théâtre de la colline ou encore bénéficier d’un guide accompagnateur pour toutes vos prochaines visites d’un château du Poitou. En songeant à ce que vous allez pouvoir faire avec les enfants après votre week-end co-confection au fab lab de la seigneuriale de vos beaux-parents, vous vous dites que ce serait bien de pouvoir attirer plus d’élèves à vos cours… Vous vous promettez de vous connecter sur l’espace de la commission européenne afin de cibler les compétences, connaissances et attributs les plus demandés dans votre région depuis ces trois derniers semestres. Mercredi, après les élections de projets dans votre boîte, vous referez un bilan de vos nouveaux acquis en effectuant un auto-test par scénarisation. Le week-end prochain vous vous lancerez ainsi le challenge d’accueillir deux nouveaux pupilles dans votre programme mensuel sur le marketing opérationnel et le bio-mimétisme.

Ces nombreuses possibilités vous sont accessibles car vous êtes un·e citoyen·ne français·e. Vos actions et leurs impacts positifs vous permettent chaque jour d’accéder à un ensemble de service d’une grande variété. Et tout ça alors qu’en un peu moins de 30 ans, la dette publique, elle, a quasiment disparu, malgré la grande diversification de l’offre de services publics… »

Cette fiction prospective, dont les éléments constituants semblent en 2018 improbables, tire pourtant sa source de différentes tendances qui apparaissent actuellement dans notre société. À l’avant-garde de ces mutations, l’évolution de la valorisation de l’individu, à travers le développement des identités numériques. Mais de quoi parle-t-on ? Et comment cette complexification s’incarne-t-elle ? Comment garantir que celle-ci soit juste et utile à l’intérêt général, ainsi qu’aux êtres humains ?

Notre identité est une collection de personas

Dans le monde physique, notre identité se transforme au fil des situations que nous vivons. Nous nous parons de différentes apparences et personnalités, selon que nous soyons en famille, avec des amis, au travail ou au gré des différentes relations interpersonnelles qui caractérisent notre existence et nos passions.

Au gré de nos pérégrinations sociales, nous mettons en avant certains attributs spécifiques de notre individualité et nos congénères ne connaissent pas forcément celui ou celle que nous sommes au sein des autres milieux que nous fréquentons. Une personne tout au bas de la pyramide dans un système social donné, comme une organisation publique (au hasard), pourra ainsi être au sommet d’un sociogramme pourtant pas si lointain par ses structures et ses codes, comme une ONG ou une association.

Ainsi, dans de multiples mondes, la richesse et la valeur d’un individu seront masquées par la permanence de systèmes de valeurs archaïques, ou tout simplement par la difficulté propre à chacun de s’exprimer, dans certaines situations ou au sein de certains groupes. Au contraire, l’horizon d’attente que placent les gens dans une personne, en fonction de son statut social, par exemple, peut aveugler leur discernement et entraîner des choix aux conséquences regrettables.

Le monde digital permet une complexification de nos apparences et attributs

Avec l’apparition des réseaux sociaux et des différentes communautés ou espaces d’échanges créés par Internet (tels que les plateformes d’intermédiation, les forums, ou tout site de types communautaires), l’apparence « objective » de nos personnalités est devenue hétéroclite mais visible.

Cette complexification permet aux individus de faire valoir leurs engagements, le temps passé à effectuer X ou Y activité rébarbative/difficile/pénible ou bien nécessitant un savoir ou des compétences spécifiques. Dans d’autres circonstances, ils trouvent une occasion de mettre en lumière leur talent de manière impartiale, peu importe leur origine ou leur légitimité supposée.

Aujourd’hui des réseaux sociaux comme Youtube, Soundcloud ou encore Twitch, permettent à des inconnus de produire des contenus inspirants pour des millions de citoyens, de mélomanes ou de joueurs et de devenir des influenceurs, reconnus pour ce qu’ils sont. En continuant d’explorer le concept à l’ère de l’information, de nombreux économistes ont théorisé, il y a quelques années, l’avènement de la valorisation par l’influence, rendue activable par le volume et la granularité des informations générées en ligne. Depuis, de nombreux métiers ont envahi les agences digitales. La sphère professionnelle de l’influence possède ses codes et son propre système de valorisation parallèle. On n’y paie plus forcément en argent mais bien plutôt en réputation.

Une vision éthique de l’impact des choix individuels

L’exemple des social points chinois a jeté un pavé dans la mare de tous les concepteurs de politiques publiques qui souhaitaient développer différents types d’incentives afin d’encourager les choix positifs que pouvaient faire les individus dans leurs actions et usages quotidiens. Aussi l’action publique se cherche-t-elle encore des modèles qui pourraient permettre de répondre aux enjeux des transitions attendues par le xxie siècle.

Comment agir pour le climat et préserver l’environnement alors même que l’écologie « punitive » est un concept qui entraîne systématiquement la vindicte populaire ? Des marchés comme celui de la tonne de carbone n’ont jamais réussi à décoller et dans le même temps toute tentative de rendre visible l’impact négatif des choix personnels est rendue caduque par la pression fiscale et l’impression, somme toute justifiée que les politiques publiques incitatives des époques précédentes rentrent en forte contradiction avec les nouvelles exigences de l’ère actuelle. Le manque de capacité d’anticipation historique des gouvernements a généré une forte méfiance de la population, qui refuse de payer en l’absence de certitudes sur l’impact de ses sacrifices…

L’empire de la valeur et la puissance de l’engagement personnel

Dans son livre L’Empire de la valeur4 paru en 2011, l’économiste André Orléan dit que « comme toute valeur, religieuse, esthétique, morale ou sociale, la valeur économique a la dimension d’un jugement portant sur la puissance des individus ou des objets. Ainsi, par exemple, la valeur esthétique est-elle la reconnaissance du degré de puissance de certains individus ou objets dans le champ des activités artistiques. » Mais dans un monde digital, n’y a-t-il pas une nouvelle forme de valorisation économique, de puissance consacrée par un mélange d’efficacité et de bonté, plus intrinsèquement partagée ?

Aussi vrai qu’il est important de comprendre que la perception de chacun par rapport à un objet ou un individu est purement subjective, il existe cependant une forme d’objectivité commune pour un très grand nombre de choses. Aucun de ces jugements de valeur n’est universel mais de nombreux individus acceptent d’y trouver du sens et d’y placer la même portée. Cela leur permet, non seulement, d’y accorder une signification qui leur produit un effet tel que le plaisir, que d’échanger entre eux avec emphase ou véhémence sur ses caractéristiques ou ses conséquences.

Dans ce contexte, nous pouvons considérer qu’une infinité de choses sont valorisées tacitement à travers différents champs et, qu’au contraire, une très grande partie de choses positives n’est pas valorisée. À l’inverse, les comportements négatifs – y compris dans le monde numérique – sont dûment définis et punis.

Si des objets ou des individus « célèbres » peuvent être facilement valorisés à notre époque, force est de reconnaître que l’engagement personnel anonyme, lui, est beaucoup plus difficilement mis en avant. Nous connaissons tous des personnes qui, toute leur vie, ont travaillé en sous-marin, sans pouvoir jamais être reconnues pour le bien qu’ils ont fait autour d’eux, la technicité de leur travail, ou encore l’originalité de l’approche que d’autres qu’eux ont su valoriser.

Anonymisation et partage de la valeur individuelle

À notre époque, on se demande souvent comment faire entendre une bonne idée pour l’intérêt général, dans le vacarme assourdissant des critiques acerbes et réductionnistes qui inondent les réseaux sociaux. Quel moyen autre que l’agenda politique ou les corps intermédiaires l’individu a-t-il pour faire valoir la pertinence d’un avis réellement motivé par l’expérience ?

La réponse est encore partielle, mais de nouveaux mécanismes de codification et de rétribution apparaissent dans la société, à travers la technologie. En morcelant l’individu à travers différents blocs d’attributs, qui peuvent permettre entre autres choses de préserver son anonymat, il sera plus tard possible de faire valoir sa légitimité dans des situations spécifiques. Dans le même mouvement, cette capacité à signifier et à être reconnu en tant que tel de manière plus objective lui permettra donc d’être rétribué pour la « puissance » qu’il aura eu sur les enjeux de son environnement et sur la vie de ses concitoyens. À l’heure où l’humanité traverse une crise existentielle, ne pourrions-nous pas réaffirmer que la révolution est personnelle ?

  1. Retrouvez le compte Twitter de Futurs publics : @FutursPublics
  2. Il s’agit de deux petites lentilles oculaires qui remplacent l’écran du smartphone tel qu’il est connu durant les années 2010. Personnelles, elles emportent une partie des données personnelles de l’utilisateur, lui seul peut les activer au moyen de son empreinte rétinienne. Ce dispositif permet une double vérification entre l’empreinte rétinienne d’origine et le mouvement rétinien propre à chacun durant sa navigation.
  3. La positivation est un concept né dans les années 2030, visant à caractériser la capacité de transformation positive exercée en puissance par un individu sur un ou plusieurs autres êtres, éléments ou choses.
  4. Orléan A., L’Empire de la valeur. Refonder l’économie, 2015, Seuil.
Par
Baptiste N’tsama

Baptiste N’tsama

Chef de projet Innovation & Prospective

Direction interministérielle de la transformation publique (DITP)