Quand les méthodes d’enquête de terrain se renouvellent !

©© Jeanne Chiche
Le 11 janvier 2021

La recherche-utilisateur est en plein boom : dans les organisations privées et publiques mais aussi dans les médias, lorsqu’ils relaient l’appel du philosophe et sociologue Bruno Latour à lancer « une vaste enquête de terrain sur nos conditions d’existence ». Certes, les règles de distanciation physique, imposées par le covid-19, peuvent temporairement affecter la conduite d’études qualitatives, en rendant tout contact direct impossible. Mais la crise est aussi une occasion inédite de dépoussiérer les méthodes d’enquête de terrain traditionnelles et d’explorer de nouveaux horizons, notamment numériques.

Par Stéphane Vincent, délégué général de La 27e Région, Julien Défait, designer indépendant, Emilie Ruin, directrice du parc naturel régional des Baronnies provençales, Knut-Pinto-Delas, responsable du service Aménagement et mobilité durable à la mairie de Montreuil, Enguerran Chauve, étudiant à l'ENSCI - Les Ateliers, et Mealdey Duong, étudiante-consultante et l'équipe projet Micro

 

Cette proposition concernant les enquêtes de terrain s’inscrit dans un contexte où l’on s’interroge triplement sur la façon de maintenir ou créer du lien social malgré la distanciation physique ; les méthodes de socialisation à distance face aux règles de distanciation sociale et la mesure de l’impact qu’aura eu le covid-19 sur nos sociétés.

Inspiré par le travail de compilation d’une spécialiste australienne, Déborah Lupton, un collectif composé d’agents publics, de professionnels et praticiens a remis à jour les méthodes d’enquête les plus originales. Une aubaine si l’on songe à toutes les données de terrain dont nous allons avoir besoin si nous voulons réussir l’épreuve de résilience qui nous attend. Vive la recherche-utilisateur !

Une période d’expérimentation inédite

Que faire pour que cette crise n’ait pas servi à rien ? Nous sommes nombreux à nous poser cette question au sein des collectivités et des administrations, dans les cabinets d’études et les think tank. Pour bien penser l’après, sans doute faut-il d’abord réaliser que le niveau d’expérimentation est à son comble à tous les étages de l’action publique, et que des choses inédites se déroulent sous nos yeux, par exemple, et pour ne citer que deux cas, la reconduction automatique d’un grand nombre d’aides sociales, depuis les allocations chômage jusqu’aux allocations familiales et l’expérimentation de milliers de kilomètres de pistes cyclables dans les métropoles françaises. Jamais de telles initiatives n’auraient été prises en temps normal ! Et si les futurs de l’action publique se jouaient en ce moment même ?

Comment enquêter sur les usages quand les principes de distanciation sociale empêchent, techniquement, de le faire ?

Regarder sous le radar

C’est pourquoi nous avons besoin de comprendre ce qui se passe en profondeur.

Pas seulement en étudiant des données déclaratives, ni seulement ce qui est visible ou spectaculaire, mais aussi en regardant sous le radar, au cœur de nos organisations. Après une première phase de stupeur généralisée, beaucoup de collectivités ont d’ailleurs décidé de se lancer dans un travail d’enquête auprès des agents mais aussi des habitants. C’est, par exemple, le cas au sein de Nantes Métropole, à la métropole de Grenoble, au département de la Gironde, mais aussi partout dans le monde où les collectivités sont en première ligne, par exemple aux États-Unis, au sein de la municipalité d’Orlando en Floride ou à Durham en Caroline du Nord.

Enquêter autrement

Mais les choses se compliquent quand il faut passer à l’acte : comment enquêter sur les usages quand les principes de distanciation sociale empêchent, techniquement, de le faire ? Plus d’immersions, ni de visites exploratoires, plus d’observation participante, ni d’entretiens qualitatifs ou de réunions créatives, etc. Si l’on exclut tout le champ des études déclaratives et d’analyse des besoins type sondage en ligne, il est devenu plus difficile de conduire des enquêtes qualitatives, et plus encore lorsqu’elles sont participatives. De plus, ce qui peut être vu comme un problème pratique, est aussi un enjeu économique et social, qui peut mettre à l’arrêt de nombreux cabinets d’études et de design centrés sur les utilisateurs, les études ethnologiques et toute activité requérant une forte proximité physique.

Une démarche collective et spontanée

En plein cœur de la crise, la compilation de méthodes proposée par Déborah Lupton est aussitôt repérée par La 27Région. « Qui serait disposé à traduire avec nous cette ressource ? » À peine la question publiée sur un réseau social, plusieurs agents publics et spécialistes se sont proposés et il ne fallut que quelques jours au groupe pour réaliser la version française. Il ne s’agit ni d’un document de recherche, ni d’un guide complet, mais plutôt d’une compilation réalisée dans l’urgence. Une véritable invitation non seulement à reprendre l’activité d’enquête, mais surtout à redécouvrir la très grande variété des approches disponibles, numériques ou non, et à les mobiliser dans le moment inédit que nous vivons aujourd’hui.

Une application concrète : le podcast en tant qu’outil d’enquête sensible

Les podcasts sont des émissions audios sous forme de séries, semblables aux émissions de radio, qui sont produites numériquement pour une diffusion publique. La fiche 23 du guide présente le podcast comme un moyen d’étudier le réel. Le podcast « La Bonne Cage », par exemple, en est une parfaite application. Il s’agit d’un podcast qui raconte le quotidien des habitants de La Boissière, un quartier populaire de Nantes. Il a été récemment initié par Frédérique Letourneux et Elvire Bornand, toutes deux sociologues (et aussi journaliste pour Frédérique), fascinées par le reportage social et la narration.

« La Bonne Cage » est née de l’envie de prendre le temps de l’enquête, et de rompre avec « l’urgence d’innover » des projets de recherche-action qu’elles mènent d’habitude avec les acteurs publics, tout en utilisant la richesse de la matière sonore et les atouts narratifs du format épisodique du podcast. Au fil des semaines, les épisodes nous font écouter des réalités sociales du quartier, en mettant au cœur la parole des habitant·es et des professionnel·les qui, tout au long de l’année, sont en lien avec les habitant·es de la Boissière, en s’intéressant à « la banalité de leur quotidien ».

La parole est donnée à Sylvie, Nanou, Christine, Sitti ou encore Marie-Noëlle, des habitantes actives du quartier, qui racontent leurs initiatives et leurs difficultés à vivre le confinement. On y entend aussi des bénévoles et des travailleurs sociaux des centres communaux d’action sociale (CCAS) implantés dans le quartier, qui livrent des témoignages saisissants sur leurs activités à distance pendant la crise sanitaire du covid-19. Il y a aussi des émissions bonus où des chercheur·ses en sciences sociales analysent ce que le confinement a fait à notre rapport à l’espace, les représentations sociales et les émotions dans le travail, ou encore la dimension politique des questions alimentaires. Un dialogue à quatre bandes se déroulent à nos oreilles : les habitant·es, les acteur·rices sociaux·les, les chercheur·ses, et elles, les enquêtrices.

Peu de temps après avoir lancé le podcast, la crise sanitaire est arrivée et l’obligation de se confiner, remettant en cause tout ce qui avait été programmé pour l’enquête. Alors que faire une fois enfermés entre quatre murs ? Les épisodes ont continué, les enregistrements se sont faits par téléphone avec les personnes avec lesquelles Elvire et Frédérique avaient nouées des liens. Elles les appelaient régulièrement pour prendre des nouvelles assez banales, juste pour dire « bonjour », « comment ça va ». Ça pouvait durer cinq minutes comme une demi-heure. C’était une sorte d’immersion, mais à distance. La qualité d’enregistrement au téléphone était parfois insuffisante, tant pis, la réalité sociale de l’enregistrement et de la parole des gens sont privilégiées.

L’ambition du podcast est de faire de la sociologie différemment, « ne pas faire comme dans les livres », en rendant accessible une parole sociologique et montrer comment les sociologues travaillent.

L’ensemble du podcast donne un objet sociologique original et très séduisant, qui diffère d’une démarche purement sociologique. Il offre une expérience d’écoute sensible privilégiant les « paroles prisent sur le vif » et le « hors-champ » sonore des situations, sans chercher à minimiser les affects des personnes enquêtées, ni même ceux des enquêtrices.

L’ambition est aussi de faire de la sociologie différemment, « ne pas faire comme dans les livres », en rendant accessible une parole sociologique et montrer comment les sociologues travaillent. Au fil des épisodes, Elvire et Frédérique partagent leurs questionnements sur l’évolution de leur réflexion leur parti pris sociologique. « Depuis le premier tour des élections, on mène cette enquête au jour le jour en cherchant à conserver le contact avec les habitants que l’on connaît déjà et en en découvrant de nouveaux. Paradoxalement, malgré les problèmes de son, le fait d’appeler pour prendre des nouvelles, nous a rapprochées. L’expérience du confinement à crée un vécu commun entre nous, les enquêtrices, et elles, les enquêtées » (ép. 2, « Seules », 8 avr. 2020). Finalement, l’éloignement physique a modifié la manière de mener l’enquête sonore, sans la compromettre, et a révélé des atouts insoupçonnés de l’entretien téléphonique. Des atouts qui ne peuvent, malgré tout, se substituer complètement à l’immersion physique sur le terrain.

Outre l’usage du podcast, le guide propose de très nombreuses autres méthodes d’enquêtes originales : le jeu de rôle en ligne, la combinaison de productions artistiques avec des interviews sur Skype, l’utilisation des plateformes vidéo comme terrains, l’entretien épistolaire ou l’auto-ethnographie, etc.

Et maintenant, quelles suites donner à ce guide ?

Outre l’usage du podcast, le guide propose de très nombreuses autres méthodes d’enquêtes originales : le jeu de rôle en ligne (fiche 25), la combinaison de productions artistiques avec des interviews sur Skype (fiche 26) l’utilisation des plateformes vidéo comme terrains (fiche 30), l’entretien épistolaire (fiche 13) ou l’auto-ethnographie (fiches 17 et 18). Il peut être utilisé pour apporter un nouveau souffle aux techniques d’enquête qui, pour la plupart pré-existaient à la crise sanitaire, mais que celle-ci a remis en lumière. La diversification des techniques d’enquête signifie également l’approfondissement du matériau d’analyse disponible pour une palette de solutions enrichie. Ce guide doit donc également être mobilisé comme un point de départ à destination des professionnels de l’enquête et du design.

Micro, rencontres autour du travail de terrain en design

Ce guide a été aussi le point de départ d’une réflexion pour une équipe de quatre étudiant·es en design de l’ENSCI-Les Ateliers. Répondant à un appétit grandissant des designers d’œuvrer les pieds sur terre et de s’inscrire dans le réel des contextes avec et pour lesquels ils créent, l’équipe a décidé d’appuyer les étudiant·es en design dans leur propre pratique du terrain. En plus de la boîte à outils que nous fournit le document des 34 méthodes, ils ont voulu explorer la pertinence des méthodes d’enquête qui sont sollicitées selon les contextes des terrains que les designers rencontrent. Ils ont ainsi imaginé Micro, une mise en commun de témoignages recueillis auprès de praticien·nes du design, de l’anthropologie et de l’architecture, illustrant des méthodes et des approches du terrain diverses et vivantes. L’objectif de leur travail est de rassembler un corpus commun de connaissances et d’expériences autour de l’étude de terrain, de la prise d’information in situ aux différents modes de restitution. Apparaissent de ces méthodes des outils réflexifs autour de l’éthique, du positionnement, des facteurs de réussite ou d’échec, qu’il leur semble important de mettre à disposition de jeunes designers qui cherchent à faire de l’enquête un élément solide de leur démarche. Un travail qui peut faire écho avec les questionnements et les enjeux que rencontrent les acteur·rices de la transformation publique. Ce projet prend la forme d’une édition papier qui compile une dizaine d’entretiens spécifiques autour du sujet ainsi qu’une version dématérialisée numérique. Encore en cours, nous vous tiendrons au courant de ses avancées !

Un travail d’animation et de diffusion autour de ce guide sera également mené par La 27Région pour aider les collectivités à identifier la plus-value de ces techniques dans la prise en compte des usages d’un service public en permettant la rencontre lors de temps d’échange (webinaires, événements, salons, etc.) entre ce guide, des professionnels de l’enquête et des questions de services et de politiques publics. Un séminaire a notamment été organisé à l’initiative de La 27Région le 1er juillet 2020 pour permettre à un cercle élargi au-delà des traducteurs, d’échanger sur les techniques d’enquête. Une session d’Innova’ter (le forum de l’innovation territoriale) permettra également, le 13 octobre 2020, d’aborder la valeur ajoutée de cette démarche pour recueillir l’expérience usagers, afin de mettre en place un service public répondant mieux aux besoins.

Ces deux pistes d’approfondissement du guide permettront peut-être d’identifier de nouveaux outils non répertoriés. Par exemple, quelle utilisation faire des données massives (big data) dans les enquêtes sociologiques ? Les données massives permettent notamment de s’abstraire des biais provoqués par des échantillons statistiques de petite taille dans des traitements statistiques plus classiques, elles transforment les métiers de la recherche en sciences sociales qui doit se doter des compétences pour collecter et traiter ces données. Devant la quantité croissante de données disponibles, la nécessité de formuler un objet de recherche est renforcée. Les chercheurs doivent rester vigilants en continuant à investiguer des domaines moins riches en données.

Pour une éthique de l’enquête

Autre piste de réflexion et d’approfondissement pour ce guide : comment renforcer le cadre éthique de l’enquête ? Des questions éthiques y sont abordées mais de manière segmentée, par outil, ainsi des questions de l’exploitation de données privées publiques via Youtube, de la distanciation du chercheur à son objet (récit auto-ethnographique) ou encore l’immixtion du chercheur dans des données personnelles voire intimes rend palpable la crainte du « big brother » de 1984 d’Orwell. Or, les enjeux éthiques portent aussi sur les motivations réelles de ceux qui commandent l’enquête : dans le cas des collectivités, par exemple, quel usage sera-t-il fait des résultats des enquêtes en cours ? Serviront-ils plutôt à déclencher un débat vraiment ouvert sur les améliorations à mener collectivement ? Ou bien seront-ils instrumentalisés, quitte à servir de prétexte pour mener à terme des décisions, de toute façon déjà prises, en mode « boîte noire » ? Une sorte de vademecum de l’éthique de l’enquête pourrait être une extension intéressante pour ce premier travail. Bref, bien des pistes existent pour donner des suites utiles à cette première étape au pays de la recherche-utilisateur et des enquêtes de terrain !

Pour aller plus loin

  1. Micro est la mise en commun de témoignages recueillis auprès de praticien·nes du design, de l’anthropologie ou de l’architecture, illustrant des méthodes d’enquête diverses et vivantes. Son équipe se compose de quatre étudiant·es en design de l’ENSCI-Les Ateliers : Nawel Gabsi-Bernard, Juliette Printemps, Jeanne Chiche et Enguerran Chauve, qui développent une pratique du design engagée et qui s’intéressent aux liens que la discipline peut faire avec les méthodes de terrain pour ancrer leur projet dans la réalité sociale des contextes qu’ils traitent.
  2. Lupton D., Doing fieldwork in a pandemic, 2020, Google doc.
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