Revue

Cartoscopie

Ce que le vélo nous dit de la transition écologique

La baromètre des villes cyclables françaises
Le 25 février 2020

La carte du baromètre des villes cyclables nous en dit autant sur le niveau d’équipement des villes que sur leur maturité culturelle et politique à inventer une cohabitation plus écologique.

Remontée à vélo du boulevard Magenta, à Paris, vendredi 10 janvier 2020, en milieu d’après-midi. La grève contre le projet de réforme des retraites paralyse les transports en commun franciliens. Dans la capitale, les déplacements nord-sud sont fortement entravés. Le boulevard, en cette fin de semaine, est saturé de voitures, de camionnettes, de taxis, de VTC, de motos et scooters, de quelques bus, de trottinettes électriques, de vélos et de piétons. La tension née de quatre semaines de thromboses urbaines, de solutions bricolées, et souvent mal maîtrisées par chacun pour continuer à se déplacer, de fatigue et de lassitude est palpable.

Trois jeunes hommes fendent pourtant la foule avec détermination. La ville leur appartient. C’est en tout cas ce que leur attitude exprime quand ils traversent les espaces affectés aux différentes mobilités. Après avoir franchi la piste cyclable, l’un d’eux fait volte-face au moment même où je passe, me donnant un coup d’épaule assorti d’une invective que je devine plus que je ne l’entends. Le contact avec le bitume dur et glissant occasionné par ma chute capte toute mon attention. Par terre, j’assiste abasourdi à un début de controverse entre les cyclistes et les piétons alentour, chacun prenant parti et défendant sa « corporation d’usagers », sans véritablement se soucier de l’événement singulier – ni de son protagoniste endolori – qui provoque cette tension spatiale. Les trois jeunes hommes ont eux poursuivi leur route.

Simple incident ? Pas seulement, tant ce cas limite me semble rendre compte de la lutte des places1 à laquelle nous nous livrons et de la conflictualité qui peut en résulter, particulièrement en période de transition. La loi d’orientation des mobilités (LOM)2 votée le 24 décembre 2019 consacre les mobilités douces, dont le vélo, pour répondre à la crise écologique. Les villes multiplient les kilomètres de pistes cyclables, dont beaucoup se révèlent inadaptées faute de tenir compte de la spécificité du cyclisme, ni des capacités de tous les usagers des espaces publics à s’adapter à la nouvelle donne mobilitaire qui se dessine. Ainsi le volume d’équipements vaut, mais ne fait pas tout. Il ne suffit pas d’ajouter là où l’on peut un nouveau découpage technique de l’espace pour que cela fonctionne. Le problème relève même davantage des champs politiques et culturels parce qu’il conduit à redistribuer les places réservées à chacun, à modifier les représentations et les rapports de force qui s’y jouent.

C’est avec ce prisme qu’il faut lire la carte du baromètre des villes cyclables : il nous en dit autant sur le niveau d’équipement de ces agglomérations que sur leur maturité culturelle et politique à inventer une cohabitation plus écologique.

  1. Lussault M., De la lutte des classes, 2009, Grasset, Mondes vécus.
  2. L. n2019-1428, 24 déc. 2019, d’orientation des mobilités.
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