Michel Lussault : « L’urbanisation a transformé radicalement la société française »

Michel Lussault
Michel Lussault
©Stéphane Cordobes
Le 7 mars 2018

Michel Lussault, géographe et professeur d’études urbaines à l'École normale supérieure de Lyon (ENS) a accordé en janvier dernier un entretien à Horizons publics au moment du lancement de l'École urbaine de Lyon (EUL) qu'il dirige. Il explicite la notion d'urbain anthropocène au cœur du projet pédagogique de cette nouvelle école qui entend rompre avec l'approche académique classique pour penser les mutations urbaines.

Vous avez travaillé sur l’urbanisation du monde. Vous vous intéressez maintenant à l’anthropocène, cette ère géologique qui succède à l’holocène et à partir de laquelle l’influence de l’homme marque le système Terre dans son ensemble. Le changement climatique, qui est une des manifestations les plus médiatisées de l’anthropocène, montre combien cette influence bouleverse l’équilibre du milieu que nous habitons. En quoi ces deux problématiques vous semblent-elles incontournables aujourd’hui pour les territoires français ?

L’urbanisation a transformé radicalement la société française en même temps que le monde. C’est un changement qui a la particularité d’être local et global. L’entrée dans l’anthropocène est également un changement global. D’ailleurs, en américain, on disait « global change » avant de parler d’anthropocène. Ces deux changements ont des conséquences simultanées sur toutes les sociétés et à toutes les échelles. Mon souci est de penser l’entrecroisement de ces deux changements globaux : comment s’alimentent-ils l’un l’autre ? Quels effets ont-ils sur les individus, sur les territoires, en fait sur le monde et toutes les échelles intermédiaires ? Il n’y a pas de plus grande urgence que de penser ces grands changements pour comprendre ce qu’ils produisent aux plans économique, politique, culturel, environnemental, social, paysager, architectural, urbanistique, etc. D’ailleurs, plus que de changement, il faut parler de véritables mutations, qui non seulement imposent de reconsidérer les manières classiques de penser les réalités sociales et territoriales, mais aussi les façons d’agir, d’habiter les espaces et d’envisager notre futur.

Dans l’école urbaine de Lyon que vous dirigez, et particulièrement au sein de l’institut Convergences, vous voulez sortir des approches académiques de la recherche en donnant une large place à la prospective, une approche qui s’intéresse aux enjeux engageant l’avenir, mais traditionnellement absente des arcanes universitaires. En quoi la prospective est-elle utile pour appréhender l’urbain anthropocène ?

Les instituts Convergence qui se comptent au nombre de 10 en France ont été créés par le Commissariat général aux investissements d’avenir dans le cadre des programmes d’excellence scientifique. Ils sont gérés par l’Agence nationale de la recherche scientifique. L’idée directrice de ce dispositif était de rassembler sur un même site des scientifiques de haut niveau pour traiter de manière innovante des questions d’intérêts scientifique et sociétal majeurs.

Chacune des thématiques traitées par ces instituts est dite de sciences-frontières : elles imposent de sortir des cadres académiques institués, de poser les problèmes scientifiques autrement en recourant par exemple à une interdisciplinarité radicale. Celui de l’école urbaine de Lyon consacré aux mondes urbains anthropocènes en est une parfaite illustration.

On doit y fonder des types de savoirs pertinents pour rendre intelligibles les évolutions urbaines et anthropocènes contemporaines. Nous pensons que les sciences classiques, constituées depuis deux siècles, n’offrent plus les ressorts suffisants pour saisir convenablement la complexité des systèmes urbains anthropocènes. Nous sortons des sentiers battus et recourrons à des approches parfois négligées par le monde académique pour tenter d’y remédier : dans certaines circonstances, encadrées par des protocoles précis, ces approches constituent des régimes de savoir utiles pour comprendre l’état des sociétés contemporaines. À titre d’exemple, les approches artistiques sont intéressantes par la capacité qu’ont les artistes à rendre visibles certains problèmes inaccessibles aux autres types de savoir. De son côté, la prospective, avec notamment sa dimension scénaristique, permet de poser différemment les questions du présent. On a trop souvent négligé le rôle cognitif de la fiction. C’est pourtant une question à prendre très au sérieux : dans certaines circonstances la production de fictions est aussi une activité de connaissance rigoureuse. La prospective offre des cadres qui fournissent à la fiction ce sérieux scientifique, entre autres parce les scénarios produits sont réfutables et que le rapport entre la fiction et les réalités observables est clair.

La prospective territoriale est plus souvent considérée comme ingénierie territoriale que comme régime de savoir. Dans quelle mesure vos travaux vont-ils intéresser les acteurs territoriaux ? Ce programme de recherche permettra-t-il de changer non seulement les régimes de savoir, mais également de proposer de nouveaux cadres d’actions pour territoires dans l’urbain anthropocène ?

L’École urbaine de Lyon est une école de sciences empiriques. Nous nous fondons toujours sur l’observation de cas, de situation, de phénomènes. Notre capacité à appréhender les situations dans leur réalité et leur complexité est d’autant plus grande que notre équipe est interdisciplinaire et associe des spécialistes de sciences de l’air, de l’eau, des anthropologues, des économistes, des géographes, des architectes, des juristes, des biologistes, des historiens, etc. Nous sommes plus une école urbaine pragmatique que spéculative même si parmi nous figurent des philosophes.

Nous sommes également soucieux de déconfiner le savoir scientifique, de sortir des laboratoires l’activité de recherche en considérant que les acteurs territoriaux sont autant des contributeurs de la recherche que des objets d’observation.

Dans notre démarche, nous souhaitons abolir la hiérarchie des producteurs de savoir. Quand nous observons une situation d’interaction sociale, nous considérons que les acteurs concernés sont également experts de celle-ci, que leur savoir d’usage est aussi important que notre savoir académique. Leur faire une place dans l’activité de recherche relève de la nécessité. La science d’aujourd’hui doit se différencier de la science d’hier, en portant aussi la même considération aux réalités humaines et non humaines que nous observons, dans le sens de certaines anthropologies inspirées de la sociologie des sciences de Bruno Latour. La réalité est composée d’une grande variété de modes d’existence qui oblige à sortir de notre posture anthropocentrique. Comment écouter les voix de l’ensemble des opérateurs d’une situation données et évitant que celle du chercheur autorisé ne couvre les autres ? Notre projet de recherche échouera si nous ne parvenons pas à embarquer le plus grand nombre de protagonistes pour produire des savoirs différents, dans toute leur richesse et leur pluralité, des savoirs qui changeront radicalement l’intelligibilité des réalités sociales. Mais nous échouons également si nous ne répondons pas aux questions « qu’est-ce que agir, quels sont les modes de faire, quels sont les modes d’action à inventer dans l’urbain anthropocène ? » Ce sont des questions auxquelles nous nous pourrons répondre qu’avec les acteurs territoriaux, des professionnels jusqu’aux quidams si je puis dire. « Qu’est-ce que agir ? » ne relève plus dans l’anthropocène de la seule professionnalité mais fondamentalement du politique. Cela débouche sur une double interrogation : comment un individu à travers ses actions contribue-t-il à rendre intelligible la réalité du monde urbain anthropocène ? Comment un même individu à travers ses actions contribue à faire en sorte que les sociétés humaines soient capables d’affronter les défis de l’urbain anthropocène ? En fait l’anthropocène change les régimes de savoir et d’action et oblige à réinterpréter les liens entre savoir et action.

Vous citez Bruno Latour. Dans son dernier ouvrage Où atterrir ?, celui-ci traite de la question territoriale avec une certaine originalité par rapport à ses travaux précédents. Il semble considérer le territoire comme une solution pour répondre aux enjeux anthropocènes. Pourtant, paradoxalement, l’urbanisation du monde, avec ces logiques de réseaux, de globalisation, c’est aussi une remise en cause du tout territoire à la française. Comment interpréter ce retour au territoire que semble proposer le sociologue ?

La réflexion de Bruno Latour est très intéressante même si je ne me retrouve pas totalement dans les mots qu’il emploie. Dans mon propre travail, j’ai tenté de montrer que l’on ne pouvait pas comprendre le monde contemporain, urbain et anthropocène, sans prendre en compte les spatialités humaines et non humaines. Toutes les pensées de la mondialisation qui ont tenté d’escamoter la dimension spatiale sont des échecs. La seule façon de comprendre la mondialité, c’est d’y intégrer la pensée de l’espace. C’est la revanche de la géographie diraient certains. Plus sérieusement c’est ce que l’on appelle aujourd’hui dans les sciences sociales et environnementales, le tournant spatial. Prendre en compte l’espace et les spatialités, c’est aussi réfléchir à nouveau frais aux espèces d’espaces et aux conventions qui les régissent que les humains sont capables de produire et de faire exister. Parmi ces espaces il y a le territoire comme le rappelle Bruno Latour, mais il y a aussi des lieux dont j’ai traité dans mon dernier livre hyperlieux qui sont primordial dans le monde urbain anthropocène. Contrairement à lui, je pense qu’il faut considérer la pluralité des spatialités - les territoires, les lieux, les réseaux, les espaces numériques… - et des modèles conventionnels. Pour conclure, je me permettrais malicieusement d’inviter Bruno a devenir plus géographe encore pour intégrer cette diversité de régimes spatiaux dans sa réflexion, par ailleurs magistrale.

 

Le projet de l'École urbaine de Lyon

L’École Urbaine de Lyon (EUL) est un programme « Institut Convergences » créé en juin 2017 dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir (PIA2) par le Commissariat Général à l’Investissement (CGI). Elle est dirigée par Michel Lussault, Géographe, Professeur d’études urbaines à l’École Normale Supérieure de Lyon (ENS).

À travers son projet interdisciplinaire expérimental de recherche, de formation doctorale et de valorisation économique, sociale et culturelle des savoirs scientifiques, l’École Urbaine de Lyon innove en constituant un domaine nouveau de connaissance et d’expertise : l’urbain anthropocène. Aux défis mondiaux de l’urbanisation et de l’entrée dans l’anthropocène correspondent en effet à la fois de nouveaux champs de recherche et de formation, de nouvelles professions et compétences, mais aussi une mutation profonde de la pensée, des représentations, des pratiques et des métiers de la ville.

L’École Urbaine de Lyon entend ainsi accompagner la transition sociale, écologique et économique dans laquelle sont engagées les sociétés et les territoires à l’échelle planétaire. Il s’agit de contribuer à l’élaboration d’un nouveau mode collectif d’appréhension des problématiques urbaines et environnementales, et de repenser les rapports que peuvent entretenir universités, laboratoires de recherche, entreprises, collectivités territoriales, administrations publiques, associations et citoyens dans un contexte urbain en perpétuelle mutation.

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