Comment vivrons-nous en 2050 dans les territoires ?

Rapport Vigie 2018 Futuribles
Le 23 novembre 2018

L’association Futuribles international publie tous les deux ans le rapport Vigie, destiné à ses 70 organisations partenaires : collectivités territoriales, ministères, entreprises, instituts de recherche. Intitulée « Comment vivrons-nous en 2050 ? », l’édition 2018 du rapport Vigie1 identifie 20 questions clefs2 sur les modes de vie à l’horizon 2050. Le rapport a notamment permis de faire émerger un certain nombre d’évolutions paradoxales et très influentes sur le devenir des territoires à l’horizon 2050. Elles constituent autant de « tensions » auxquelles les populations et les acteurs locaux seront confrontés dans les prochaines années.

Proximité et maîtrise, ou éloignement et dépossession ?

La première tension mise en avant dans le rapport est d’ordre géographique. Elle se traduit à la fois par des flux et des formes d’organisation de plus en plus globalisés, auxquels répondent des processus de revalorisation de la proximité et du local.

Le premier mouvement n’est pas nouveau, mais ne cesse de se renforcer : il s’agit de la mondialisation. Pour les individus, elle se traduit à la fois par une démultiplication des offres et des possibilités, et par une dépendance croissante envers des systèmes et des acteurs mondialisés. Elle peut aussi générer un sentiment de perte de repères et d’impuissance face à des systèmes collectifs toujours plus complexes et éloignés, qu’il s’agisse des multinationales ou d’organisations internationales telles que le FMI ou l’OMC.

Parallèlement, s’observe aussi un processus de (re)valorisation des entités et des identités régionales ou locales. Ce mouvement est porté par des acteurs et des territoires qui souhaitent réaffirmer leurs spécificités et leurs capacités à agir, mais aussi donner à leurs habitants les moyens de s’exprimer et de se mobiliser collectivement. Les outils numériques fournissent pour cela de nouvelles possibilités, par exemple avec la mise en place des budgets participatifs.

La révolution numérique, déjà largement engagée depuis plusieurs années, va continuer à transformer en profondeur cette relation entre le local et le global. Dans un contexte de fragilisation des écosystèmes, de transition énergétique et de vieillissement de la population, les outils numériques fourniront de plus en plus de leviers aux acteurs locaux pour organiser des communautés de vie de proximité. Citons, par exemple, les plateformes locales d’échanges de biens et services, le travail à domicile et à l’accès à distance à certains services (télémédecine, par exemple), les réseaux énergétiques décentralisés couplés à des systèmes de mobilité électrique, les petites unités de production en réseau, ou encore les dispositifs de démocratie locale mixant outils numériques et temps d’échanges en présentiel.

Parallèlement, la révolution numérique a ceci de paradoxal qu’elle va accélérer la complexification et l’interconnexion des systèmes, et donner un pouvoir significatif aux acteurs qui en auront la maîtrise technique. Le citoyen risque de se sentir de plus en plus impuissant et dépossédé d’un certain nombre de choix stratégiques pour son avenir.

Et ce d’autant plus que, autre aspect paradoxal de la mutation numérique, la prochaine révolution de la mobilité connectée (en lien avec la diffusion massive des véhicules électriques et des véhicules autonomes) risque de transformer le rapport à la proximité géographique. Avec une mobilité plus fluide, plus efficace et plus propre, le rapport de chacun à son espace de vie pourrait s’en trouver transformé. En somme, l’adéquation entre espace de vie quotidienne et espace d’organisation de la vie locale sera de moins en moins claire, ce qui ne sera pas sans conséquence sur l’implication de chacun dans la vie de son territoire.

tandardisation ou personnalisation ?

Une deuxième tension marquera le devenir des territoires : d’un côté, la standardisation croissante des offres de produits et services proposés aux individus. En de nombreux endroits de la planète, on peut déjà trouver les mêmes commerces, les mêmes styles architecturaux, les mêmes offres de transport, mais aussi les mêmes modèles urbains (comme celui de la smart city). Cette homogénéisation des espaces urbains constitue la manifestation la plus visible, dans les territoires, du poids déterminant des entreprises multinationales. Elle est encore plus marquée dans les villes « servicielles », ou smart cities dans leur version moderne, dont la priorité est d’offrir les services les plus optimisés, notamment grâce aux technologies. Dernier exemple en date, la ville de Toronto et le gouvernement canadien ont confié à Google la maîtrise du plus grand projet urbain d’Amérique du Nord, Quayside, qui se déploiera sur 325 hectares au bord du lac Ontario. Le géant du net a pour mission de construire entièrement une ville à la fois intelligente, écologique et agréable, grâce aux technologies.

Demain, cette tendance pourrait contribuer à rendre les lieux de vie quasiment interchangeables, car proposant les mêmes services partout sur la planète. Elle pourrait aussi conduire à une privatisation croissante des espaces publics en ville, comme cela s’observe déjà pour les zones commerciales, les résidences immobilières, les plages, mais aussi espaces publics.

Néanmoins, l’idéal de villes totalement rationalisées, ne laissant aucune place aux aspirations individuelles ni à l’improvisation, commence à être remis en cause. L’exemple le plus emblématique de cette limite est la ville de Songdo, en Corée du Sud, dont toutes les fonctionnalités ont été optimisées. Elle n’a cependant pas attiré autant d’habitants et d’entreprises qu’espéré, car elle est considérée comme très froide et impersonnelle.

À l’inverse de cette tendance, on observe la volonté croissante d’une personnalisation de ces mêmes produits, lieux et cultures, qui est de plus en plus recherchée par les acteurs des territoires. Cette personnalisation résulte notamment d’une réaction d’individus ou de communautés locales face aux logiques de marchandisation et d’homogénéisation, avec la volonté d’affirmer et de défendre une histoire, une culture, des savoir-faire, etc.

Là encore, la révolution numérique entraînera des évolutions ambivalentes dans cette dialectique entre homogénéisation et personnalisation. Les possibilités offertes par les technologies de fabrication additive (imprimante 3D) couplées à la diffusion des logiciels libres fourniront aux individus de plus en plus de possibilités de personnalisation d’objets, pour des productions à l’unité ou sur des séries plus longues. Dans le même temps, la personnalisation prendra de plus en plus la forme de « parcours » conçus et pilotés par des algorithmes : déplacements quotidiens, achats, parcours touristiques et culturels, etc.

Émancipation ou communauté ?

La tension entre émancipation des individus et développement des communautés pourrait constituer une autre ligne de force des prochaines décennies.

Depuis le début du xxe siècle, les sociétés occidentales ont connu un processus continu d’émancipation et de désaffiliation des individus. Les appartenances individuelles sont aujourd’hui beaucoup moins dictées par les communautés dites organiques (liées à la descendance, à l’origine géographique, sociale, etc.), comme la famille ou la religion. La majorité des individus peuvent revendiquer la liberté de choisir leur(s) identité(s) et communautés d’appartenance ; les appartenances sont plus choisies, plus nombreuses, mais aussi moins pérennes.

Désormais, ces communautés sont beaucoup plus diverses en termes d’échelle d’influence (du quartier à l’échelle mondiale, en passant par le virtuel) et de degré d’influence sur les individus.

On observe ainsi un essor des communautés très ponctuelles et « peu engageantes », reposant par exemple uniquement sur des échanges de services : la plateforme Blablacar revendique 60 millions d’utilisateurs dans sa « communauté » mondiale. Des communautés peuvent aussi naître pour défendre des causes particulières, et se dissoudre ensuite.

Parallèlement, et même si le phénomène est difficile à mesurer, on observe un mouvement de réaffiliation de certains individus à des communautés proposant des valeurs et des visions globales, qui répondent à leur besoin de réassurance. C’est bien sûr le cas des mouvements religieux extrémistes, mais aussi de certains mouvements regroupant des individus autour de choix de vie communs : vegan et antispécistes, survivalistes, etc.

À l’avenir, les communautés peu « engageantes » pourraient continuer à se multiplier, pour satisfaire des besoins matériels, défendre des causes ponctuelles. Mais les communautés porteuses de projets globaux, très engageantes pour leurs membres, pourraient aussi avoir une influence croissante sur les individus, et donc sur les territoires. Certaines de ces communautés pourraient se constituer en mouvements d’ampleur nationale, voire en partis politiques qui cherchent à défendre leurs valeurs et leurs intérêts. Elles pourraient aussi remettre en cause des systèmes nationaux et développer leurs propres services : de sécurité, de santé, etc. Alors qu’une partie de ces mouvements contribueraient au bien-être individuel et collectif, d’autres constitueraient une source potentielle d’enfermement pour les individus, voire une menace pour le lien social.

Le territoire, nouvel espace de liberté pour les individus ?

Ainsi, à rebours d’une vision souvent exprimée, le territoire de demain ne sera pas forcément le lieu de la proximité, de la sobriété ou de l’épanouissement individuel, etc., par opposition à un monde global complexe, dominé par les rapports de force économiques et la standardisation.

Les mutations des prochaines années, dont on perçoit déjà aujourd’hui les principales lignes de force, vont continuer à transformer en profondeur le fonctionnement des territoires, remettant en question la notion même de proximité géographique. Parmi ces transformations, citons notamment le développement des possibilités de communication à distance, la complexification des écosystèmes économiques et d’innovation mais aussi les possibilités accrues de relocalisation, la révolution à venir de la mobilité connectée, la recherche de proximité, mais aussi la multiplication des communautés choisies, etc. Le local se retrouvera de plus en plus imbriqué dans le global, même si la contrainte écologique croissante nécessitera plus de sobriété et de proximité.

Le territoire constituera de moins en moins un espace géographique a priori. Il sera de plus en plus le lieu du croisement et du frottement de différentes logiques de fonctionnement à différentes échelles et d’intérêts d’acteurs parfois contradictoires. Plus que jamais, il sera le lieu dans lequel devront s’inventer de nouvelles formes de régulation, et au sein duquel les individus devront construire de nouvelles capacités d’expression et d’action.

1. Lien vers la présentation et les premières pages du rapport :
2. Chacune de ces questions est structurée autour de tendances importantes pour l’avenir, qu’elles soient déjà « lourdes »ou plus émergentes, et de réflexions sur les différentes formes que pourrait prendre le futur. Elles mettent l’accent sur l’évolution  des marges de manœuvre des individus face aux transformations de leur environnement proche mais aussi global.

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