Covid-19 : la fonction publique en mode adaptation

Le 14 avril 2020

Une des grandes leçons de cette crise sans précédent est la démonstration de la capacité d’adaptation de la fonction publique. De la fonction publique hospitalière, bien évidemment, à la fonction publique d’État en passant par les collectivités territoriales, le service public a su s'adapter pour faire face à cette crise sans précédent. Immersion dans le quotidien de ces fonctionnaires sans lesquels la crise aurait été encore plus durement ressentie et témoignages de Directeurs généraux de service (DGS) en première ligne pour gérer la crise et préparer l'après-crise.

C’est arrivé très vite… « En une demi-journée », assure Corinne Dampierre, Dgs du Grand Albigeois. « On a d’abord fermé les piscines, les médiathèques. Dès le week-end du 14 et 15 mars, on était dans la logique de ramener tous les agents à la maison ». Puis, à partir du lundi 16 mars, Corinne Dampierre s’est installée devant son tableau de bord. « Beaucoup de nos services publics sont en régie. Nous comptons 600 agents dans la collecte des ordures ménagères, la voirie, les transports urbains, etc. Le système des régies a facilité incontestablement notre réactivité. Je ne dis pas dogmatiquement que la régie c’est mieux que la délégation de service public (DSP). Je constate tout simplement qu’en période de crise, avoir tout le monde sous la main, entre guillemets, c’est très facilitateur ». Le Grand Albigeois est entré depuis dans « un fonctionnement PME. Tous les directeurs sont proches du terrain. Dans la vie normale, après 17h, quand le personnel administratif quitte le poste de travail, les cadres dirigeants répondent aux appels téléphoniques. Donc, nous ne sommes pas perdus quand l’équipe administrative est moins présente, ce qui est forcément le cas aujourd’hui », poursuit-elle.

L’heure est à la formation-action. « Ça saute aux yeux… Le télétravail va rester dans le nouveau monde qui se dessine, au point de devenir une norme RH. C’est très efficace. Nous avons par ailleurs développé des outils intranet assez puissants qui permet d’atténuer les effets de la distance physique. En dehors de l’urbanisme, où la dématérialisation ne peut pas tout, beaucoup d’autres secteurs sont mûrs pour le télétravail. Pour certains agents, ça sera deux à trois heures de gagnées dans leur vie quotidienne, avec moins d’heures à passer dans les transports. Ils seront plus disponibles, plus heureux tout simplement », ose Corinne Dampierre.

Elle a été agréablement surprise par la capacité d’adaptation des agents. « Nous avions à peu près maintenu les transports urbains mais nous nous sommes rendus compte que ça allait à l’encore de la consigne de confinement. Donc, nous l’avons transformé en transport à la demande, pour coller notamment aux besoins de déplacement des personnels soignants. Tout se fait facilement ».

Le télétravail, le grand gagnant de la crise

Hervé Boulle, Dgs de la Communauté de communes Beaucaire Terre d’Argence, fait lui aussi le constat que « le télétravail est en train de s’installer dans les organisations ». Dès que l’évidence du confinement s’est installée dans les esprits, « les agents ont pris leur ordinateur avec eux. Notre prestataire informatique a paramétré les ordis pour travailler à distance ». Dans cette petite communauté de communes (5 communes, 32 000 habitants), tous les agents ont mis la main à la patte : « Les assistantes maternelles et les agents du service de médiation culturelle ont décidé de garder le contact avec les familles. Ils font des points réguliers avec elles. Chacun a pris ses responsabilités ».

Dans les crises, les forces et les faiblesses d’une organisation se révèlent au grand jour. Pierrick Raude, Dgs de Coban (Communauté d’agglomération du Bassin d’Arcachon Nord), en est convaincu. « En 24h, on s’est tous prouvés que l’on pouvait changer nos modes d’organisation. C’est un bon indicateur de la qualité de l’équipe dirigeante, de la confiance des élus et de l’implication des agents », précise le Dgs.

« Des colloques à la mise en pratique »

S’adapter et dire que l’on s’adapte… « La direction de la communication a été immédiatement impliquée. En interne et à l’extérieur, nous devions apporter des réponses auxquelles nous pouvions répondre », poursuit Pierrick Raude. « On vient de loin en termes de communication, nous sommes sur la refonte du site internet. Mais à l’évidence, dans l’après-crise, l’amélioration du lien numérique avec les usagers deviendra une priorité, chez nous comme ailleurs », assure-t-il. Tout le monde porte son regard vers l’après-crise.

« Le sens des priorités va changer. La production au niveau local, par exemple, était très à la mode chez nous mais il n’arrivait pas vraiment à décoller. L’organisation des circuits courts pour les produits locaux va changer, c’est une évidence. Même chose concernant la production industrielle sur les produits nécessaires à notre indépendance sanitaire. Et bien sûr, les nouvelles solidarités, l’environnement, nos modes de consommation… Nous avons un horizon de travail très excitant devant nous. Depuis dix ans, dans les colloques, dans les séminaires, on en parlait, nouvelle gouvernance, nouvelle économie plus respectueuse de l’environnement, etc. Nous sommes passés des colloques à la mise en pratique, du jour au lendemain », confie Pierrick Raude.

 

Maubeuge s’en sortira comme elle s’en est toujours sortie

Ces attentes, elles sont arrivées plus vite que prévu, et avec quelle dureté. « Nous n’avons pas eu le temps de nous demander ce qu’il fallait faire. Nous avons fait, loin des processus habituels », assure Myriam Sénécal, Dga en charge des services à la population de Maubeuge, dans le Nord. « J’ai dit à mes cadres de garder le contact avec les habitants (Ndlr, 30 000 habitants sur la commune). Même si ce n’est pas simple, d’être dans la dynamique et confiné. Je me déploie dans tous les sens pour que les dossiers en cours ne pâtissent pas de cette période. Nous avons été désignés Cité éducative. J’ai un contact permanent avec l’Éducation nationale pour que tout soit lancé dès que ce sera possible. Il ne faudra pas perdre de temps. Je sens que les collègues sont plus disponibles, qu’on a envie de bien faire, que cette Cité éducative, elle sera bien utile dans les prochaines semaines ». Maubeuge est une commune qui s’est construite « par rupture ». « Cette ville s’est forgée une carapace après la forte désindustrialisation qu’elle a subie. Les élus savent répondre à la demande sociale. Il me tarde de savoir comment ça va se passer quand on retrouvera la vraie vie. Comment les conseils citoyens vont s’emparer du sujet dans les quartiers prioritaires ? Comment les habitants vont essayer de construire cette solidarité de proximité ? Nous ne sommes que des facilitateurs, on ne peut rien faire sans les gens, nous sommes bien obligés d’y croire », poursuit Myriam Sénécal. La Maison des Habitants, pour l’heure, est fermée. Certains d’entre eux veulent y créer, après le confinement, un Link Café, pour reprendre le nom du site d’échanges professionnels LinkedIn. « Le temps est à la créativité. Je pense que plus jamais les choses ne seront comme avant », ose la DGA.

La révolution numérique est en marche

Les collectivités s’adaptent… Pour la plupart, elles ont tiré le rideau. DGS ou DGA, voire chefs de service, restent en place. Emilie Agnoux, directrice de la transformation et du dialogue social, ETP Grand Paris Sud Est Avenir, établissement public territorial de 16 communes (310 000 habitants,Val-de-Marne), le confirme : « Nous protégeons avant tout les agents », dit-elle. « Nous avons immédiatement activé un plan de continuité des services publics. En interne, concernant la paie, la gestion comptable. En externe, pour la propreté, l’assainissement, la livraison des repas aux personnes âgées, etc. Grâce à la mobilisation de la DSI et de la DRH, nous avons mobilisé le pôle santé au travail sur les gestes barrières, pour bien rappeler leur nécessité. Nous avons commandé du gel hydroalcoolique, des masques et des gants pour les personnels en contact avec le public. Nous avons des préventeurs dans notre service de la médecine du travail, ils nous apportent aussi une aide précieuse. Face à cet ennemi invisible, nous jouons, sans la moindre hésitation, la carte de la protection des agents. Les femmes agents enceintes sont confinées chez elles. Nous sommes très vigilants sur les agents en contact avec le public. Au final, 80 % de nos agents sont confinés à la maison. Nous appliquons le principe de précaution : restez chez vous », assure-t-elle. Le DG passera le temps qu’il faut, trois fois par semaine, pour gérer les urgences, les signatures, etc.

« Sur le télétravail, nous sommes en avance puisque 12 % de nos agents travaillent de chez eux. 300 cadres disposent d’un ordinateur portable pour travailler de chez eux. 60 nouveaux ordinateurs ont été configurés pour faire face à d’autres demandes. Nous avons la chance d’avoir développé de nombreux outils numériques, ce qui permet par exemple aux agents que l’on appellerait sur leur poste fixe de bénéficier d’un transfert vers leur portable et d’assurer ainsi la continuité du service public. Dernier point, nous nous appuyons beaucoup sur les syndicats, qui jouent un rôle d’intermédiaires avec les agents, et ce grâce à Google Teams qui permet d’échanger à plusieurs efficacement », poursuit Emilie Agnoux, directrice de la transformation et du dialogue social, ETP Grand Paris Sud Est Avenir. Une forme d’intelligence collective instinctive.

Domnin Rauscher : « Obligé de gérer la crise et l'après-crise »

Frappée par une cyberattaque la veille des élections, puis confrontée à la crise sanitaire et au confinement de ses 8 000 agents, la métropole Aix-Marseille-Provence a mis un genou au sol mais a su rester debout. Domnin Rauscher, son DGS, est aux avant-postes.

Domnin Rauscher
Domnin Rauscher

Concernant votre institution, vous avez subi une double crise, le Covid-19 et une cyberattaque de grande ampleur. Comment y avez-vous fait face ?

Nous avons découvert la cyberattaque le samedi matin (Ndlr, 14 mars 2020). Une cellule de crise informatique a été mise en place immédiatement, en complément de celle du Covid-19 que nous avions lancé en février pour anticiper les conséquences de cette crise sanitaire. J’ai pu alerter l’ensemble du personnel encadrant dans le week-end pour l’informer de cette cyberattaque et donc les inviter à ne pas venir au bureau. Le Plan de continuité d’activité, de niveau B, a été immédiatement activé. Enfin, une troisième cellule de crise a été activée, concernant les mobilités, puisque nous sommes autorité organisatrice de la mobilité sur la métropole. Mes journées et celles du personnel encadrant sont donc bien remplies. Sur nos 8 000 agents, 4 000 sont en exploitation, ils travaillent donc sur le terrain et ne sont donc pas devant un écran. Nous aurons complètement retrouvé l’efficacité de notre système informatique dans un peu plus d’un mois. Nos serveurs ont été cryptés à hauteur de 90 % contre une demande de rançon. La police judiciaire a pris le relai sur ce dossier et la Métropole a porté plainte. Nous avons obligation de reconstruire un système complet. Grâce aux outils collaboratifs comme Teams, nous pouvons garder le lien. Enfin, beaucoup d’agents sont en télétravail.

Comment gérez-vous cette crise, aux commandes d’une des plus grandes métropoles de France ?

Une fois par jour, via la visioconférence, je réunis la cellule de crise Covid-19 composée principalement d’agents experts en gestion de risques majeurs afin d’adapter en temps réel notre dispositif en fonction des nouvelles mesures gouvernementales ou préfectorales. Et, croyez-moi, cela va très vite. Dans la foulée, je réunis un comité de direction, où les mesures vues en cellule Covid-19, auxquelles s’ajoutent celles de la cellule cyberattaque et enfin celles de la cellule mobilités sont présentées débattues et mises en application sans délai à l’issue.

J’ai aussi mis en place une cellule exploitation, concernant les dispositifs voirie, tunnels, ramassage des ordures ménagères, eau, assainissement , etc. Tout est suivi de très près. J’ai aussi une réunion hebdomadaire avec la préfecture. Nous sommes au niveau B du Plan de continuité d’activité (PCA). Le tout bien entendu sous le contrôle de la présidente de la collectivité, Martine Vassal. La collecte sélective est, pour l’heure, suspendue. Le parcours pour le ramassage des ordures ménagères a été simplifiée et nous avons créé de nouvelles modalités de prise de poste, soit en horaire décalé, soit en équipe tournante afin de respecter du mieux possible les consignes et que les agents se croisent le moins possible. Globalement, sur l’ensemble du territoire, le tonnage des ordures ménagères est à la baisse. Le niveau C du PCA, s’il est un jour déclenché, impliquera la fermeture des tunnels urbains, une collecte des ordures ménagères un jour sur trois, etc. Bref, une dégradation assez forte du service public.

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