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Dossier

L’étudiant·e au cœur de l’innovation et du débat : le pari CitizenCampus

CitizenCampus
Des méthodes de travail propices à l'intelligence collective
©UGA
Le 11 août 2020

CitizenCampus propose à tous les étudiant·e·s du site de Grenoble une expérience unique : un processus d’apprentissage par la pratique, du débat et de la décision, autour des enjeux et incertitudes liées aux sciences et technologies dans nos sociétés.

Pour rendre opérationnel en quelques mois ce programme ambitieux et original, né d’une synchronicité inattendue entre les ambitions du site grenoblois, les évènements mondiaux mais également mon parcours personnel, trois facteurs clés de réussite sont à souligner.

D’abord des soutiens et le réel engagement dans la construction du programme d’une diversité d’acteurs d’horizons différents. Certains témoignent dans ce numéro hors-série, mais je veux remercier ici tous ceux qui ont mobilisé leurs idées, leur réseau et leurs moyens pour rendre ce programme opérationnel depuis deux ans déjà.

Ensuite un écosystème grenoblois très stimulant, avec une longue histoire partagée avec l’université, d’innovation, d’expérimentations, de dialogue aussi. C’est la richesse de cet écosystème qui permet au programme d’être en évolution perpétuelle et toujours au plus haut niveau d’exigence et de compétences.

Enfin, la liberté, rare, précieuse, qui fait partie des valeurs fondamentales de l’université et qui permet d’innover, de prendre des risques, d’expérimenter et d’observer, que ce soit sur les champs de la recherche mais également sur celui de la formation, au-delà des cursus garantis par les maquettes pédagogiques.

Pourquoi avons-nous créé CitizenCampus ? Qu’est-ce que CitizenCampus ?

Aujourd’hui, les sciences et la technologie font partie de notre quotidien, elles façonnent la transformation de notre société et sont au cœur des décisions politiques.

En tant que citoyen, que dirigeant, on aimerait savoir prendre les bonnes décisions face à ces transformations qui s’accélèrent autour de nous et surtout aux incertitudes qui les accompagnent ou surgissent brutalement. Chacun aimerait donc savoir poser les bonnes questions et prendre la distance nécessaire pour décider.

La crise sanitaire que nous vivons, à l’échelle nationale comme mondiale, atteste de cette difficulté de prises de décisions politiques éclairées (mais pas pilotées) par les avis scientifiques. Ces tensions et conflits qui sont perceptibles sur tous les sujets pour lesquels la science est embarquée nécessitent de pouvoir identifier et explorer des options alternatives, débattre en prenant en compte toutes les parties prenantes, sans opposer brutalement une vérité à une autre.

Notre conviction partagée au sein du programme CitizenCampus, c’est que ce processus doit se faire par un apprentissage et qu’il est pertinent de le proposer à nos étudiant·e·s.

Quel meilleur moment pour cet apprentissage que celui où les étudiant·e·s côtoient, pendant quelques années, ces chercheurs qui sont embarqués sur des projets scientifiques souvent internationaux et qui seront clés pour ces futures décisions ?

CitizenCampus relève ce défi. Il s’agit d’une formation par la pratique, complémentaire aux cursus diplômants, proposée à une sélection d’étudiant·e·s du site tous les ans, de tous les niveaux (licence deuxième année à doctorat inclus) et de toutes les filières.

L’objectif de la formation est de développer chez ces étudiant·e·s les capacités et la méthode pour entrer en débat, questionner, élaborer une décision et trouver un consensus, sur tout sujet techno-scientifique.

Et ce, grâce à une démarche construite, éprouvée, expérimentée sur des sujets concrets au fil du parcours, pour développer des compétences durables, mobilisables dans leur futur, professionnel, personnel, citoyen : dirigeant, responsable, décideur politique, citoyen engagé, etc.

Les points clés du concept CitizenCampus sont :

  • une diversité d’étudiant·e·s : pluridisciplinarité vécue dès leur parcours de formation (et non au moment de leur entrée dans la vie professionnelle) ;
  • une diversité d’intervenants de très haut niveau, en interaction avec les étudiant·e·s ;
  • une pédagogie qui stimule l’intelligence collective et la met en pratique ;
  • des problématiques scientifiques actuelles, concrètes, variées, qui servent de « terrain de jeu » pour pratiquer le questionnement.

Le concept : ni amphis, ni tables rondes, ni communication scientifique !

Avant de partager ce qu’est CitizenCampus, cette formation par la pratique, une expérience de type living lab, il est sans doute utile de partager ce que ce n’est pas, pour lever toute ambiguïté.

Nous avons tous développé au fil des années et de l’émergence de formes de relations sciences et société soutenues par les pouvoirs publics, des représentations, des codes normés derrière ces concepts.

Balayons les pour commencer : il ne s’agit pas d’apprendre à être spectateur de cours magistraux, de tables rondes sans surprise, ne laissant place qu’à des échanges limités, souvent sans divergence d’opinion, ou au contraire d’opposition frontale avec de vrais dialogues de sourds.

Il ne s’agit pas non plus de communication scientifique, notamment largement dédiée à expliquer « simplement » les résultats de la recherche : loin de moi l’idée de nier les apports de ces actions qui sont essentiels pour construire et développer une culture scientifique (MT180, fête de la science et divers réseaux CST), mais leur multiplication et leur forme d’interaction ne permet pas de faire état des doutes, des erreurs et des remises en cause, des environnements dans lesquels la recherche ou l’innovation se construisent. Leur effet « vitrine » nuit finalement probablement à une vraie compréhension de ce qu’est la démarche scientifique, ses doutes, ses méthodes de développement dans une approche mondialisée et compétitive de la connaissance.

Sélection des étudiant·e·s

La sélection des étudiant·e·s (25 à 40 étudiant·e·s) se fait sur dossier, avec l’approbation du responsable pédagogique. Les critères suivants sont étudiés :

  • motivation et centres intérêts ;
  • diversité des filières ;
  • diversité des niveaux ;
  • diversité des genres et des parcours.

CitizenCampus fait donc le pari de plonger les étudiant·e·s au cœur de la recherche actuelle, sans filtre, avec ses questions et ses incertitudes, pour développer un dialogue qui prenne en compte la réalité, la complexité du monde de la recherche et de la production de connaissance.

Ne pas en faire des experts d’un sujet (l’intelligence artificielle, le climat, la transition écologique, demain d’autres transitions, etc.), mais des citoyens « augmentés » d’un apprentissage, d’une méthode, d’un vécu qui les encourage à participer au débat, sur n’importe quel sujet, demain et plus tard, en toutes circonstances : tel est notre objectif.

Les étudiant·e·s sont déjà des citoyen·en·s bien sûr, mais ce sont aussi les citoyen·en·s de notre futur et les futur·e·s professionnel·le·s qui feront notre société, nos communs.

Leur quotidien, en tant que citoyen, en tant que décideur quel que soit ce cercle de décision, quel que soit leur futur environnement, leur implication voire leur pouvoir, sera confronté à des incertitudes majeures, à des décisions complexes.

Face à ces décisions complexes, construire et poser les bonnes questions pour éclairer une décision est un défi majeur.

Face aux incertitudes et décisions quelque fois brutales et vitales à prendre, questionner et prendre en compte les avis scientifiques, éclairer les options possibles, sans pour autant laisser les avis scientifiques dicter un pilotage dénué d’autres considérations est une absolue nécessité.

Cette place de la science dans le « débat », avec ses incertitudes et ses modalités d’exploration, pour éclairer et non piloter, nécessite une autre approche, plus expérimentale, au plus tôt dans le cursus des futurs professionnels et décideurs.

Le parcours : une approche living lab acteurs du changement

Il est bien sûr indispensable pour permettre de partager les résultats de cette expérience CitizenCampus, d’aborder quelques éléments clés de la pédagogie.

Je soulignerai en préambule que les deux années d’expérimentation de ce programme nous ont aussi permis de mener des déclinaisons et variantes : cette pédagogie, construite pour les étudiant·e·s, sur une durée relativement conséquente, peut également se décliner sur des durées plus courtes, cibler des populations disparates et permettre de soutenir des interactions et dialogues entre citoyens et scientifiques, sur des sujets ciblés d’actualité, des sujets de débats.

En fonction des objectifs poursuivis, des parties prenantes, l’approche originale CitizenCampus peut répondre et soutenir les dialogues complexes entre sciences et société.

La pédagogie au cœur de CitizenCampus s’appuie sur :

  • un thème général d’exploration pour l’année ;
  • six sessions qui alternent apports de connaissance et mise en pratique, avec des objectifs identifiés ;
  • une forme d’interaction entre étudiant·e·s et intervenants qui s’appuie sur la pratique de l’intelligence collective ;
  • une durée significative du parcours et des temps entre les sessions pour permettre aux étudiant·e·s de s’approprier connaissances, réflexions et pratiques du débat dans d’autres cercles ;
  • des livrables réalisés par les étudiant·e·s : posters sur un thème et plusieurs angles d’approche et intégration dans une session grand public lors d’une manifestation (festival, rencontres, etc.).

Nous ne choisissons pas « un seul et unique » sujet technologique ou sociotechnologique pour l’année. Au contraire, les ateliers varient les sujets, ce qui permet aux étudiant·e·s de développer une méthode plutôt qu’une expertise et de la pratiquer sur des sujets concrets très divers.

C’est un choix pédagogique volontaire et essentiel pour la réussite du parcours.

Les six sessions du parcours CitizenCampus sont réparties entre septembre et avril : ces treize à quatorze jours complets se déroulent sur plusieurs jours continus consécutifs (a minima deux, principalement pendant les vendredis et samedis, contraintes d’emplois du temps obligent).

Il est important que ces journées permettent aux étudiant·e·s de se détacher de leur quotidien, de s’immerger dans d’autres sujets, avec une autre pédagogie, centrée sur l’élève, sur la dynamique de groupe et l’expression des réflexions individuelles pour construire un consensus.

CitizenCampus est un parcours complémentaire aux cours pour les étudiant·e·s sélectionné·e·s : il ne délivre pas de diplôme, mais un certificat et quelques crédits suivant les filières.

Un thème fil rouge par année, une multitude d’illustrations technoscientifiques pour y réfléchir

Le thème donne un repère sur l’étendue des sujets sources de questions et réflexions pour la promotion.

Chacune des six sessions répond à des objectifs pédagogiques, aborde une thématique (gouvernance, éthique, engagement, médias, controverses, etc.) et permet aux élèves de pratiquer par eux-mêmes et dans les interactions avec les intervenants la complexité des sujets.

Le thème, les objectifs de chaque session, stimulent les étudiant·e·s pour penser les évolutions des modèles économiques, des dynamiques sociales, des régimes politiques et de l’action publique pour accompagner les transitions.

Le parcours, la pédagogie, les mises en pratiques permettront d’aborder la complexité des questions sous-jacentes :

  • comment s’élaborent les politiques publiques et plus précisément l’action ? Anticipent-elles les réactions ?
  • par quels types d’action les citoyens peuvent-ils infléchir les actions politiques et les stratégies d’entreprises ?
  • en quoi l’innovation scientifique et technologique est-elle interpellée dans ces transformations globales ?
  • comment le temps court des actions s’articule avec le temps long des transitions et des changements de valeurs et de modèles ?
  • quels modèles d’innovation sociotechnique et de participation citoyenne émergent à l’aube du xxie siècle ?

Vous avez dit « une seule question » ?

Les sessions alternent des séquences d’apports théoriques, des séquences de témoignage avec les intervenants et des travaux au sein de la promotion. Concrètement, il ne s’agit ni de cours magistraux classiques, ni de travaux dirigés, ni de cycles de conférences. Les intervenants sont donc également briefés pour intégrer la pédagogie mobilisée pendant les séances.

Thème fil rouge par année

2018/2019 : « Sciences, techniques et société. Qui gouverne le progrès ? »

2019/2020 : « Transitions, innovations, citoyenneté »

2020/2021 : « Transitions et innovations. Penser l’action, comprendre les réactions »

La diversité et l’engagement des intervenants est également un point clé de réussite du parcours : chercheurs de toutes les disciplines, industriels, politiques, associations, journalistes. Ces intervenants de très haut niveau sont capables d’aborder avec des non-experts un sujet complexe, de stimuler la réflexion et d’interagir avec les étudiant·e·s.

Ces interactions sont élaborées : les étudiant·e·s, avec une stimulation pédagogique légère, vont d’abord débattre entre eux et par groupes, décider et expliciter, argumenter la question qu’ils souhaitent approfondir avec l’intervenant.

C’est cette étape clé, le débat entre « pairs » suivi de l’élaboration d’une seule question, qui va amener les étudiant·e·s à développer des compétences d’écoute, de réflexion, de capacités à débattre et interagir. Cette expérience vécue, riche, n’est possible que par la diversité du groupe : des étudiant·e·s à des stades différents de leur cursus (bac+1 à bac+8), des disciplines différentes (étudiant·e·s en droit, en biologie, en informatique, en géographie, en économie, en urbanisme, en ingénierie, en physique, en chimie, en langues, en communication, en sciences politiques, etc.).

Au-delà des apports de connaissance des sessions, c’est leur diversité de points de vue, leurs propres connaissances et sensibilités qui sont partagées dans ces séquences d’intelligence collective.

Des ateliers « acteurs du changement »

Chaque session inclut également une séquence atelier où l’ensemble de la promotion va réfléchir et faire des propositions, sur un sujet technoscientifique qui impacte la société et les choix citoyens.

Les mises en situation pratique sont systématiquement conduites par des chercheurs du site, sur les grands projets pluridisciplinaires en cours : ils partagent l’état actuel de leurs travaux, les questions qu’ils explorent, les approches internationales complémentaires ou divergentes qui sont présentes, les problématiques en lien avec la société qui se posent, avant de mettre les étudiant·e·s en position de décideur, de législateur, sur les problématiques soulevées.

Dans ces formats ateliers, les étudiant·e·s sont alors positionnés en acteurs du changement, les discussions et débats entre eux, le développement de consensus et propositions qui seront ensuite débattues avec toute la promotion et l’intervenant sont des moments clés où ils expérimentent en situation « réelle » les interactions sciences et société.

Les livrables du parcours permettent aussi aux étudiant·e·s de mettre en perspective leurs connaissances, la méthode de réflexion dans deux situations distinctes qui stimulent et renforcent leurs capacités à aborder des sujets complexes.

Des sujets détude en phase avec lactualité

En 2018, sous les angles fiscalité et justice sociale, santé publique, urbanisme, éthique, etc., les étudiant·e·s ont réalisé des travaux sur le thème « Carburants, politiques publiques et citoyens ». Le sujet, choisi en octobre 2018, concernait initialement un aspect de la transition énergétique et s’est révélé être synchrone avec les réactions violentes observées face au projet de la taxe carbone, via les mouvements des Gilets jaunes.

En 2019, c’est le thème de « L’alimentation et des transitions » qui a été choisi : du producteur au consommateur, avec des approches relevant les défis de la mondialisation, de l’augmentation de la population, sans oublier l’impact du numérique sur ces questions.

Les posters d’abord : un sujet chaque année, choisi par notre équipe pédagogique, lié aux centres d’intérêts des étudiant·e·s, à l’actualité et qu’ils vont explorer sous diverses facettes : réaliser leurs propres recherches, les mettre en forme, les exposer et les défendre, dans des allers-retours de questions avec la promotion.

La promotion s’intègre également chaque année dans un événement local organisé par nos contacts, un événement grand public dans lequel les étudiant·e·s peuvent introduire et poser leur compréhension des termes du débat, leurs questions, à partir de leur expérience vécue de non-expert du sujet, mais capable d’explorer cette complexité, grâce à leur parcours mais surtout à leur diversité de profils.

Ces trois formes de travaux de mise en pratique, chacun avec une dimension très différente, orale, écrite, ouverte au public ou réservée au sein de la promotion, permet aux étudiant·e·s de mesurer leur évolution, leurs capacités acquises pendant ces diverses sessions, pour aborder tout sujet, avec méthode et réflexion et être capable d’appréhender toutes les perspectives, tensions, biais et jeux d’acteurs à déconstruire pour élaborer un avis éclairé.

Les bénéfices de ce parcours CitizenCampus

Les objectifs initiaux du parcours se sont largement avérés réussis avec nos deux années d’expérimentation et l’année qui se profile, légèrement adaptée pour faire face à une rentrée universitaire post-covid-19, probablement perturbée, devrait conforter encore ces atouts.

Cette période d’organisation en distanciel due à la crise sanitaire, révèle également à quel point seul le présentiel permet de soutenir et développer avec impact ces formes actives d’apprentissage.

Les étudiant·e·s

D’une part, et c’est l’objectif principal, les étudiant·e·s évoluent pendant ce parcours, développent des compétences d’expression orale et écrite, de capacité à argumenter et à débattre, d’écoute et surtout ils expérimentent la pluridisciplinarité dès leurs études. Cette pluridisciplinarité sera leur quotidien professionnel futur.

Ils abordent également la complexité avec une capacité à s’organiser en groupe et en mobilisant toutes les compétences présentes pour y faire face, identifier les points essentiels et être capables de les décortiquer.

Des exemples ? Les témoignages individuels des élèves en attestent : ils ont découvert de nouveaux centres d’intérêts, ont gagné en confiance, ont développé leur curiosité, leur esprit critique mais surtout un esprit de finesse et une capacité à prendre du recul. Certains ont découvert leur intérêt pour d’autres disciplines et vont infléchir leur parcours d’études, d’autres s’engagent résolument dans des actions, s’organisent pour disséminer leurs nouvelles connaissances dans leurs propres cercles… et beaucoup ont noué des contacts leur facilitant leurs futurs stages ou recherches d’emploi !

Le monde de la recherche et de l’innovation, l’étudiant·e et la valorisation

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce parcours permet aux participant·e·s, quelle que soit leur discipline, de s’ouvrir à la recherche réalisée dans nos laboratoires, aux innovations et travaux portés actuellement par les chercheurs du site. Être au cœur d’un site universitaire, sans avoir conscience de l’implication au plus haut niveau de connaissance, des chercheurs de ce site, des travaux menés, a vraiment été l’un des moteurs de la création de CitizenCampus et il en est l’une des réussites. Découvrir, côtoyer, débattre et échanger avec des chercheurs mondialement reconnus et découvrir les thématiques sur lesquelles les chercheurs et enseignant·e·s-chercheur·se·s développent des connaissances est un bénéfice important du parcours. Nous parions également que cette expérience leur permettra aisément de garder le contact avec la recherche académique et ses codes.

Voir l’étudiant·e comme un sujet de valorisation des savoirs de la recherche et ce sans lien impératif avec une discipline, nous semble un point saillant révélé par CitizenCampus et à développer, quelques soient les formes imaginées.

Pour les chercheurs également, participer au programme implique de s’exposer à des questions de non-experts, des questions qui mettent aussi en tension les objectifs des travaux de recherche avec les attentes des citoyens. Tous les chercheurs impliqués dans le programme, comme tous les intervenants, sont surpris des interrogations pertinentes et souvent surprenantes qu’ils ont en retour de leurs interventions. Cette expérience révèle des perspectives pour développer des formes nouvelles, différentes, construites, pour favoriser un dialogue serein et constructif entre scientifiques et citoyens et ainsi alimenter les réflexions des chercheurs.

Le monde de l’entreprise, le monde politique face à des étudiant·e·s citoyen·ne·s, futur·e·s employé·e·s, dirigeant·e·s

Tout autant que pour la découverte du monde de la recherche, celui de l’entreprise et celui du monde politique sont assez méconnus des étudiant·e·s : le parcours leur offre également cette opportunité, essentielle pour avoir une compréhension complète des enjeux sciences et société. Pouvoir échanger pendant le cursus au plus haut niveau avec des dirigeants d’entreprises industrielles locales ou internationales, des dirigeants de start-up ou de sociétés innovantes, des responsables politiques en charge de politiques publiques leur ouvre une compréhension des enjeux absolument unique.

Ces dialogues qui permettent aux élèves d’appréhender les tensions sur ces sujets, tensions d’intérêts, tensions de globalisation, tensions de gouvernance, etc., leur permettent d’acquérir en accéléré une vision complète des enjeux, avec les points de vue du triptyque essentiel pour toute décision de politique publique qui implique les sciences : monde académique, monde politique (local, territorial, national, international) ou monde économique.

Les dirigeants d’entreprise, de start-up, les politiques qui s’impliquent dans ce parcours sont en lien étroit avec l’université, sont des acteurs importants de notre écosystème local, dont témoigne leur engagement, le temps consacré aux étudiant·e·s, aux échanges et à leur accueil, puisque nous allons le plus possible à leur rencontre.

Ils ont également, à travers ces échanges, un panel de profils qui éclaire aussi leurs propres questionnements pour le développement de leurs politiques. Là aussi, avec un cercle et un panel non usuel.

Les points limitants de ce parcours CitizenCampus

Avec ces deux années déjà réalisées, la confirmation de la réussite du parcours, tant pour sa construction pédagogique éprouvée maintenant que pour les résultats observés, il est important de partager aussi ce qui rend délicat ou fragile ce type d’approche.

À l’évidence, partagée avec les étudiant·e·s, partagée avec les intervenants et a fortiori avec l’équipe pédagogique, développer ce programme plus largement est appelé de tous nos souhaits.

Bien sûr, des projets déclinés de ce concept, des variantes et des essaimages, des partenariats avec des universités étrangères pour démultiplier cet effort et ces résultats sont en cours et sont prometteurs.

Mais je souhaite partager également ce qui rend fragile un programme de ce type, malgré ses atouts.

La force de CitizenCampus est d’être ancré sur un site universitaire dynamique en recherche et innovation, proposant une grande variété de disciplines de formation. C’est aussi sa faiblesse.

L’organisation des études est finalement assez construite par silo, avec toutes les contraintes imposées par des maquettes pédagogiques très denses, formatées et accréditées au niveau national. Au-delà des difficultés liées aux emplois du temps incompatibles entre eux, il est très difficile de prévoir dans ces maquettes une forme d’espace libéré pour intégrer des cursus d’autres disciplines, à la carte. Les intentions sont là, mais leur mise en œuvre reste très limitée. Elle se heurte aussi à des systèmes de reconnaissance imposés pour que les étudiant·e·s qui souhaitent suivre des parcours ou des cours hors des champs habituels, puissent y être autorisés et leurs acquis validés. Nous constatons à ce propos à quel point les modèles anglo-saxons notamment permettent réellement un fonctionnement à la carte, sous la responsabilité des étudiant·e·s, alors que notre modèle gère la scolarité de l’étudiant de manière totalement encadrée, organisée, contrôlée, formatée.

Un autre frein très important concerne les interventions des enseignant·e·s-chercheur·se·s face aux étudiant·e·s du parcours : il nous est impossible dans les contraintes actuelles de comptabiliser ce temps souvent conséquent (préparation et intervention) dans le temps de service d’enseignement, puisqu’il ne s’agit ni de leurs étudiant·e·s, ni des maquettes de leur service obligatoire.

Les chercheurs et enseignant·e·s-chercheur·se·s, comme tous les intervenants, s’investissent sans compensation dans le parcours, ce qui limite aussi, plus généralement, le développement de ce type d’initiative qui n’est comptabilisée ou compensée nulle part.

La maquette accréditée, le temps de service obligatoire devant les étudiant·e·s de ladite maquette, avec une très faible diversité de profils et bien sûr la massification des élèves dans les filières sont des freins pour le développement de telles initiatives.

Elles ne peuvent donc pas passer un cap d’échelle dans cette forme, mais permettent, d’une part, de valider des concepts encore inexplorés, et d’autre part, d’identifier les verrous à lever pour diffuser, même à échelle limitée, ces approches pédagogiques.

Elles me semblent promettre de donner aux générations bientôt en prise avec la complexité de ces sujets, des clés essentielles pour y faire face avec discernement, recul et des expériences déjà vécues, au plus près des travaux académiques de recherche.

Une aventure qui continue…

Malgré ces fragilités, sa diffusion très limitée à quelques dizaines de participant·e·s versus les dizaines de milliers sur le site chaque année, le programme CitizenCampus, porteur des valeurs fondamentales de l’université, soutenu par les acteurs du site, académiques, industriels, politiques, poursuit son développement. Les variantes et formes dérivées de ce concept sont en cours de réflexion et mise en œuvre. Le programme a fait la preuve de son impact et de sa robustesse pédagogique.

Être ancré, totalement maillé avec les grands projets de recherche du site et permettre ces débats entre les étudiant·e·s et une diversité d’intervenants représentatifs des parties prenantes de ces questions, acteurs clés de ces débats, est l’essence de ce concept.

Je réalise la chance d’avoir pu aller au-delà de la conceptualisation de cette idée, d’avoir eu le soutien d’une équipe pédagogique aux profils très divers, le soutien aussi des dirigeants de l’université et la confiance des intervenants.

Cette aventure est née, en 2017, de l’inspiration de mon expérience vécue lors du cycle national IHEST1, conjuguée à mon parcours professionnel de pilotage d’une direction en charge du soutien à la recherche à Inria2, puis au profit de tous les laboratoires de l’université UJF3 d’abord, puis de l’UGA4. Le thème du cycle national IHEST, fil rouge pour la promotion Irène Joliot-Curie, était « La connaissance comme bien commun » et c’est ce thème, en résonnance avec les valeurs et missions de l’université qui a déclenché mon envie de candidater et participer. Cette année 2016-2017 a aussi fait résonner dans le monde et autour de nous des remises en cause de la place des sciences dans le débat public : élection de Donald Trump aux États-Unis, sortie de l’accord de Paris pour le climat, fake news et manipulations, élection d’Emmanuel Macron et mise en place de modalités pour l’accueil des scientifiques américains.

De cette année d’expériences est née cette envie impérieuse d’expérimenter une déclinaison de la pédagogie IHEST, non pas à destination de dirigeants déjà reconnus, mais de futurs dirigeants, citoyens éclairés, immergés au cœur des sites où se font au plus haut niveau les sciences et l’éducation.

Avoir proposé avec l’équipe pédagogique ce parcours, chaque année et l’avoir vécu, avec ces dizaines d’étudiant·e·s de tous horizons, l’avoir vu évolué en absorbant les attentes de ces derniers, leurs appétits, mais aussi les évolutions du paysage de nos sociétés, me procurent une grande fierté. La transformation et l’envie jeunes de poursuivre et contribuer à ces débats sont prometteurs. Nous avons imaginé CitizenCampus et les étudiant·e·s comme les intervenants l’ont propulsé, transformé et le font rayonner. Merci à eux !

Un programme comme CitizenCampus attire des étudiant·e·s qui ont deux points communs : l’envie de comprendre la complexité et l’envie d’être réellement acteurs de ces changements qui sont déjà là. Que certain·e·s soient déjà plus aguerri·e·s que d’autres, que certain·e·s soient au départ très effacé·e·s, ou hésitent à partager leurs points de vue, leurs expériences, etc. tous, très rapidement (dès la première journée), se libèrent de ces entraves et se retrouvent à débattre, discuter et dialoguer, ensemble et avec les scientifiques, les politiques ou les dirigeants d’entreprises, d’associations, avec précision, attention et réflexion.

  1. Institut des hautes études pour la science et la technologie.
  2. Institut national de recherche en informatique et automatique.
  3. Université Joseph-Fourier.
  4. Université Grenoble Alpes est née en 2016 de la fusion des trois universités grenobloises : université Joseph-Fourier (Grenoble 1, UJF), université Pierre-Mendès-France (Grenoble 2, UPMF), université Stendhal (Grenoble 3).
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