Emmanuel Tibloux : « Le design doit être aujourd’hui à la fois politique et écologique »

Emmanuel Tibloux
©Beryl Libault
Le 18 mars 2024

À la tête de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (EnsAD), Emmanuel Tibloux expérimente depuis 2021 à Nontron, en Dordogne, le programme « Design des mondes ruraux », qui vise à s’appuyer sur l’apport du design pour repenser les politiques publiques locales dans les territoires ruraux. Un programme aujourd’hui reconnu au plus haut niveau de l’État puisque le ministère de la Culture a annoncé le 22 janvier 2024 vouloir élargir cette démarche à une ambition nationale de « Design des territoires », sur quatre types de territoires, représentant des cadres de vie variés, tous concernés par des problématiques spécifiques que le design peut aider à résoudre : les milieux littoraux, insulaires, montagnards et forestiers.

 

Design des mondes ruraux. Ce que le design fait à la campagne (et réciproquement)1 est aussi le titre de l’ouvrage collectif qu’Emmanuel Tibloux vient de diriger aux éditions Berger-Levrault et qui explore, à partir de témoignages de praticien·nes varié·es, « ce que le design fait à la campagne (et réciproquement) » 2. Un ouvrage incontournable pour tout décideur public qui s’intéresse à cette démarche.

BIO EXPRESS

2000-2004
Directeur de l’Institut français de Bilbao

2007-2011
Directeur de l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne

2009-2017
Président de l’Association nationale des écoles supérieures d’art (ANdEA)

2018
Directeur de l’EnsAD

2021
Lancement du programme « Design des mondes ruraux » à Nontron, en Dordogne

Comment est née l’idée de cet ouvrage collectif consacré au « design des mondes ruraux » ?

Avant d’être le titre d’un livre, l’expression « design des mondes ruraux » est celle sous laquelle j’ai imaginé, dans le cadre de ma candidature à la direction de l’EnsAD, au printemps 2018, un programme délocalisé visant à mobiliser le design au service des territoires ruraux. Est venu ensuite le mouvement des Gilets jaunes, qui a catalysé à l’automne 2018 le délaissement des territoires ruraux tout en soulignant l’étroite solidarité des questions écologiques et sociales. C’est dans ce contexte que, en 2021, nous en sommes venus à implanter le programme « Design des mondes ruraux » à Nontron, sous-préfecture de la Dordogne.

Conçu et mis en œuvre avec les collectivités locales et le pôle expérimental des métiers d’art situé sur la commune, celui-ci consiste à immerger en zone rurale, pendant une année scolaire, une équipe composée de six à huit jeunes designers, qui peuvent être aussi architectes ou paysagistes, en leur soumettant, sous la forme de commandes adressées par des acteurs locaux ou de grands opérateurs, trois problématiques qui concernent non seulement le territoire, mais aussi la ruralité en général.

Sur la base des premiers résultats, qui validèrent la pertinence du projet, et de l’intérêt qu’il suscita, d’autres actions et initiatives ont pu voir le jour qui, rétrospectivement, me conduisent à reconnaître dans l’expérience nontronnaise une forme de matrice ou de programme source. En septembre 2022, en partenariat avec la Haute école des arts du Rhin (HEAR), nous avons organisé à Meisenthal (57) la première édition de Campagne première, rencontres nationales de l’art et du design en milieu rural, qui a rassemblé plus de 200 personnes autour d’une vingtaine de propositions situées interrogeant nos manières de penser, de vivre et d’habiter à partir de la ruralité. La deuxième édition se tiendra en septembre 2024 à Arles (13). Chargé, par ailleurs, de la direction artistique de la résidence des « Ateliers des Arques », dans le Lot, pour les deux éditions 2023 et 2024, je m’emploie à poursuivre, dans un autre contexte, la pensée et la pratique d’un design situé, en envisageant l’expérience de la résidence comme une façon de réhabiter.

C’est ce mouvement général, dans lequel la pensée et sa matérialisation viennent se nourrir l’une l’autre, que, à l’invitation de Christian Paul et avec l’accompagnement d’Ariane Brioist, j’ai souhaité à la fois restituer et amplifier dans cet ouvrage, à travers des contributions d’horizons et de formats variés, de façon à saisir la complexité et le vif de ce qui se joue aujourd’hui autour du design et des territoires ruraux.

Quelle est votre vision des territoires ruraux et du design ?

Les zones rurales sont aujourd’hui des territoires soumis à une forte contradiction. D’un côté, elles catalysent un certain nombre de tensions – sociales, politiques et économiques – qui sont liées au sentiment partagé d’un retrait ou d’un affaiblissement des services publics et plus largement de la vie économique et sociale, accompagné d’un déficit de prise en compte de modes de vie spécifiques par la puissance publique : l’Agenda rural ne date que de quelques années quand la politique de la ville a plus de quarante ans.

D’un autre côté, les territoires ruraux bénéficient d’un regain d’attractivité, en particulier de la part d’une population soucieuse d’écologie et d’un mode de vie plus harmonieux. Cette tendance s’est fortement accentuée sous l’effet de la crise sanitaire. Dans la mesure où la société est en train de s’y recomposer, que les services y sont à réinventer et que de nouveaux usages du monde s’y cherchent et s’y projettent, les zones rurales peuvent être appréhendées comme de véritables laboratoires d’innovation sociale, dans une relation étroite à la grande question des temps présents, à savoir celle de l’habitabilité. De ce point de vue, les zones rurales fonctionnent comme des révélateurs de la nouvelle donne écologique. À la campagne plus qu’à la ville, vous éprouvez quotidiennement que la nature et la culture sont inséparables, qu’il vous faut composer un monde commun et habitable avec les non-humains, que la Terre où l’on vit est la terre dont on vit, que le lieu est la ressource.

Qu’on les envisage sous l’angle de la crise et de la déprise, sous celui de la renaissance ou du renouveau, ou plus justement dans leur ambivalence, les campagnes sont traversées par des questions d’usages, des formes d’expérience et des enjeux de relation, qui relèvent expressément du design.

Intervenir en milieu rural, c’est se confronter à cette ambivalence : tenter de résoudre les tensions, de répondre aux problématiques de déprise, et fonder un nouveau rapport au vivant, à la terre et à la ressource, expérimenter et imaginer de nouvelles façons d’habiter. Dans les deux cas, le design est une approche féconde dès lors qu’on admet qu’il ne se réduit pas à la sphère de l’objet ou au domaine de l’industrie ou du luxe, mais qu’il désigne plus largement une démarche de conception et de projection, qui implique à la fois un dessein (une intention) et un dessin (un plan, une représentation) en vue d’une production et d’un usage.

Comment l’approche et les méthodes du design peuvent-elles s’appliquer dans des territoires ruraux, montagnards ou littoraux ?

Qu’on les envisage sous l’angle de la crise et de la déprise, sous celui de la renaissance ou du renouveau, ou plus justement dans leur ambivalence, les campagnes sont traversées par des questions d’usages, des formes d’expérience et des enjeux de relation, qui relèvent expressément du design. Aussi le design a-t-il autant à apporter aux zones rurales qu’à s’en nourrir pour contribuer plus largement à la reconfiguration de nos façons de vivre et d’habiter.

Ce que le design peut faire à la campagne, c’est apporter une méthodologie et une approche pertinentes sur des problématiques qui s’y posent avec la plus grande acuité : mobilité, vieillissement de la population, alimentation, accès aux services et aux réseaux d’information et de distribution, conflits d’usages entre populations locales et nouveaux habitants, etc.

Ce que les territoires ruraux peuvent faire au design, c’est lui donner accès à des formes de connexion à la terre et au vivant, à des expériences situées, à des savoir-faire et des réseaux de solidarité ou à des échelles réduites et pertinentes qui peuvent ensuite enrichir nos façons de vivre et d’habiter à l’échelle terrestre. C’est, en somme, activer sa dimension écologique en le retournant contre son berceau industriel, et intégrer le designer à la communauté des gardiens du vivant, au côté des paysans, des artisans et des poètes qui, « chargé[s] de l’humanité, des animaux même » (Arthur Rimbaud), « seuls fondent ce qui demeurent » (Friedrich Hölderlin). C’est finalement articuler trois points de vue que toute l’histoire de la modernité a séparés : la poésie, la politique et l’écologie.

Ensuite, il y a des spécificités liées aux milieux qui induisent des questions particulières. Comment, dans les territoires montagnards, se projeter dans l’après-neige ou résoudre les conflits d’usages entre agro-pastoralisme et tourisme vert ? Comment, en milieu littoral, faire face au retrait du trait de côte ou à ce qu’on commence à appeler la « greentrification » et les problèmes de logement qu’elle occasionne pour les habitants ? Évidemment, sur ces sujets hyper-complexes, l’approche par le seul design ne suffit pas, mais du moins permet-elle de poser les questions sur le plan de l’usage, des manières de vivre et d’habiter, et de proposer des hypothèses, des scénarios et des pistes exploratoires.

Depuis trois ans, Nontron accueille le programme « Design des mondes ruraux », lancé depuis Paris par l’EnsAD que vous dirigez. Quel est le bilan de ce programme (atouts, points à améliorer et perspectives d’évolution) ?

Près de trois ans après le lancement du programme, nous pouvons déjà constater plusieurs effets.

Le premier est la valorisation de l’image que les habitants ont de leur territoire : en étant perçu par le truchement du regard d’une institution prestigieuse et de jeunes designers découvrant le territoire, celui-ci apparaît sous un nouveau jour, riche d’un grand potentiel auprès de ses habitants.

On remarque ensuite que le programme fonctionne comme un levier de démocratisation, en favorisant une plus grande participation des acteurs du territoire à son administration : des outils de mise en partage du travail mené ont permis aux habitants de s’emparer des problématiques posées et de contribuer aux réflexions en cours.

Nous constatons aussi que les solutions proposées sont réellement prises en compte : les commandes ont impacté les structures, les lieux ou les domaines dans lesquels elles se sont déployées en orientant les projets de développement et d’investissement : le pôle ado ou l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) ont pu se nourrir de nos enquêtes sur les attentes de la jeunesse ou du grand âge, un festival des lavoirs a pu sensibiliser les habitants aux usages de l’eau, un premier aménagement de mobilier a permis de contribuer à la requalification d’un quartier, etc.

Partout où il y des questions d’usage, et plus largement de vie habitante, c’est-à-dire partout où il y de l’humain, qu’on le veuille ou non, il y a du design.

On peut enfin noter une évolution des pratiques de designers impliqués et un impact durable sur leur trajectoire professionnelle. Sensibilisés aux enjeux des politiques publiques durant la formation, les designers, architectes ou paysagistes qui ont suivi le programme sont aujourd’hui engagés dans des projets à taille humaine, connectés aux enjeux des territoires dans lesquels ils s’investissent.

Si de nombreux points d’amélioration demeurent, notamment dans l’acculturation des décideurs publics à ce type de démarche ou l’intégration de profils hors du champ du design (sciences humaines ou ingénierie notamment) dans les promotions, ces premiers résultats sont encourageants et nous invitent à poursuivre et dupliquer les formes d’expérimentation.

Mobilité, vieillissement de la population, alimentation, conflits d’usage entre populations locales et nouveaux habitants, etc., quels sont, selon vous, les domaines dans lesquels le design peut pleinement contribuer à changer les politiques publiques dans les campagnes et plus largement les territoires hors des villes/zones urbaines ?

Partout où il y a des questions d’usage, et plus largement de vie habitante, c’est-à-dire partout où il y de l’humain, qu’on le veuille ou non, il y a du design. Dans notre monde entièrement anthropisé, recouvert non seulement d’objets et d’infrastructures, mais aussi d’images et de réseaux, le design est partout et configure nos vies. Non seulement parce qu’il n’existe pas d’invention humaine qui n’ait été désignée, c’est-à-dire conçue et projetée, mais aussi parce que, comme le dit fort bien l’anthropologue colombien Arturo Escobar, « lorsque nous concevons des outils (objets, structures, politiques, systèmes experts, discours, et même récits), nous créons aussi des façons d’être ». C’est la raison pour laquelle le design est à la fois ontologique, dans le sens où il configure des façons d’être, et politique, c’est-à-dire où il participe de ce que Michel Foucault appelle la « gouvernementalité » ou « conduite des conduites ». C’est pourquoi aussi le design n’est pas plus l’apanage de la modernité industrielle que des designers experts ou professionnels : il y a un design vernaculaire à l’œuvre dans les campagnes comme un design de nos existences induit par les appareils, les bâtiments, les institutions, les services ou les politiques publiques.

Les campagnes nous invitent à observer et expérimenter la faible densité, la petite échelle, un rapport sensible au lieu et à la nature à partir desquels on peut imaginer des formes de « réhabitation » du monde.

À défendre une définition aussi extensive du design, le risque est évidemment de le dissoudre et de perdre de vue sa spécificité aussi bien que le rôle du ou de la designer. Si l’on a pu dire du design qu’il n’était pas une profession, mais une attitude, il reste que celui-ci repose sur une méthodologie, qui intègre à la fois le dessin, la représentation visuelle et le souci de l’usage, aussi bien comme point de départ que comme finalité. Le ou la designer est précisément celui ou celle qui connaît et met en œuvre cette méthodologie en collaborant avec de nombreuses autres acteurs et experts (usagers, artisans, ingénieurs, architectes, paysagistes, entreprises, sociologues, politiques, etc.) dans une démarche qui a toujours partie liée avec le sensible, l’expérience vécue et la relation. On peut évidemment toujours laisser se développer un design sans designer, mais c’est là précisément ce dont nous souffrons : combien de bâtiments, d’objets, de services ou de réformes dont nous nous disons qu’ils ont été élaborés sans prendre en compte l’usager ?

C’est sur la base d’une telle approche que, comme je le disais plus haut, un intérêt mutuel peut se faire jour entre le design et les campagnes. Ce qui suppose que l’on parvienne à dépasser certains antagonismes convenus. Au-delà de l’opposition caricaturale entre un design de service innovant et un design d’objet plus ou moins artisanal et dépassé, je soutiens qu’il faut plutôt miser sur l’enrichissement mutuel des deux approches, leur capacité à répondre à la diversité des problématiques, du scénario d’usage prospectif au mobilier rural en passant par toutes les formes de prototypage et de maquette qui permettent de matérialiser les hypothèses et les scénarios. De la même façon, plutôt que d’opposer la ville à la campagne et de choisir l’une contre l’autre, il s’agit de considérer que les façons de vivre et d’habiter la campagne et la ville peuvent se nourrir l’une l’autre. Ce qui, s’agissant de ce que la ville peut apprendre de la campagne, doit s’entendre au sens propre, dans la mesure où ce sont toujours les campagnes qui alimentent les villes, mais aussi au sens figuré : quand les villes sont engagées dans des processus de densification et de métropolisation qui posent des problèmes considérables au plan écologique et social, quand elles incarnent dans leur gigantisme et leur artificialisation croissante une forme de « déshabitation » du monde qui tend à séparer l’humain de tout ancrage local et vivant, les campagnes nous invitent à observer et expérimenter la faible densité, la petite échelle, un rapport sensible au lieu et à la nature à partir desquels on peut imaginer des formes de « réhabitation » du monde.

Le format de la résidence d’artistes, de designers, de sociologues, etc., en immersion dans les territoires n’est pas nouveau, et a fait la preuve de sa pertinence pour expérimenter et innover. Néanmoins, est-ce suffisant pour trouver des solutions et inspirer des politiques publiques ?

Je ne crois pas que les résidences en milieu rural telles qu’elles existent aujourd’hui aient fait leurs preuves au-delà d’une certaine dimension expérimentale. Pour parler des résidences d’artistes, qui sont celles que je connais le mieux, je crois même qu’elles ont tendance à reconduire le rapport de domination de la ville sur la campagne. Alors qu’elles s’inscrivent généralement dans des politiques culturelles soucieuses de réparer les inégalités territoriales, ces résidences ont tendance à reproduire la logique prédatrice et extractiviste qui régit le rapport de la ville à la campagne : l’artiste vient généralement des villes, capte durant sa résidence des ressources matérielles et/ou immatérielles, donne au public local un accès restreint à sa production (sous forme d’exposition, de médiation ou de sensibilisation) et repart en conservant l’essentiel de la plus-value dégagée qu’il va réinvestir à la ville. C’est cette économie proprement moderne que le programme « Design des mondes ruraux » et ses déclinaisons entendent dépasser. C’est dans cette optique que nous avons opté pour le temps long, dix mois, de sorte que résider soit, au moins tendanciellement, une façon d’habiter. Ainsi les designers sont immergés dans la vie locale, participent à la vie associative, vont faire leur marché et prennent la mesure de la vie habitante, de son rythme, ses battements, ses vides et ses pleins, éprouvant dans leur propre existence le territoire, son organisation et la façon dont les services et les politiques publics y déterminent les existences.

Il y a dans ces programmes la volonté de capter des désirs de bifurcation ou des aspirations à changer les choses pour les convertir en force effective de transformation sociale.

Le ministère de la Culture a annoncé le 22 janvier 2024 vouloir dupliquer ce programme « Design des mondes ruraux » de l’EnsAD sur quatre autres territoires. Pourriez-vous nous en dire plus ? Comment vont être désignés ces nouveaux territoires ? Avez-vous prévu une évaluation pour mesurer les effets et les impacts de ces programmes sur les territoires ?

Considérant les effets induits par cette première expérimentation et le caractère novateur de la démarche, la ministre de la Culture a en effet confirmé l’engagement de l’État pour pérenniser le programme « Design des mondes ruraux » dans le Périgord nontronnais et a souhaité élargir cette démarche à une ambition nationale de design des territoires. Notre idée est de développer une approche par les milieux, en distinguant quatre types de territoires, représentant des cadres de vie variés, tous concernés par des problématiques spécifiques que le design peut aider à résoudre : les milieux littoraux, insulaires, montagnards et forestiers.

Reposant sur l’immersion et la petite échelle, le programme nécessite l’identification de collectivités locales désireuses de l’accueillir. Ce travail d’identification est bientôt achevé et nous devrions être en mesure de lancer les quatre nouveaux programmes en septembre 2024, respectivement dans le Puy de Dôme, et plus précisément dans le Livradois Forez (montagnes), en Moselle, dans le Pays de Bitche (forêts), en Bretagne (littoral) et dans un territoire ultramarin (insulaire).

Quant à l’évaluation de l’impact, elle est un levier central dans la réussite d’un tel projet, afin de faire preuve et de convaincre de l’intérêt de la démarche. Si une démarche d’évaluation est menée depuis le démarrage du projet sur le territoire nontronnais en 2021, le déploiement du dispositif à l’échelle nationale nécessite de revoir notre canevas, en s’intéressant non seulement à l’impact de chaque promotion et projet sur chaque territoire, mais surtout à celui que peut générer la mise en œuvre d’une stratégie maillant une grande diversité de territoires, avec de potentiels effets de comparaison entre ceux-ci.

N’est-ce pas l’occasion d’associer d’autres écoles d’art (École nationale supérieure de création industrielle [ENSCI-Les Ateliers], l’École de design Nantes-Atlantique, Strate-école de design, Sèvres, etc.) pour élargir ce programme ?

Les autres écoles, dont certaines que vous citez, sont déjà associées du seul fait qu’il s’agit d’un programme postmaster : nous avons jusqu’à présent recruté des designers, des architectes et des paysagistes qui ont étudié à l’ENSCI et à l’École de design Nantes-Atlantique, mais aussi dans les écoles du paysage de Blois ou de Versailles, les écoles d’architecture de Belleville ou La Villette, les écoles d’art et design de Limoges ou de Bretagne, à l’école Boulle ou Raymond-Loewy à la Souterraine, ou encore dans des écoles étrangères comme le Royal College de Londres, l’Académie libanaise des beaux-arts à Beyrouth ou le master de design éco-social de l’université de Bolzano.

À Nontron, nous avons, par ailleurs, construit une relation spécifique avec l’EnsAD-Limoges, à travers des workshops et des résidences. Dans la phase de déploiement national du programme, nous souhaitons accentuer cette dimension, en impliquant plus étroitement encore les écoles supérieures des territoires dans lesquels nous allons nous implanter. Je compte également sur l’intégration imminente de l’EnsAD à l’université Paris sciences et lettres (PSL) pour embarquer des étudiants de Dauphine ou de l’ENS, par exemple, qui pourraient nous être précieux en apportant des compétences managériales, organisationnelles ou dans le domaine des sciences humaines.

Nous allons enfin monter un groupe de recherche spécifique sur le design des territoires au sein de notre laboratoire EnsAD-lab, pour associer et former des chercheurs à ces questions, avec le souhait de leur donner accès non seulement à des terrains d’étude, mais aussi à une communauté de praticiens avec lesquels ils pourront instaurer et entretenir un échange nourri.

Le design des politiques publiques s’est largement répandu ces dernières années en collectivités locales, Horizons publics se fait régulièrement l’écho de ces initiatives, et il existe même un réseau de designers intégrés en collectivités locales (Dessein public). Ne faudrait-il pas associer aujourd’hui d’autres approches comme les sciences comportementales ou les démarches d’évaluation pour aller plus loin dans la transformation des politiques publiques ?

Ce sera assurément là l’un des enjeux du groupe de recherche que nous allons créer, en nous appuyant aussi sur tout l’écosystème de l’université PSL, de la science des organisations à Dauphine en passant par les sciences de l’ingénierie des Mines ou de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI) et les sciences humaines à l’école normale supérieure (ENS), ou d’autres acteurs académiques qui font partie de notre écosystème tels que l’Institut Carnot Cognition coordonné par l’université de Bordeaux ou le campus mode, métiers d’art et design (MoMADe) qui fédère un grand nombre des acteurs académiques franciliens dans ces trois domaines.

L’essentiel pour nous est de tenir le cap d’une approche holistique, et donc pluridisciplinaire, et de miser sur la transdisciplinarité pour faire face à la complexité des enjeux et à l’interconnexion des problématiques. Ensuite, au regard de notre objectif de transformation de l’action publique et des conditions de travail que nous mettons en place, notamment l’engagement à résider sur site, à s’immerger totalement dans un territoire, nous nous adressons forcément à un certain type de profil, avec un fort engagement sur les plans écologique et social. Il y a dans ces programmes la volonté de capter des désirs de bifurcation ou des aspirations à changer les choses pour les convertir en force effective de transformation sociale.

Comment d’autres pays européens s’approprient-ils le design des politiques publiques sur leur territoire ? Existe-t-il des démarches ou approches qui vous ont inspiré à l’international ?

Vous pointez là un enjeu et un objectif importants. À ce stade, même si je regarde avec attention ce que fait l’université de Bolsano en design éco-social, le travail remarquable engagé en Espagne par l’artiste agro-écologiste Fernando Garcia Dory avec le projet « Inland » ou encore certains collectifs portugais, notre scope et notre champ d’action sont principalement nationaux. Il est clair cependant que nous devons à terme viser l’échelle européenne. C’est là du reste ce qui m’intéressait beaucoup dans la candidature de Clermont capitale culturelle européenne : il y avait le projet d’un forum européen des massifs sur lequel j’aimerais continuer de travailler à partir du Livradois Forez, où nous allons déployer le programme « Design des massifs », sur une invitation qui nous fut à l’origine adressée par l’équipe clermontoise.

Pourquoi l’Europe est-elle la bonne échelle ? Parce qu’elle permet d’articuler la dimension politique et la dimension écologique. Levier politique et financier de grande envergure, l’Europe est aussi la bonne mesure pour comprendre que les territoires n’obéissent pas seulement à des découpages et des logiques administratives, mais qu’ils répondent aussi à des formes d’organisation terrestre et vivante, qu’en plus des frontières administratives existent des lignes géologiques ou hydrologiques qui déterminent des écosystèmes. C’est précisément cette double dimension qu’il est aujourd’hui urgent d’explorer à l’échelle européenne et dont j’espère qu’elle sera mise à l’agenda des prochaines élections. Pour paraphraser une formule célèbre, je dirais volontiers que l’écologie sans politique c’est du jardinage – tout en ajoutant que la politique sans écologie, c’est du suicide. Et c’est précisément parce qu’il est du côté de la vie que le design doit être aujourd’hui à la fois politique et écologique.

Pour un design des mondes ruraux

Qu’est-ce que le design vient donc faire à la campagne ? Né avec la Révolution industrielle et l’expansion des villes, celui-ci n’est-il pas aux antipodes de la vie rurale et de ses territoires frappés par la désindustrialisation ?

S’il est assurément lié à la modernité industrielle et urbaine, le design n’en est pas pour autant l’apanage. Renvoyant à une démarche de conception et de projection, il excède aussi bien la sphère de l’objet que le domaine de l’industrie ou du luxe. Il est avant tout une méthodologie qui donne la priorité à l’usage, envisagé aussi bien comme point de départ que comme finalité.

Or, les campagnes sont aujourd’hui affectées d’une ambivalence qui se prête particulièrement à une telle approche. En même temps qu’elles sont en proie à diverses formes de déprise (démographique, agricole, industrielle, commerciale et des services), elles connaissent un regain d’attractivité sous l’effet d’une sensibilité écologique croissante. Dans cette situation paradoxale, les territoires ruraux concentrent des problématiques d’usages et de relation dont le design peut se saisir sur la base d’un intérêt mutuel.

Ce que le design peut apporter à la campagne, c’est une méthodologie et une approche pertinentes à propos de questions qui s’y posent avec la plus grande acuité : mobilité, vieillissement de la population, alimentation, accès aux services et aux réseaux d’information et de distribution, conflits d’usages entre populations locales et nouveaux habitants, etc. Ce que la campagne peut apporter au design, c’est un accès à des formes de connexion à la terre et au vivant, à des expériences situées, à des savoir-faire et des réseaux de solidarité, à des échelles réduites et adéquates qui peuvent nourrir nos façons de vivre et d’habiter à l’échelle terrestre.

Tel est le double mouvement que décrit ce livre, à la croisée de la géographie, l’histoire, l’anthropologie, l’économie, la politique, la morale et l’esthétique.

  1. Tibloux E. (dir.), Design des mondes ruraux. Ce que le design fait à la campagne (et réciproquement), 2024, Berger-Levrault, Au fil du débat – Action publique.
  2. C’est le quatrième titre de la collection Au fil du débat – Action publique, fruit du partenariat entre les éditions Berger-Levrault et la chaire Transformations de l’action publique de Sciences Po Lyon, dirigée par Christian Paul.
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