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Rob Hopkins : « Toute l’imagination vient des populations, des communautés et des organisations »

Rob Hopkins
Dans cette exploration passionnée, Rob Hopkins interroge le déclin de notre imagination et la manière dont nous pourrions lui redonner de la vigueur.
©Actes Sud
Le 27 octobre 2020

Et si… ? On libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons : c’est le titre slogan du dernier livre de Rob Hopkins, professeur de permaculture et initiateur du mouvement international des villes en transition. Aux antipodes de la méthode des collapsologues, l’écologiste britannique estime que pour vaincre le changement climatique, l’essentiel est de faire s’épanouir notre imagination.

 

Il propose une méthode consistant à démarrer une phrase par « et si ? » pour imaginer le futur que nous souhaitons et le mettre en application à l’échelle locale, dans sa rue, son quartier, sa communauté, son village ou sa ville. Pour chaque « et si ? » formulé, le but est de trouver des solutions. C’est un appel à l’action pour libérer l’imagination collective afin de commencer des changements rapides et profonds. Nous l’avons interviewé à l’occasion de la parution de son dernier livre.

Quel est le message que vous souhaitiez transmettre en écrivant ce livre ? Son titre parle du pouvoir de l’imagination face aux nouveaux défis que nous devons affronter, pourriez-vous nous en dire plus ?

J’ai lu de nombreux ouvrages de personnalités que j’admire, comme Naomi Klein et Bill McKibben. De manière récurrente, ils qualifiaient le changement climatique d’échec de l’imagination. C’est quelque chose qui m’a marqué, une notion qui m’a semblé très intéressante et puissante. Je me suis demandé si, à ce moment de l’histoire où nous devrions redoubler d’imagination, notre imagination n’était pas anémiée. Ce livre a donc été une exploration autour des questions « Vivons-nous dans une époque de pauvreté imaginative ? », « Créons-nous les conditions idéales pour le rétrécissement de notre imagination ? Et si tel est le cas, quelles sont ces conditions et comment peut-on les inverser ? » et « Comment pouvons-vous faire croître intentionnellement et systématiquement notre imagination collective ? ». Le livre est un cheminement à travers ces questions, illustré de plusieurs histoires.

Nos dirigeants n’ont aucune imagination et ne parviennent pas à imaginer une autre manière de faire.

Une population mal nourrie donne lieu à une augmentation des maladies, un mauvais système éducatif ne nous permet pas de réaliser pleinement notre potentiel, mais ce déclin de l’imagination, lui, est invisible. Le message du livre est « Non, c’est vraiment important. Si nous perdons notre imagination collective, nous avons un gros problème. Nous devons stopper ce déclin et l’inverser. » Si nous y parvenons, nous disposerons d’une toute petite marge de manœuvre pour éviter un dérèglement climatique catastrophique.

Pour cela, nous devons tout ré-imaginer et reconstruire. Cela devrait nous remplir de joie, mais en réalité, nous soupirons sans enthousiasme. Mon espoir est donc que ce livre nous donne la conviction qu’être imaginatif rend heureux et maintient en bonne santé. Si nous pouvons utiliser le pouvoir de l’imagination pour faire des dix prochaines années la période de transformation extraordinaire qu’elles doivent être, cela aura été la décennie la plus excitante de nos vies.

Votre méthode est celle du « what if ? ». Et si… On libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?

Oui, ces deux mots « et si » sont peut-être les deux plus importants de notre langue aujourd’hui : quand nous créons un espace où les personnes demandent « et si ? », nous ouvrons des possibilités pour l’avenir. Très souvent, dans nos vies (au travail, en politique ou avec nos amis), lorsque nous demandons « et si ? », les gens nous répondent « oui, mais ça ne fonctionnera jamais ». Nous ignorons et écrasons l’imagination. Cependant, si nous demandons « et si ? » et que quelqu’un répond « oui, et… », là, c’est une tout autre relation.

Le livre présente de nombreux projets formidables qui ont vu le jour grâce à un « et si ? ». Pour l’un des intervenants, poser une très bonne question « et si ? », c’est comme écrire la première moitié d’une question excitante sur un tableau et laisser les gens la compléter.

Selon moi, c’est une aptitude que nous devons absolument développer. Aujourd’hui, beaucoup de nos hommes politiques sont du type « oui, mais ». Le livre est donc un appel à plus de vision et d’imagination dans nos politiques.

Pourriez-vous nous donner un ou deux exemples de situations dans lesquelles l’imagination aide à trouver des solutions ?

L’un de mes exemples préférés du livre est un projet situé à Liège, en Belgique. Leur question était : « Et si, pendant toute une génération, la majorité de la nourriture consommée dans cette ville provenait des terres les plus proches de la ville ? » Cette interrogation a généré une sorte de boîte à idées dans laquelle les gens pouvaient déposer leurs idées et leurs histoires. Au cours des cinq dernières années, ils ont mis en place vingt-cinq nouvelles coopératives à Liège, ont suscité un investissement de cinq millions d’euros de la part des locaux et ont créé une ferme, deux vignobles, une brasserie et quatre magasins. C’est un projet incroyablement imaginatif. Le maire a déclaré : « C’est maintenant l’histoire de notre ville. Nous disions que nous voulions une smart city, mais maintenant, nous voulons une ville en transition. »

Je raconte aussi l’histoire d’un groupe de transition à Londres, situé dans une partie de la ville qui ne disposait d’aucun espace vert, ni place centrale, seulement un emplacement généralement encombré de bus. Un jour, ils ont évacué tous les bus et ont fait de ce lieu ce qu’ils souhaitaient : ils l’ont transformé en espace vert, l’ont rempli de nourriture, de musique, d’activités, de fleurs et ont même mis du véritable gazon par terre… Et cela a changé la vision des gens et a élargi leur champ des possibles. Ils se sont dit : « Et si ce lieu devenait l’espace vert du village ? », et ils ont pu le vivre l’espace d’un jour. Cette expérience a été très puissante.

Vous dites que « le déclin de l’imagination est lié au déclin du jeu. Autrefois, les enfants jouaient tout le temps ensemble. Le jeu et l’humour sont des instruments du changement. Les enfants qui ne prennent pas de risques deviennent des adultes qui ne prennent pas de risques ». Comment pensez-vous que le jeu pourrait nous aider à trouver des solutions et à étendre notre imagination ? Quel est le rôle du jeu et des jeux, ensemble et dans la société ?

Le jeu est absolument vital pour nous, pour notre santé et notre bien-être. Les constats des recherches sur les enfants n’ayant pas le droit de jouer sont effrayants. Quand j’étais petit, beaucoup d’enfants jouaient dehors toute la journée. Ils avaient des jeux et toute une culture dont les adultes ne savaient rien. Maintenant, cela a presque disparu et je trouve cela très triste. Je pense que cette disparition du jeu transparaît d’ailleurs dans les défis, l’anxiété et les problèmes que rencontrent les jeunes aujourd’hui. Même en tant qu’adultes, nous ne jouons pas et nous ne laissons aucune place au jeu.

Le livre pose donc la question : « Que se passerait-il si notre activisme était étayé par le jeu, si le jeu faisait partie de notre quotidien, de notre travail, et s’il était incorporé dans notre ville et nos politiques ? » Je raconte l’histoire d’un homme politique en Colombie qui adorait combiner le jeu et la politique et qui a réalisé beaucoup de projets extraordinaires quand il était maire de Bogotá. Si nous devons nous atteler à la lourde tâche que représente la lutte contre le changement climatique, il faut que cela soit amusant et excitant et que nous ayons la sensation de construire l’histoire. C’est autant du jeu que de la politique.

La crise du climat exige que nous ré-imaginions et reconstruisions tout, c’est donc fondamentalement un travail d’imagination.

Dans votre livre3, vous parlez du ministère de l’Imagination et d’une stratégie nationale pour que les gouvernements enrichissent leurs politiques publiques avec de l’imagination et de la créativité. Pourriez-vous détailler ce point ?

Je pense que nous devons admettre que, d’une certaine manière, l’imagination est un privilège. Si nos besoins primaires d’abri, de nourriture et de sécurité ne sont pas satisfaits, il est très difficile de mener une vie imaginative. Le racisme systémique, la colonisation ou l’exclusion sociale sont très nocifs pour l’imagination, de même que l’anxiété, la dépression, la solitude, le traumatisme, etc.

Actuellement, nous créons les conditions parfaites pour affaiblir la créativité : nous vivons dans une période d’anxiété, avec des niveaux de solitude et d’isolement encore jamais vus auparavant.

Je pense donc que nous devons commencer par reconnaître que nous ne sommes pas équitables en termes d’imagination. Certaines personnes sont très imaginatives, mais d’autres n’en sont pas capables, car elles ne vivent pas dans des conditions qui leur permettent de mener une vie imaginative. Pour moi, nous devons explorer les idées d’un revenu universel de base, d’une semaine de trois ou quatre jours… Toutes ces propositions sont des stratégies visant à créer des conditions dans lesquelles les gens sont plus à même d’imaginer.

Dans le livre, je suggère de réfléchir, nationalement, aux modalités qui permettraient de mettre en place une législation protégeant le droit d’imaginer. Si vous êtes en situation de précarité économique, que vous jonglez entre trois emplois, que vous ne savez pas où vous allez vivre, etc., vous n’avez pas le même droit d’imaginer que les autres. Je pense que l’imagination doit être distribuée de manière plus équitable dans notre culture, mais cela ne sera possible que si les gouvernements orientent véritablement leurs actions dans ce sens. J’espère que le livre va ouvrir un débat sur la manière dont notre économie, nos politiques, notre système éducatif et nos médias nuisent à notre imagination et s’opposent à cette idée selon laquelle l’imagination est importante et doit être développée. Nous devons inverser cette tendance.

Quelle est votre opinion concernant la crise sanitaire liée au covid-19 ? Pensez-vous que les gouvernements ont été à la hauteur ? Pensez-vous que l’imagination nous aidera à faire face à une nouvelle vague de covid-19 ? Pensez-vous que Boris Johnson doit être plus créatif qu’il ne l’est aujourd’hui ?

Je pense que le Royaume-Uni a été l’un des pays les plus mal gérés. Avec les États-Unis et le Brésil, ils ont été les plus mauvais élèves ! Leur point commun ? Leurs dirigeants sont tous obsédés par le populisme. Ce qui a été très intéressant, c’est que la pandémie a offert, pas à tous mais à un grand nombre de personnes, beaucoup plus d’espace dans leur vie : les gens ont pu faire une pause et se reconnecter au monde et aux personnes qui les entourent, aux oiseaux, aux insectes, etc. Cet espace a généré une explosion d’imagination : les gens ont filmé leur famille en train de faire des chorégraphies ou se sont déguisés en peintures célèbres. Ils ont eu plus d’espace pour lire, écrire et apprendre de nouvelles choses. Toute une conversation a démarré autour de l’après-covid. Dans les sondages d’opinion, les gens ont dit : « Nous ne voulons pas recommencer comme avant. » C’était fantastique ! Le problème, c’est que nos dirigeants n’ont aucune imagination et ne parviennent pas à imaginer une autre manière de faire. Toute l’imagination vient des populations, des communautés et des organisations. En réalité, au fur et à mesure que vous vous approchez du sommet, cette imagination s’évapore.

Quand je donne des conférences, je commence toujours en demandant aux personnes de fermer les yeux et de s’imaginer dans dix ans. J’ai fait cet exercice avec peut-être quinze personnes en atelier et avec un millier et demi de personnes dans une grande salle à Louvain-la-Neuve, en Belgique. Ensuite, ils m’ont raconté ce qu’ils avaient vu : ils ont toujours dit que le chant des oiseaux était plus fort, qu’il y avait moins de voitures, que l’air était plus respirable, qu’il y avait un fort esprit de communauté et un objectif commun. Et c’est exactement ce que nous avons eu ! Il y a quatre mois, les gens disaient « Ça n’arrivera jamais de mon vivant », et pourtant c’est bien ce qu’il s’est passé au cours des derniers mois. Je pense que, maintenant qu’ils l’ont vécu et qu’ils ont eu le temps d’y réfléchir, les gens seront beaucoup plus enthousiastes et ouverts aux possibilités dont nous parlons dans le mouvement de transition.

Dans notre revue, nous parlons de science-fiction (SF) pour imaginer le futur de l’action publique. La SF est-elle selon vous une source d’inspiration pour l’imagination ?

Je ne lis pas beaucoup de SF, mais je connais beaucoup de personnes qui en lisent. De nombreux activistes s’inspirent énormément des auteurs de ce genre : Ursula Le Guin, Octavia Butler, etc. À travers la SF, ils explorent les problèmes des utopies et des futurs alternatifs. Tout cela me semble très important. Dans le livre, j’ai échangé avec un auteur de SF qui parle de « hopepunk », ce genre est basé sur la croyance fondamentale que l’être humain est bon et capable de réaliser des choses extraordinaires. Rilke a dit quelque chose de magnifique : « Le futur doit vivre en toi bien avant qu’il ne survienne. »

Je pense que la SF, la musique, l’art, la poésie, etc. nous aident à expérimenter ce que pourrait être l’avenir.

En France, depuis les dernières élections, de nombreuses villes françaises sont désormais dirigées par des écologistes : Bordeaux, Lyon, Grenoble, etc. Pensez-vous que c’est un premier pas vers l’imagination au pouvoir ?

Vivant au Royaume-Uni, où nous avons le pire gouvernement de toute l’histoire britannique, je suis très jaloux. Je n’appartiens à aucun parti ni mouvement politique en particulier, mais pour moi ces élections ont été le résultat d’un gros travail que beaucoup de gens formidables font en France depuis longtemps. Ce qui est formidable avec l’imagination, c’est qu’elle s’épanouit mieux quand elle est délimitée. Par exemple, si je vous dis : « Racontez-moi une histoire », vous n’allez pas savoir quoi répondre. En revanche, si je vous dis : « Racontez-moi une histoire à propos d’une souris qui vit dans la bibliothèque derrière vous. Elle a un petit chapeau bleu et un piano minuscule », vous pouvez commencer à réfléchir. Quand nous mettons des limites à l’imagination, nous pouvons être beaucoup plus créatifs.

En soi, l’élection d’un maire écologiste ne rend pas votre village ou ville plus imaginatif·ve. Cependant, si un homme politique local ou un maire est honnête sur l’urgence climatique, sur la crise de la biodiversité et sur les limites auxquelles nous sommes confrontés, et qu’il apporte une énergie et une créativité au sujet, je pense que cela rend inévitablement les gens plus imaginatifs. Ils peuvent alors rendre leur environnement plus démocratique et donner naissance à quelque chose comme le Bureau de l’imagination civique à Bologne. La crise du climat exige que nous ré-imaginions et reconstruisions tout, c’est donc fondamentalement un travail d’imagination. Ce travail ira plus vite si les gens sentent qu’ils font partie intégrante du changement et s’ils ont l’impression qu’il leur appartient. Si ces nouveaux maires peuvent créer ces conditions, en effet, ces élections donneront naissance à une ville plus imaginative.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai débuté une série de podcasts appelée « From What if to What next ? » 4 : j’invite les auditeurs à m’envoyer leurs questions « et si ? » et ensuite, je trouve les deux personnes les plus qualifiées pour explorer la question et la transformer en réalité. C’est très amusant. Je fais aussi partie d’un réseau de transition et nous travaillons sur un projet que nous lancerons en septembre et qui s’intitule « From What Is to What if to What next ». Le projet durera quatre mois et transportera les gens dans leur imaginaire afin de découvrir ce qu’ils souhaitent et comment le concrétiser.

  1. Hopkins R., Et si… ? On libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons, 2020, Actes Sud.
  2. Interview réalisée en anglais le 9 juillet 2020, et traduite par Coline Roux.
  3. Hopkins R., Et si… ? On libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons, op. cit., p. 200 : « Et si nos dirigeants favorisaient l’enrichissement de l’imagination ? »
  4. https://www.robhopkins.net/2020/05/25/from-what-if-to-what-next-episode-one/
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