Ewen Chardronnet : « Comment les nouvelles données citoyennes peuvent façonner la ville de demain »

Nuage vert s'échappant de l'incinérateur d'Ivry-Sur-Seine (2010)
©HeHe
Le 10 avril 2019

Rédacteur en chef du magazine en ligne Makery, spécialisé sur la culture des fab labs, de la biologie associative et de la culture « Do it yourself » (DIY) en général, Ewen Chardronnet invite citoyens et artistes à s’approprier et à exploiter les données pour agir sur les territoires. Selon lui, fab city et smart city sont deux philosophies distinctes d’exploitation des données publiques pour les villes de demain. Ewen Chardronnet a donné une conférence au POLAU le 13 décembre 2018 autour des relations entre data, arts et territoires. C’est à cette occasion que nous l’interrogeons sur les usages publics, citoyens et artistiques des données publiques urbaines.

Pour commencer, quelle différence peut-on faire entre les notions de smart city et de fab city ?

Je m’intéresse au modèle de la fab city car il est très inspirant pour les innovateurs et artistes en général. C’est un modèle qui intègre les designers, artistes, dans la compréhension de la nécessité de relocaliser la production sur les territoires et de développer le réemploi. Les smart cities sont basées sur les grosses infrastructures, la logique d’installation de la fibre, etc. Elles correspondent à cette couche numérique cachée, liée à la mise en place de réseaux énergétiques, de transport, des réseaux intelligents. Les modèles de « ville intelligente » s’appuient sur des entreprises de télécommunications et technologiques. Ils commencent à être remis en question car ils ont tendance à ne pas utiliser ces technologies en prenant en compte les logiques d’usages et les questions sociales. On sait que la ville se construit par sa complexité. On s’aperçoit que les modèles d’industrialisation avec des visions de long terme, peuvent ne pas être si « smart » que cela. Les usages effectifs peuvent rendre rapidement les modèles généraux obsolètes. Les travaux de Saskia Sassen, sociologue des villes globales et de la mondialisation économique et auteure chez Gallimard de Expulsions1, met en exergue la brutalité et la complexité de l’économie globale. Elle pose aussi la question des déviations d’usage, des questions qui inspirent grandement les artistes.

Quels sont les exemples parlants d’usages déviants de la smart city ?

Dans la logique des smart cities, on entre dans une société semi-robotisée dans laquelle les usagers sont très peu défendus s’il y a un déraillement dans la machine générale. Le compteur Linky, dont on parle beaucoup, s’inscrit dans une logique de smart city. C’est un équipement dédié à l’optimisation de la consommation électrique pour une meilleure régulation pour les fournisseurs. Mais on peut entrevoir ses déviances d’usage en termes de surveillance policière, par exemple.

Avec le recueil des données autour de la production nocturne, on va s’intéresser à l’activité des personnes. Le fait de voir que des machines tournent anormalement la nuit peut faire penser au travail illégal, comme la production de marijuana. Or les commerçants, exploitants agricoles, travailleurs indépendants ou les informaticiens faisant tourner des serveurs, peuvent avoir des activités de nuit. Il y a un caractère intrusif à cette logique de smart grid. La ville est multiple et faite de singularités, mais nous sommes dans une société qui commercialise les données et les recoupent pour les analyser. La smart grid généralisée part de l’optimisation de la consommation mais peut amener à des déraillements sur l’usage des données et à la surveillance.

Vous évoquez l’usage de la notion de « métabolisme urbain » pour les fab city. En quoi est-il différent de la logique smart city ?

Autour des questions dites de « métabolisme urbain », la fab city repose aussi sur l’analyse de données. Mais c’est un modèle qui, à mon sens, va à l’encontre de celui des smart city. Son objectif est de développer de nouveaux indicateurs pour mesurer l’efficacité de la relocalisation de la production. Le fab city indice vise à trouver des indicateurs sur les modèles productifs locaux dans l’idée de faire du rééquilibrage. La démarche propose de travailler l’entrée et la sortie des données et par incidence l’entrée et la sortie des produits sur un territoire. Concernant la donnée de consommation et d’usage des déchets, quand on reçoit la matière première, on cherche à savoir ce que l’on utilise effectivement et ce qui est renvoyé à l’extérieur de la ville. La filière bois est assez concernée par le sujet. Le but est l’usage maximalisé des ressources. S’il y a des chutes, on les donne, on les réemploie, on recycle, on fait travailler d’autres filières. À ce jour beaucoup de déchets sortent de la ville. Or, on peut imaginer d’autres usages pour les palettes, les cartons, et même mieux penser le compostage en ville. À Paris, il y a désormais des collecteurs de compost de déchets de restaurants pour les déchets verts ou encore le marc de café, à destination des potagers urbains.

À ce jour, comment les villes partagent-elles ces pratiques et cette culture ?

Les données de la fab city permettent de partager entre villes des plans open source dans le domaine du design, de la construction de mobiliers urbains et de bureau, mais aussi de bonnes pratiques, des questions de management. Certains cabinets d’urbanistes indiquent que la capacité de développement d’un territoire dépend de trois facteurs : attirer les touristes, donner du travail et avoir un effet multiplicateur local, à savoir le fait de faire circuler durablement les richesses par des échanges locaux.

On constate que l’effet multiplicateur local est en très nette baisse depuis une cinquantaine d’années. Or, on parle de plus en plus de recréer de l’activité dans les centres urbains des villes moyennes, par exemple. À ce titre, les villes de Cholet et de Saint-Étienne ont un modèle productif intéressant en termes de relocalisation. D’autres sont plus en retard. Le fab city index calcule le degré d’autosuffisance du territoire sur la base de 250 indicateurs. Les villes françaises en tête à ce jour sont Paris, Lyon et Strasbourg.

Pouvez-vous donner un exemple d’artiste travaillant dans une logique de fab city ?

Sur le territoire de Plaine commune, Bellastock, un collectif d’architectes a été investi sur une mission de métabolisme urbain et de réemploi par Plaine commune en Île-de-France. Plaine commune est une zone de stockage, de production et de distribution importante, avec beaucoup de palettes et de cartons. Le collectif travaille ainsi autour du recyclage des déchets de livraison à partir des données de la ville, de la Seine Saint-Denis et de la région. Plaine commune mène de nombreuses recherches en ce sens, notamment en partenariat avec la Maison des sciences de l’homme et l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) dirigé par Bernard Stiegler. L’objectif de cette opération est de limiter la consommation de matériaux neufs de construction, la quantité de déchets sur les chantiers, de réduire des flux de camion, de changer le regard sur les déchets et de favoriser l’emploi local.

Dans votre conférence, vous évoquez par ailleurs l’usage par les artistes de la notion de « responsive city ». En quoi cela consiste ?

L’Institute of Advanced Architecture of Catalunia présente la « responsive city » comme modèle alternatif, où l’architecture se transforme en un organisme évolutif, capable de réagir, en temps réel, aux données diverses. Ce modèle concerne les vêtements connectés, la réalité virtuelle, la réalité augmentée et l’Internet des objets en général. De nombreux artistes travaillent sur ces questions. Pour certains d’entre eux l’enjeu est de produire des données citoyennes open source, autour de la qualité de l’air, par exemple. J’ai travaillé depuis 2015 en soutien du projet de la fondation Aerocene initiée par l’artiste Tomas Saraceno, dont je suis membre. Le projet était présenté au Palais de Tokyo à l’automne 2018 lors d’une carte blanche donnée à Saraceno. Il proposait une grande focale sur la question de l’air. J’ai accompagné l’équipe Design by data de l’école d’ingénieurs des Ponts et chaussées qui a, pour l’occasion, développé des kits pour ballon météo. Les ballons promus par Aerocene sont des ballons « zéro carbone ». Au lieu d’utiliser de l’hélium ou un brûleur, c’est une toile noire chauffée par les rayons du Soleil qui permet au ballon de s’élever. La fondation conteste le monopole de la loi de l’aviation et veut inviter à mieux réglementer l’espace atmosphérique. Pour cela, elle cherche à produire de nouvelles données citoyennes. Les capteurs mesurent la température suivant l’altitude, le degré de carbonisation de l’air et de pollution. Des études montrent qu’il y a du vivant, des bactéries dans la haute atmosphère, ce qui conduit Aerocene à dire que l’on ne peut pas laisser les compagnies aériennes faire ce qu’elles veulent, sans aucune loi ou taxe sur les effets du kérosène dans l’atmosphère. En complément de ces démarches, il y a aussi des productions citoyennes de données urbaines, comme avec AirCitizen. Les réseaux de pair à pair permettent d’investir les citoyens dans les quartiers. Les expériences menées à Paris permettent de ne pas se baser uniquement sur les données de Airparif, réalisées sur des grands points de captation. Si des citoyens envoient les données prises à des carrefours à des ONG, cela peut aboutir à des réglages plus fins.

Avez-vous un exemple d’expérience ayant eu un impact sur une politique locale ?

De manière générale, il faut reconnaître que les capteurs citoyens sont moins précis que les capteurs professionnels à ce jour. On est sur des logiques d’actions symboliques, de construction de réseaux citoyens. Cela crée de la dynamique collective, avec les écoles, la communauté mongolfiériste pour l’espace aérien, par exemple, et sur de nombreux autres sujets qui mériteraient des mesures citoyennes comme la question du bruit, de la qualité de l’eau ou encore des perturbateurs endocriniens. Ces expériences amènent à de la conscientisation et, à un moment donné, les politiques sont obligés d’en tenir compte. Pour citer un exemple, j’ai travaillé en 2008-2009 sur le projet dit « Nuage vert ». J’étais à l’époque commissaire d’exposition invité par la région Île-de-France, le pôle Cap digital et la manifestation Futur en Seine. Le collectif HeHe a été sélectionné à partir d’une action menée à Helsinki. L’idée était de projeter un laser vert sur le contour de la fumée d’une cheminée d’incinération de déchets. L’illumination d’une cheminée industrielle met en lumière la question de la pollution. Cette fumée est constituée de vapeur d’eau mais elle contient des micro-particules invisibles. À Helsinki, le collectif avait travaillé en toute intelligence avec une centrale thermique et la compagnie d’électricité finlandaise. L’idée était de récupérer les données de consommation pour ajuster la production de l’usine en fonction de ces dernières. Ils ont lancé des initiatives populaires, où les habitants pouvaient couper leur chauffage pour voir l’impact de la baisse de consommation sur la cheminée. Moins on consommait plus le nuage brillait. Ce travail a plutôt bien fonctionné en Finlande. En Île-de-France, l’opération concernait l’incinérateur du sictom de Saint-Ouen. À l’époque la mairie de Saint-Ouen avait un projet d’éco-quartier à deux pas de l’incinérateur. La mairie a bloqué le projet. Les artistes ont dû le réaliser en pirate. Un grand débat public s’est engagé et s’est terminé en esclandre. Tout cela à cause de deux artistes qui avaient décidé d’éclairer au laser la fumée d’un incinérateur. Le projet s’est finalement poursuivi avec l’incinérateur d’Ivry, en travaillant sur la question du réemploi avec le collectif 3R (pour réduire, réutiliser, recycler).

Quels sont les enjeux à venir dans le traitement et l’analyse des données publiques pour les territoires ?

Plus les bases de données s’ouvrent, plus on découvre la difficulté de les assembler et de les faire dialoguer entre elles. Les institutions officielles (mairies, gouvernements, institutions internationales) ont déjà des façons de travailler différentes. Les organisations de la société civile (ONG, associations) ont elles aussi leurs logiques. En piochant dans les bases de données de l’OCDE, de l’Union européenne, dans les sites de données géographiques open source, ou encore dans les portails de données ouvertes de plusieurs métropoles, nous sommes mis en face de la difficulté d’homogénéiser les intitulés et langages afin de préparer des analyses croisées.

Le fab lab city index a choisi d’écrire ses propres scripts pour récupérer les données via les API des sites sources et de tenter d’homogénéiser les index au sein de l’application. Le problème n’en est pas moins plus général. La question de l’ouverture et de l’exploitation des données publiques est une chose mais à partir du moment où il n’y a pas de standards communs au niveau national et mondial pour les données publiques cela ne facilite pas leur utilisation par la société civile à ce jour.

1. Sassen S., Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, 2016, Gallimard.

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