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Prospective : quelle sobriété numérique pour les territoires à l’ère de la post-crise covid-19 ?

Le 30 juin 2020

La compréhension des enjeux environnementaux nous montre la nécessité impérieuse d’un numérique plus frugal, plus économe des ressources de la planète, à rebours de la course à la performance et à l’abondance : le numérique d’aujourd’hui est bien trop vorace pour le monde de demain.

Résumé

Le numérique s’est plus que jamais révélé comme une infrastructure critique de notre société pendant la crise liée à la pandémie covid-19. Avec l’explosion des besoins (réseaux, services cloud, équipements, etc.), la crise a été un révélateur de notre vulnérabilité et de notre dépendance au numérique. D’autres crises à venir, liées, par exemple, à des phénomènes climatiques violents, mettent physiquement hors d’usage une partie des réseaux et des serveurs d’une zone ou crée des situations d’insécurité énergétique. Ces situations ne demandent pas seulement de la sobriété mais aussi de la résilience.

Le numérique est aussi l’un des dispositifs de techno-pouvoir des crises de demain, les ressources rares devenant un enjeu entre territoires et pays riches et pays pauvres. Face aux limites de la planète auxquelles une grande part de l’Humanité se confronte déjà, le numérique propose de nombreuses possibilités de contrôle. Les enjeux de pouvoir sont aussi, historiquement, au cœur des problématiques environnementales, à commencer par la surexploitation des ressources. Les dispositifs numériques, selon les acteurs qui les contrôlent et promeuvent, peuvent être des facteurs de captation de la valeur par un petit nombre d’acteurs économiques puissants, outillés par le big data et tirant parti de l’économie de plateforme pour structurer et contrôler les échanges de biens et services.

La dépendance numérique doit être un point de vigilance pour les organisations et les territoires. Notre dépendance numérique ne cesse de croître, le numérique étant souvent pensé et déployé en substitution plutôt qu’en articulation avec des modalités préexistantes. Cette dépendance numérique se paie chèrement sur le plan environnemental : course à la performance technique et à la consommation, renouvellement de parcs, de matériels en parfait état de marche mais obsolescents, de logiciels laissés à l’abandon par des start-up liquidées ou des fournisseurs inconstants, de vulnérabilité des commanditaires et des usagers et de responsabilités diluées. En cas de crise, la dépendance se mue en désarroi, nouveaux achats, recherche de solutions techniques nouvelles.

Il faut envisager un numérique au service des soutenabilités, porteur d’autonomie et de capacités pour l’adapter aux enjeux environnementaux du monde de demain.

L’épreuve des crises, un révélateur

Pourtant, à l’épreuve de la situation de crise née de la pandémie covid-19, le numérique s’est plus que jamais révélé comme une infrastructure critique de notre société : soudain, en quelques jours, nous avions besoin de réseaux puissants, de services cloud accessibles à tous, d’équipements pouvant tenir la charge du télétravail et des téléconsultations, de la continuité pédagogique, des démarches en ligne et de nombreux autres services. La contradiction n’est qu’apparente entre ce besoin d’un numérique plus puissant et l’enjeu d’une moindre empreinte écologique : en situation de crise, il nous faut apprendre à partager la ressource, à tirer un meilleur parti des matériels disponibles, à ne pas dévorer la bande passante de nos réseaux. Dans la situation que nous connaissons depuis mars 2020, un numérique nettement plus sobre se serait révélé beaucoup plus efficace.

D’autres crises seraient porteuses d’autres enseignements : il s’est déjà produit que les phénomènes climatiques violents mettent physiquement hors d’usage une partie des réseaux et des serveurs d’une zone géographique, et cela se reproduira.

Et une partie de la planète connaît bien les situations d’insécurité énergétique auxquelles les pays riches seront de plus en plus exposés. Ces situations ne demandent pas seulement de la sobriété, qui serait radicalement insuffisante : elles demandent de la résilience. Les principaux fournisseurs de technologies y sont préparés, ce qui peut faire que les systèmes principaux de notre société, les hôpitaux, les services publics, les banques, ne s’effondrent pas aussitôt. Mais si de nombreuses grandes organisations disposent aujourd’hui de systèmes numériques résilients et résistants aux submersions, inondations et autres catastrophes (comme aux risques informatiques divers), ce n’est certainement pas le cas de leurs collaborateurs ni de la société qui les environne : les petites entreprises, les associations, les territoires, les clients et les citoyens. Or, le principe même du numérique, sa différence avec l’informatique centrale et les réseaux professionnels comme on les a connus depuis des décennies, c’est qu’il est dans nos poches, nos rues et nos foyers : nous faisons partie, en un sens, de cette infrastructure, avec nos équipements, abonnements et usages. Le concept de résilience est d’ailleurs utilisé en informatique comme en psychologie, en biologie ou en aménagement du territoire : un système résilient doit faire la preuve de ses capacités d’adaptation aux crises mais aussi aux incertitudes, il va reposer sur des formes de solidarité et de modularité de ses éléments, sur des capacités humaines et techniques à coopérer.

Le numérique : dispositifs de techno-pouvoir des crises de demain

Qu’elles soient sanitaires ou climatiques, les crises d’aujourd’hui et de demain se doublent de tensions politiques et géopolitiques extrêmes : les ressources rares deviennent un enjeu entre territoires et pays riches et pauvres ; les migrations forcées ou interdites bouleversent le paysage d’un monde structuré par le libre-échange des biens et des services et dont les modèles industriels et commerciaux supposent la libre circulation. Or, dans de nombreux cas de figure, seules les infrastructures numériques fonctionnent presque normalement, tandis que la logistique souffre, les mobilités sont empêchées, les magasins sont fermés, les services sociaux sont inaccessibles : dès lors, le numérique prend plus ou moins le relais, au bénéfice de quelques-uns ou au bénéfice de tous. Dans la crise covid-19, il outille des approvisionnements locaux, des circuits courts alimentaires, des solidarités de proximité et de voisinage ; comme il renforce la puissance d’Amazon. Il donne aux makers les moyens d’imaginer des solutions de fortune pour réparer ou améliorer des matériels utiles, sous réserve que la propriété industrielle le permette.

Face aux limites de la planète auxquelles une grande part de l’Humanité se confronte déjà, le numérique propose de nombreuses possibilités de contrôle.

Entre autres choses, il outille les tickets de rationnement de demain, et si l’image peut paraître violente, elle est à la mesure de situations existantes aujourd’hui : quand il faut compter avec l’énergie rare, il faut comptabiliser et répartir les usages. Les compteurs intelligents, le pesage des déchets, les péages urbains, les capteurs de qualité de l’eau ou de l’air, les outils de traçage des mobilités ou de contrôle d’accès à telles ou telles ressources, tels ou tels lieux (voire les portiques ?), sont déjà à l’œuvre, au service des meilleures intentions : faire baisser les intrants, la demande, les déchets. En situation plus radicale, la nécessaire normativité environnementale combinée à la puissante normativité numérique seront porteuses d’un techno-pouvoir exorbitant, politique et économique, si la société n’y prend pas garde et n’imagine pas les modalités démocratiques et de confiance nécessaires – c’est ce que cherchent à faire, par exemple, des villes comme La Rochelle en poursuivant la piste du self data dans la perspective de son programme « Territoire zéro carbone en 2040 ». Dans de telles situations, le numérique peut faciliter la privatisation des ressources au profit d’un petit nombre – comme ces fortunes de la tech qui préparent leur exil en zones d’abondance protégées, à défaut de changer de planète ; d’où l’enjeu d’avenir que représentent les communs – ceux de la nature et de la planète comme les communs numériques.

Les enjeux de pouvoir sont, historiquement, au cœur des problématiques environnementales, à commencer par la surexploitation des ressources, facteur-clé du colonialisme et source de nombreux conflits contemporains. Les dispositifs numériques, selon les acteurs qui les contrôlent et les promeuvent, peuvent être des facteurs de captation de la valeur par un petit nombre d’acteurs économiques puissants, outillés par le big data et tirant parti de l’économie de plateforme pour structurer et contrôler les échanges de biens et services. Ils peuvent être des facteurs de contrôle politique et de domination dans de nombreux pays non-démocratiques, mais aussi dans nos démocraties en situation d’exception ou d’urgence. Ils peuvent aussi outiller les contre-pouvoirs, les équilibres démocratiques, des formes de gouvernance. Le numérique décentralisé, celui de l’Internet des débuts pour le caractériser rapidement, permet ainsi d’autres formes de partage des pouvoirs, des connaissances et des moyens d’action, à la portée de petits acteurs, dans la continuité de fortes pratiques amateurs fondées en partie sur la contribution, la coopération et les apprentissages collectifs. En rappelant ces figures abondamment documentées par la recherche, il ne s’agit pas ici de tenter de départager les bons et les méchants, mais de souligner qu’en situation de crise et d’incertitude, dans le « monde incertain » comme l’a qualifié Michel Callon1, les dynamiques horizontales, la mobilisation de la société civile, le partage du savoir et de l’expertise peuvent s’avérer à la fois plus justes et pérennes, et plus raisonnables que le pari sur des autorités omniscientes et clairvoyantes.

Le numérique en temps de crises voit s’explorer un nombre croissant de possibilités d’articulation entre vertical et horizontal, entre institutions et formes sociales distribuées. L’une des contributions fortes du numérique aux enjeux environnementaux est probablement là, on le voit au travers de pratiques démocratiques (concertation, expression, pétitions), juridiques (actions collectives), consuméristes (coproduction de bases de données, comme Open Food Facts), entre autres. En élaborant pour demain des feuilles de route environnementales mais aussi des stratégies de gestion de crise, nos acteurs publics privilégieront-ils les outils verticaux du numérique ou comprendront-ils la fertilité de ces nouvelles articulations ?

La dépendance numérique, un point de vigilance pour les organisations et les territoires

En situation de crise nous constatons que nous ne sommes pas prêts, que nos données sont sur des serveurs lointains totalement saturés, que la plupart des personnes qui pourraient télétravailler ont un ordinateur fixe dans un bureau inaccessible, qu’il est compliqué pour leurs enfants de faire leurs devoirs ou de préparer leurs examens sur un smartphone à clavier tactile, que les fournisseurs de services dont nous sommes dépendants sont aussi en situation de crise. Nous voyons ainsi en coupe l’importance qu’a pris le numérique dans des sphères séparées de nos activités : en tant que citoyens, administrés, citadins, parents, professionnels, responsables, chacun d’entre nous utilise plusieurs dizaines de systèmes, en étant exposé au fil du temps à leurs dysfonctionnements ordinaires et confronté à notre propre difficulté à les comprendre vraiment et à maîtriser nos choix en la matière.

Notre dépendance numérique ne cesse de croître, au point que nous ne saurions plus aujourd’hui mettre en place des solutions de secours qui faisaient partie de notre vie quotidienne il y a une ou deux décennies : le numérique est souvent pensé et déployé en substitution plutôt qu’en articulation avec des modalités préexistantes. Les services publics 100 % dématérialisés en 2022 ont été compris par certaines administrations comme 0 % présentiels et matérialisés.

Nos imaginaires sont peuplés d’un numérique qui supprime des emplois, des intelligences artificielles qui nous remplacent, alors même que, dans beaucoup de domaines, l’expérience nous montre l’intérêt d’un numérique qui se combine avec les pratiques et savoir-faire (des enseignants, des soignants, des commerçants, etc.).

Caractériser simplement cette dépendance numérique

Une dépendance à l’extérieur et au lointain

Les données critiques de mon territoire ou de mon entreprise sont à l’autre bout de la planète, soumises, par exemple, aux risques de rupture de connexion, de crise climatique ou géopolitique. Le caractère mondial des réseaux et des échanges qu’ils supportent, les économies d’échelle des industries numériques, à commencer par le cloud et la servicialisation de dispositifs qui étaient hier encore maîtrisés en interne par les entreprises et les organisations, ont souvent permis de baisser les coûts et d’accroître la qualité mais se paient de cette dépendance.

En élaborant pour demain des feuilles de route environnementales mais aussi des stratégies de gestion de crise, nos acteurs publics privilégieront-ils les outils verticaux du numérique ou comprendront-ils la fertilité de ces nouvelles articulations ?

Une dépendance à la complexité

Même pour les entreprises et les organisations publiques les plus solides en termes de compétences, il est toujours plus difficile d’être maître d’ouvrage, de conduire ses choix numériques, de les rendre cohérents entre eux. Les acteurs publics constatent depuis maintenant dix ans qu’ils ont du mal à ouvrir leurs données, faute de toujours maîtriser les systèmes qui les recèlent et les cadres contractuels qui les régissent. La maîtrise collective des algorithmes et des intelligences artificielles, la gouvernance de la smart city, la cohérence des choix en matière d’Internet des objets sont autant de sujets à forts enjeux pour ces acteurs. Mais aussi du point de vue des chercheurs en informatique dont certains alertent sur la complexité excessive des systèmes numériques actuels et à venir, les rendant difficilement pilotables. À l’échelle des particuliers et des petites organisations, nous savons que nous ne savons pas ouvrir le capot des systèmes techniques qui régentent notre vie, que ce sont autant de boîtes noires, que nous sommes le plus souvent dépourvus des connaissances et savoir-faire qui nous donneraient prise. Cette dépendance est donc aussi une déprise.

Une dépendance stratégique

Dépendance aux big tech, aux géants du numérique et à leurs choix stratégiques propres, toujours susceptibles de revirements. Même si les normes et standards ouverts de l’Internet n’ont pas disparu, même si le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et les pistes de régulation ou de portabilité peuvent ouvrir des horizons, en la matière les initiatives isolées ne pèsent guère et les tentatives de « souverainisme » n’entament guère aujourd’hui ces dominations mondiales.

Une dépendance à l’innovation permanente

Étonnante par son foisonnement, l’innovation numérique est – bien davantage que l’innovation technologique dans les industries classiques – soumise à un rythme soutenu d’innovation, principale manière pour les très nombreux acteurs de se différencier de leurs concurrents. Elle se traduit par la mise à jour permanente de nos logiciels et matériels, hier sur nos ordinateurs, aujourd’hui dans nos véhicules, nos outils agricoles et industriels, les équipements de nos maisons et de nos rues. Elle génère une dépendance par le biais de problèmes de compatibilité, de conditions tarifaires évolutives, de savoir-faire mal partagés. Elle se combine avec les trois dimensions précédentes de la dépendance numérique dont elle constitue un facteur aggravant.

Cette dépendance numérique se paie chèrement sur le plan environnemental : course à la performance technique et à la consommation, renouvellement de parcs, matériels en parfait état de marche mais obsolescents, logiciels laissés à l’abandon par des startups liquidées ou des fournisseurs inconstants, vulnérabilité des commanditaires et des usagers, responsabilités diluées.

En cas de crise la dépendance se mue en désarroi, nouveaux achats, recherche de solutions techniques nouvelles. Aujourd’hui les professionnels de l’achat public et les DSI reconnaissent être sous-équipés en méthodes et critères d’écoconditionnalité, les innovateurs maîtrisent mal l’écoconception, les soutiens publics à l’innovation, appels à projets, financements ou clusters, intègrent à peine les dimensions d’innovation responsable – chacun de ces constats pouvant donner lieu à fortes améliorations.

Envisager un numérique au service des soutenabilités

En peu de temps, la recherche d’un numérique responsable s’est invitée dans les stratégies numériques publiques, mais aussi chez un nombre croissant d’entreprises clientes et d’acteurs du numérique, tantôt sur la dimension environnementale, tantôt en matière d’éthique, d’inclusivité, d’égalité des chances, d’ouverture. À la Fing, nous avons cherché, dans notre programme Reset 2019, à décrire les qualités recherchées pour un numérique souhaitable, dont la frugalité. Nous savons maintenant qu’il ne suffira pas de cocher les cases de la responsabilité numérique pour orienter le numérique vers une contribution positive à l’environnement : plutôt que des efforts séparés, ce sont des changements systémiques, concertés et négociés entre qui produiront des effets. Nous savons aussi que des leviers de transformation existent, beaucoup sont dans le camp des acteurs publics en tant que porteurs de politiques et stratégies publiques, clients du numérique, soutiens à l’innovation, producteurs d’appels à projets, soutiens aux initiatives collectives.

Le numérique de demain ne sera pas moins innovant que celui d’aujourd’hui. Mais l’innovation soutenable doit répondre à des défis qui ne peuvent être ceux de la création artificielle de besoins, de la course à une modernité déjà archaïque et du techno-solutionnisme. Au contraire, elle est stimulante par la recherche de la sobriété, grand défi technique ; par la prise en compte des contraintes fortes du monde de demain et une attention au fonctionnement en mode dégradé et low-tech ; par un accent mis sur les enjeux de compatibilité et d’ouverture. Des paris motivants pour les innovateurs, à qui il manque aujourd’hui un signal fort et exemplaire de la part des acteurs publics, par leurs principes d’action, critères de soutien, cahiers des charges.

En mettant plus clairement aujourd’hui cette question du numérique responsable dans le cadre global des soutenabilités, formulons, pour synthétiser et conclure, trois points d’appui à un numérique soutenable dans le monde de demain :

  • bricolabilité : un numérique réparable, perfectible, compréhensible et appropriable par un grand nombre d’acteurs, pouvant fonctionner et être adaptable en situations contraintes ou dégradées. Ce qui peut impliquer à la fois l’appui sur des normes et standards ouverts, la documentation, les licences et conditions juridiques adéquates, la disponibilité ou le développement de savoir-faire partagés sur les territoires ;
  • gouvernabilité : un numérique choisi et pilotable par les acteurs publics et les acteurs de la société, articulant maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’usage, outillant les politiques publiques et les initiatives d’intérêt général dans des conditions de confiance et de démocratie ;
  • proximité : un numérique décentralisé ou acentré, proche des espaces de décision et de pratiques, intégrant dans les réseaux et les infrastructures informatiques une approche de « premier kilomètre ». Il s’agit aussi de savoir décrire ce que peut être un numérique favorisant les maillages locaux, les capacités locales d’accès aux ressources, l’articulation du numérique avec les lieux physiques et les médiations, les stratégies d’autonomie énergétique et alimentaire.

Le numérique d’aujourd’hui est à de nombreux égards un numérique subi, souvent hors sol, vecteur de dépendances et d’hétéronomie. Un numérique soutenable c’est, pour une large part un numérique porteur d’autonomie et de capacités : un chemin nécessaire pour adapter le numérique aux enjeux environnementaux du monde de demain.

  1. Callon M. et Lascoumes P., Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, 2001, Le Seuil, La couleur des idées.

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