Pierre Veltz : « La France est engagée dans un tournant local »

©© H. Vanmalle/ CGET
Le 8 juin 2019

Pierre Veltz est économiste et sociologue. Il a, entre autres fonctions, été directeur de l’École nationale des Ponts et chaussées et président-directeur général de l’établissement public Paris-Saclay. Après avoir également dirigé l’IHEDATE, il est aujourd’hui président de son conseil scientifique. Il a conduit des nombreux travaux de recherche et publié autant d’essais portant sur la mondialisation économique, l’industrie et l’aménagement des territoires. Après La société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif1, dans la collection « La république des idées », en 2017, il vient de publier La France des territoires, défis et promesses2 aux éditions de l’Aube dans lequel il pose l’hypothèse prospective d’un « tournant local ». Ce tournant constituerait pour la France et ses territoires un atout pour l’avenir, un levier pour à la fois participer aux évolutions de l’économie mondiale, répondre à la crise sociale et œuvrer à la révolution environnementale qui s’annonce.

Bio express

1969 : est diplômé de l’X et des Ponts, puis passe une thèse de sociologie à l’EHESS

1981-1991 : dirige la recherche scientifique de l’École nationale des Ponts et chaussées

2008 : publie La grande transition, La France dans le monde qui vient3

2010-2015 : préside l’établissement public Paris-Saclay

2014 : publie Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel4

2017 : lauréat du Grand prix de l’urbanisme et publication de La société hyper-industrielle, Le nouveau capitalisme productif

2019 : publie La France des territoires, défis et promesses

Vous venez de faire paraître La France des territoires, défis et promesses. Cet essai fait suite à un autre ouvrage paru en 2018 intitulé La société hyper-industrielle. Dans ces deux ouvrages, vous proposez conjointement une lecture prospective de la production industrielle, de l’économie globalisée et du rôle des territoires. Vous mettez ainsi en avant un tournant local, ce qui chez un expert reconnu pour ses analyses de la mondialisation et des métropoles pourrait surprendre. Pourriez-vous expliciter ce que vous entendez par tournant local ?

Dans le contexte actuel, je suis frappé par une double évolution : d’abord la montée des thèmes écologiques (réchauffement climatique, biodiversité, limites du modèle industriel prédateur) dans l’agenda des politiques publiques locales, comme si ces sujets passaient brusquement d’une sorte de latence un peu attentiste à une urgence mêlée d’angoisse ; ensuite le lien très fort qui est postulé entre ces enjeux et le « local » : circuits de proximité, « re-localisation » des activités, économie circulaire, etc. Bien entendu, l’idée que la dimension locale joue un rôle essentiel dans le développement économique et social n’est pas une idée nouvelle. Après la période des Trente Glorieuses, dominée par une dynamique « top-down » pilotée par l’État central et les grands groupes, nous avons connu la phase du « développement endogène », avec les tentatives comme celles des « systèmes productifs locaux », puis des « pôles de compétitivité ». Les territoires locaux, longtemps considérés comme des stocks des ressources passives ont alors été repensés comme des matrices d’une croissance fondée sur des ressources spécifiques, parmi lesquelles les compétences technico-sociales et des facteurs très subtils comme la confiance ou les capacités coopératives des sociétés locales qui jouaient un rôle crucial. J’ai moi-même souvent expliqué comment, dans le contexte de mondialisation, ces facteurs gagnaient en importance et favorisaient paradoxalement un « retour des territoires ». Cette vision, à mon sens, n’a rien perdu de sa pertinence, et les évolutions récentes vers ce que j’appelle le « monde hyper-industriel » ne font que renforcer ce couplage du local et du global, mettant en déséquilibre les échelons intermédiaires comme l’échelon national.

La base productive mondialisée s’organise en effet de plus en plus comme un archipel de pôles et d’écosystèmes fortement territorialisés, avec des exigences renforcées en termes de compétences et de services disponibles. Mais le « tournant local » en cours que j’évoque dans mon livre est d’une autre nature. La création d’emploi et d’activités n’est plus l’enjeu essentiel. Tout se passe comme si la proximité n’était plus seulement le vecteur d’une meilleure efficacité en termes de développement économique (ou de justice sociale) mais devenait progressivement une valeur en soi. Ce qui est local serait bon, par principe, ce qui ne l’est pas la défiance, par principe. Le tournant est donc culturel autant et plus que technique.

Cette exaltation du local s’inscrit d’ailleurs dans un réseau plus large de valeurs montantes, qui lui confère sa force et sa signification : valorisation de l’autonomie, devenue la valeur cardinale, bien avant la recherche de sécurité (au moins pour une partie de la population) ; recherche de sens ; volonté de maîtrise des produits de son « activité » (au sens le plus large du terme) amenant à une préférence pour l’activité de courte portée, mais visible et tangible, par rapport à celle qui est insérée dans de longues chaînes bureaucratiques ou productives. On se tromperait donc gravement en analysant la montée des thématiques écologiques dans les politiques locales en la restreignant à un simple déplacement technique des sujets à traiter. Mon sentiment est que ce basculement est aussi, très largement, générationnel.

Nous avons aujourd’hui trois récits que nous n’arrivons pas à raccorder : le récit de l’économie, le récit de la solidarité et le récit écologique de l’urgence des questions du climat et de la biodiversité. La mise en cohérence de ces récits n’est facile ni sur le plan local, ni sur le plan national, ni sur le plan européen, ni sur le plan mondial.

Comment ce tournant local et l’énergie que vous décelez dans les territoires peuvent-ils s’articuler avec une économie mondialisée qui n’est pas sans responsabilité dans le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, la fragilisation de certains territoires ou l’accroissement des inégalités ? Peut-on miser sur ce local seul et la multiplication des initiatives qui visent à renforcer les circuits courts, la relocalisation de la production, une économie à visée plus sociale, un plus grand respect de l’environnement ? Suffit-il de prendre son vélo, d’acheter local, de manger bio, voire de vivre en autarcie, pour changer un cours du monde qui semble nous conduire – si l’on croit les analystes les plus alarmistes – à un effondrement proche ? Comment penser, voire forcer cette articulation entre les initiatives locales qui actent à leur échelle la transition écologique et une économie globalisée dont l’emballement ne semble pas se tarir ?

On ne construira pas une société écologiquement responsable et une base productive renouvelée sans remettre les territoires au centre du jeu.

La question que vous posez est la question centrale. Il y a, dans la multiplication des projets exaltant le local, une énergie et une créativité qui est un ferment essentiel pour l’avenir. Et Bruno Latour a sans doute raison de penser que pour mettre en mouvement l’action collective face aux enjeux planétaires, il faut certainement partir du « concret » local, par exemple, en prenant conscience des effets de « subsistance » et de dépendance qui structurent les territoires vécus. Mais il faut aussi s’interroger sur les limites de ces approches. D’abord, il est clair que les initiatives locales, aussi bien intentionnées soient-elles, ne vont pas remplacer la nécessité d’une régulation à grande échelle, reposant sur des choix politiques et énergétiques nationaux et supranationaux (réglementations, fiscalité carbone, orientation et financement des investissements, grandes infrastructures nécessaires à la conversion écologique). Techniquement, l’autarcie vers laquelle semblent tendre certaines initiatives n’est ni tenable, ni vertueuse : les systèmes électriques locaux ont besoin d’être insérés dans des grilles à vaste échelle ; organiser l’alimentation sur une base locale exclusive reviendrait à se priver de la bénéfique diversité des climats et des sols, etc. Politiquement et socialement, la survalorisation du local pose la question des solidarités inter-territoriales. La péréquation des prix de l’énergie est un bon exemple. Et il faut rester conscient du fait que les États-nations, notamment en Europe, constituent aujourd’hui le seul échelon où s’opère une redistribution significative des revenus et des patrimoines : les budgets locaux et européens n’ont qu’un impact extrêmement limité à cet égard.

Enfin chacun peut voir que la valorisation du local est souvent politiquement ambivalente : il y a des formes progressives et ouvertes mais aussi des formes de repli qui peuvent devenir excluantes et régressives. Rüdiger Safranski utilise la jolie métaphore de la « clairière », comme lieu de repos et de reprise de contrôle dans la jungle des flux mondialisés. Mais les « clairières » peuvent devenir des refuges identitaires, où les exigences de justice sont réservées aux tribus autochtones ou supposées telles. Enfin, votre question souligne justement l’enjeu de raccordement de ces énergies du tournant local à base écologique avec l’économie « mainstream » globalisée, porteuse à la fois des impacts négatifs mais aussi positifs de l’ouverture des marchés et de la connectivité généralisée. La question de l’emploi et des revenus ne peut être oubliée. Or, ni l’idée d’une sorte d’accord magique (mettons le paquet sur la transition écologique, l’emploi nous sera donné par surcroît, grâce à des créations massives dans les nouvelles activités), ni l’idée d’un désaccord irréductible (la seule solution est la décroissance, tant pis pour l’emploi) ne me semblent vraiment crédibles. Il en va de même pour la question des inégalités : l’idée selon laquelle écologie et réduction des inégalités marcheraient spontanément, la main dans la main, relève de la pensée magique. On le voit du reste dans les événements récents.

En réalité, nous avons aujourd’hui trois récits que nous n’arrivons pas à raccorder : le récit de l’économie, lui-même à la recherche d’une vision cohérente de l’évolution de la nouvelle « base productive » (j’ai tenté d’apporter ma petite pierre avec l’idée de la mutation « hyper-industrielle ») ; le récit de la solidarité, presque exclusivement axé sur les effets de redistribution publique ; et le récit écologique de l’urgence des questions du climat et de la biodiversité. La mise en cohérence de ces récits n’est facile ni sur le plan local, ni sur le plan national, ni sur le plan européen, ni sur le plan mondial. La question des échelles spatiales et des articulations de ces échelles est cruciale. Si on ne la prend pas en compte, en fermant le raisonnement sur certains périmètres, on aboutit à toutes sortes d’illusions ou d’effets pervers. L’exemple le plus frappant est peut-être celui de la Norvège, qui se présente comme un des pays les plus décarbonés du monde, alors que par ses exportations elle est une des principaux pollueurs de la planète. Mais le moins qu’on puisse dire est que cette question des échelles reste largement ouverte, y compris sous l’angle théorique.

Le « tournant local » en cours que j’évoque dans mon livre est d’une autre nature.
La création d’emploi et d’activités n’est plus l’enjeu essentiel. Tout se passe comme si la proximité n’était plus seulement le vecteur d’une meilleure efficacité en termes de développement économique (ou de justice sociale) mais devenait progressivement une valeur en soi.

Les récents événements sociaux, le mouvement des Gilets jaunes d’un côté, mais aussi le mouvement mondial des jeunes pour lutter contre le changement climatique lancé par Greta Thunberg, semblent à la fois montrer un sursaut de la société civile face aux grands enjeux sociétaux de notre époque – inégalité d’un côté, changement climatique pour faire simple de l’autre – et la difficulté à trouver des réponses consensuelles et compatibles. En France, certains analystes mettent en avant un véritable clivage territorial : les riches métropolitains s’épanouissent dans la mondialisation et le cosmopolitisme en mangeant bio et soutiennent la transition écologique quand les pauvres des campagnes et des petites villes post-industrielles se serrent la ceinture et sont en quête d’identité et de sécurité. Qu’en pensez-vous ? Comment, si du moins l’on partage l’idée que ce clivage ne correspond pas à la réalité et relève largement d’un débat public faussé et démagogique, parvenir à le dépasser ?

Tout n’est pas faux dans cette vision. À l’échelle mondiale, je trouve très préoccupant le clivage qui s’accentue en effet entre les pôles de l’archipel des grandes aires urbaines et les périphéries de proximité, qui étaient historiquement des ressources cruciales pour ces aires urbaines, et qui sont devenues des charges, à la fois parce que les économies métropolitaines avancées ont désormais plus besoin de matière grise que de ressources humaines banales et génériques et parce que ces dernières font aujourd’hui l’objet d’un marché mondial, qui évite aux riches de se lier avec les pauvres qui travaillent à leur service dans des contrats de solidarité durables. Entre riches et pauvres, la citoyenneté nationale et l’État social organisaient une sorte de CDI. Aujourd’hui, l’immigration temporaire et le recours à des ressources délocalisées ressemblent plutôt à des CDD. Le nouveau contexte global est ainsi caractérisé à la fois par la multiplication des « hommes inutiles », pour parler comme Pierre-Noël Giraud, et par une mondialisation par le bas des classes de service, des travailleurs et travailleuses du « care », qui vient doubler les mondialisations par le haut de la finance, de la technologie et de l’industrie.

Mais là où la vision devient très contestable, c’est lorsqu’on projette sans plus de précaution ce schéma sur la France, en oubliant l’ampleur des redistributions publiques et privées, explicites et surtout implicites, en faveur des régions pauvres, en oubliant que la France a réussi à maintenir un niveau d’inégalités certes excessif mais qui reste un des plus faibles du monde. L’opposition supposée entre la France des métropoles et la France des périphéries, aujourd’hui adoptée sans réserve par les médias, oublie que les inégalités les plus fortes sont internes aux tissus métropolitains, et notamment en région parisienne, et que les territoires non-métropolitains sont très divers, en dehors d’une grande diagonale de déprise, en réalité très ancienne (de la frontière belge au Massif central). Certains de ces territoires, dits « périphériques », s’en sortent très bien, d’autres, parfois à courte distance des précédents, végètent. Lorsqu’on creuse pour comprendre l’origine de ces différences, on trouve en général des trajectoires spécifiques, relevant plus de la présence ou de l’absence de leadership local que de facteurs géo-économiques facilement objectivables. Reste tout de même un point essentiel, qu’il ne faut pas négliger : c’est que, si les pauvres ou les classes moyennes plus ou moins précarisées ne relèvent pas, en effet, de ce schéma binaire et simpliste métropoles/ périphéries, les riches et les personnes très éduquées sont de plus en plus concentrés dans les quartiers riches des métropoles, avec des effets d’entre-soi hautement problématiques. Ayant beaucoup fréquenté les grandes écoles, je peux témoigner de l’élargissement de cette coupure : une partie de nos « élites » (je déteste ce mot) vivent désormais sur une autre planète que les « Français moyens », comme on disait jadis.

Votre dernier ouvrage possède plusieurs qualités : il explique clairement un fonctionnement du monde, pour le moins complexe et évolutif, dont le débat public, nous venons d’en parler, ne parvient pas à convenablement se saisir. Mais il semble également gagné par un ton optimisme qui contraste avec l’ambiance, les discours, les tensions actuelles. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui osent affirmer et tenter de démontrer – on exclut donc tout ce qui relève de discours électoraux et des promesses politiques gratuites – que la France et ses territoires – tous ses territoires ? – ont d’énormes opportunités par rapport à d’autres pays, et que finalement les obstacles à surmonter pour y parvenir ne sont pas si nombreux ni définitifs. Faut-il y voir une marque de sagesse ?

De sagesse, je ne sais pas. Mais j’assume mon optimisme. Notre pays a des atouts extraordinaires, y compris du fait de sa structure et de sa diversité territoriale. J’esquisse plusieurs pistes, qui relèvent toutes d’une meilleure valorisation des interdépendances entre les territoires. Une première piste est d’explorer les complémentarités évidentes entre les métropoles et les zones peu denses qui les entourent, périurbaines et rurales. La plupart de nos « métropoles » institutionnelles sont engoncées dans des habits trop étroits. Or, pour la transition écologique, comme pour d’autres aspects (qualité de la vie, filières industrielles liées à l’agriculture ou à la forêt, complémentarités entre les usines rurales et les services urbains) l’existence de ces espaces peu denses est une grande chance. Oublions le « ruissellement » des métropoles vers leurs « arrière-pays » ! Pensons réciprocité des liens et partage des dynamiques de la métropolisation. Imaginons des espaces néo-métropolitains étendus, dans lesquels le « capital naturel » devient un élément essentiel du métabolisme territorial, où les personnes pourront partager leur temps de travail, et leur cycle de vie résidentiel, entre ville et campagne.

La deuxième piste que je réactive dans le livre, et pour laquelle je milite depuis longtemps, est celle de la « métropole France », c’est-à-dire de la valorisation de cette structure territoriale, unique au monde, qui articule désormais Paris et les principales villes de province, grâce au TGV, élargissant les espaces de services et de compétences accessibles dans la demi-journée (et pas seulement depuis Paris) de manière spectaculaire. Reste bien sûr à généraliser le haut débit pour que la France entière puisse bénéficier de ces opportunités, et à améliorer sensiblement les liaisons transversales évitant le hub parisien. Enfin, je ne veux pas terminer cet entretien sans mentionner ce qui est, à mes yeux, la priorité des priorités : la formation professionnelle, revalorisant l’activité productive, pour sortir enfin de ce paradoxe insupportable d’un pays où le chômage des jeunes reste massif, alors que le redressement productif est bloqué par la rareté de la main-d’œuvre disponible. Là aussi, les territoires, autour de leurs lycées et IUT notamment, sont au cœur de l’enjeu. On ne construira pas une société écologiquement responsable et une base productive renouvelée sans remettre les territoires au centre du jeu.

  1. Veltz P., La société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif, 2017, Seuil.
  2. Veltz P., La France des territoires, défis et promesses, 2019, Éd. De l’Aube.
  3. Veltz P., La grande transition. La France dans le monde qui vient, 2008, Seuil.
  4. Veltz P., Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel, 2e éd., 2014, PUF.
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