Fab labs : quelle portée pour l'innovation territoriale ?

Le 9 juillet 2018

« Fab lab », voici un terme devenu familier, tant il est médiatique et porteur d’attentes. Pourtant, sa définition n’est pas simple, car il recouvre une diversité de lieux, d’orientations thématiques et idéologiques, de modèles économiques et de gouvernance. La France est un des pays qui en compte le plus : quelles y sont les dynamiques de diffusion ? Dans quelle mesure les fab labs peuvent-ils répondre aux problématiques territoriales ? Quel est le rôle joué par les collectivités locales ?

Une sémantique élastique

Le concept de fab lab prend d’abord la forme d’une formation pédagogique, initiée par N. Gershenfeld au Massachussets Institute of Technology (MIT). Suite au succès de ce cours, la National Science Foundation accorde son soutien financier à la poursuite des recherches du Center of Bits and Atoms du MIT. En contrepartie, les chercheurs sont invités à équiper d’autres populations du monde avec les machines testées aux États-Unis. En 2007, face au développement d’autres fab labs, une charte et un logo sont publiés par les chercheurs de l’université américaine. Les laboratoires de fabrication numérique sont alors labellisés par le MIT en fonction de critères spécifiques (inscription du fab lab dans un réseau mondial, ouverture gratuite au public ou conditionnement d’un accès payant à la production de services, formation par l’apprentissage, individuellement ou collectivement, aux techniques de fabrication). Depuis, on trouve des lieux dénommés « fab lab » dans plusieurs pays du monde, principalement dans l’hémisphère nord. Ils s’inscrivent totalement, en partie, ou pas du tout, dans la charte initiale, et prennent des formes diverses en fonction d’orientations, du public visé ou du modèle économique. Ils brouillent les pistes, en somme, se confondant et s’hybridant avec d’autres modèles organisationnels tels que les hackerspaces, les espaces de coworking, les ateliers d’artistes et d’artisans, etc. Pour I. Berrebi-Hoffmann, M-C. Bureau et M. Lallement, la « bannière sémantique » formée par le terme de fab lab a le mérite de « participer à la promotion de nouvelles pratiques et de nouvelles identités fondées sur l’intelligence du faire »1.

En France, un processus de diffusion territoriale

Fab Lab

Difficile, donc, de dénombrer ces lieux de fabrication numérique dans ce contexte.

Selon le site web fab labs.io2, la France en compterait 158 en mai 2018. Derrière les États-Unis (177), la France est le pays où l’on en dénombre le plus, principalement situés dans les agglomérations (Paris en tête, puis Toulouse, Marseille, Rennes, Lille3, etc.).

Le processus de diffusion des fab labs tient à la fois aux caractéristiques du réseau des makers, en partie structuré par des événements d’envergure4, et aux dynamiques institutionnelles, nationale et locale. En effet, les attentes soulevées par ce type de lieux sont grandes, notamment en matière d’innovation, d’entrepreneuriat et d’emploi. Une série de dispositifs a ainsi émergé pour soutenir le développement des fab labs.

Au niveau de l’État, un appel à projet lancé en 2013 par le ministère du Redressement productif invitait les fab labs à développer un modèle économique tourné vers le développement de services aux entreprises et aux start-up. D’autres appels, à l’instar de « Fab région » en Occitanie ou « Paris cité des makers » en 2016, ont ensuite suivis. Cependant, ces appels, comme d’autres dispositifs de soutien, ne sont pas sans créer de tensions. Perçus comme autant de signes tendant vers l’institutionnalisation et l’instrumentation, ils peuvent entrer en contradiction avec des valeurs relatives à l’héritage des mouvements contre-culturels, qui traverse les fab labs et les makers en général.

Fab labs et collectivités locales : retours d’expériences

Les relations entre les fab labs et les collectivités locales sont diverses, tant l’inscription territoriale de ces ateliers dépend d’un système de ressources spécifiques. Trois ans après sa création, le fab lab de Toulouse a ainsi sollicité le soutien de Toulouse Métropole afin de bénéficier d’une aide à la location de locaux partagés avec une entreprise coopérative. L’aide apportée par la collectivité est une des dimensions d’un modèle économique complexe également composé des adhésions des membres, de dons, de prestations auprès d’entreprises ou à l’occasion d’événements. Toulouse Métropole  a fait le choix de soutenir le fab lab, offrant un service de prototypage, en raison du processus d’innovation dans lequel il s’inscrirait. À Rennes, la ville de Rennes et Rennes Métropole font partie du consortium d’acteurs à l’origine de la création du fab lab en 2012. Le rôle des collectivités s’est traduit par un soutien financier permettant l’embauche de fab managers. Les agents territoriaux ont également appuyé les demandes des fab managers sur le plan administratif ou logistique, dans le cadre de l’organisation d’événements par exemple. Enfin, une charte a été rédigée, incitant les fab labs de la métropole à s’engager au sein d’un réseau animé par Rennes Métropole et associant d’autres acteurs du territoire, tels que des établissements d’enseignement supérieur, la chambre de commerce et d’industrie, des entreprises, des associations, etc. Pour la vice-présidente en charge de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, le rôle de la collectivité à l’égard du fab lab se légitime par une série de correspondances avec le territoire et le projet politique présenté par les élus : « Les trois facteurs : le numérique est porté très fort, l’innovation aussi, l’expérimentation. On a les trois mots-clés des fab labs. Et puis il y a aussi cette volonté de lutter contre les inégalités. Toutes les inégalités. Y compris la fracture numérique. Et les lieux, les fab labs, peuvent apparaître comme des lieux qui luttent contre cette fracture numérique. »5

On le voit, le soutien apporté par les collectivités de l’agglomération rennaise répond à des enjeux qui dépassent les dispositifs d’accompagnement au développement de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Mais dans le cas rennais comme dans le cas toulousain, une des modalités d’emparement des fab labs par les collectivités reste bien celle de la communication, la mise en visibilité de ces laboratoires de fabrication numérique devenant un outil du marketing territorial.

Innovation territoriale et urbaine

Fab Lab Bruxelles

Alors que le concept initial de fab lab a d’abord eu une vocation pédagogique, des projets, des événements et la structuration d’un réseau international (Fab city) constituent autant de signes allant dans le sens d’une appétence des acteurs des fab labs pour l’urbain. La portée des fab labs sur les territoires est un sujet émergent pour les études urbaines. Il rejoint notamment d’autres recherches visant à faire l’analyse de dispositifs à même d’apporter des réponses nouvelles aux problématiques territoriales. Dans les territoires urbains, celles-ci sont multiples et il serait impossible d’en faire ici une liste exhaustive (crise du logement, pollution de l’air, accroissement des inégalités, etc.). Comment les fab labs se saisissent de ces défis ? À Toulouse, le défi Locacité, en partie financé par Toulouse Métropole, invite les étudiants à former des équipes pluridisciplinaires pour concevoir et réaliser un prototype en lien avec la ville et le territoire toulousain, toutes problématiques et thématiques confondues (valorisation du patrimoine, réseau d’entraide, circuit court en alimentation, etc.). En parallèle, un projet initié par un jeune designer est développé au fab lab : il vise la récupération des déchets qui polluent la Garonne. À Gand, en Belgique, Timelab est un fab lab qui place l’écologie au centre des projets collectifs accompagnés par les salariés. Un capteur mobile des données sur la pollution de l’air a ainsi été prototypé dans ce cadre. D’autres types de projets portent sur l’habitat, le mobilier urbain, les mobilités, etc. Certains sont d’ordre artistique : ils visent à renouveler le regard porté sur la ville et ses mutations ou à offrir de nouvelles expériences de l’espace urbain. Cependant, les caractéristiques des processus d’innovation (non-linéarité), la nature expérimentale de ces projets et leur échelle circonscrite ne permettent pas, à ce stade, d’indiquer s’ils constituent une réponse durable aux problématiques territoriales.

Reste que les dynamiques et les potentialités sont bien réelles. L’enjeu, pour les collectivités, est donc de les identifier. Mais face à ce mouvement traversé d’influences et de valeurs multiples, parfois contradictoires, l’innovation publique réside aussi dans le dialogue et les modalités d’accompagnement à proposer.

Fab city : un réseau mondial de villes se réunit à Paris du 11 au 13 juillet 2018

La requalification du quartier de Poblenou, à Barcelone, a d’abord été le symbole de la créativité de la ville espagnole, avant de se poser en modèle de ville intelligente, terrain de jeux pour les acteurs privés. Cela a généré une série de protestations et amené la municipalité de Barcelone à engager une discussion avec l’Institute for Advanced Architecture of Catalonia (IAAC) et les directeurs du fab lab que l’IAAC héberge en son sein6. De cette discussion est née l’idée de permettre la réappropriation collective des technologies pour en faire des outils au service de la ré-industrialisation et du développement social et écologique des villes, en suivant les principes de l’économie circulaire (concept de fab city). Concrètement, Barcelone compte en 2017 une cinquantaine de fab labs soutenus par l’IAAC et la municipalité. L’un de ces fab labs est thématisé sur l’efficience énergétique et la régénération urbaine. Mais les directeurs du fab lab de l’IAAC ne se sont pas contentés de développer leur concept à Barcelone. Soutenus par le MIT et la fab foundation, ils l’ont présenté en 2011 lors de la conférence internationale des fab labs à Lima (Pérou). T. Diez, urbaniste et directeur du fab lab de l’IAAC, ne cesse depuis de faire la promotion du dispositif. À ce jour, 18 villes du monde entier ont affirmé leur engagement dans la fab city et ce faisant, s’inscrivent dans un réseau international de villes. En 2018, une conférence mondiale sur la fab city se déroulera à Paris du 11 au 13 juillet.

https://summit.fabcity.paris/

1. Extrait de l’ouvrage de Berrebi-Hoffmann I., Bureau M-C., Lallement M., Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, 2018, Le Seuil, 343 p., p. 57 – Lire aussi l’interview des auteurs dans la rubrique Cultures publiques.

2. Voir : www.fablabs.io/labs

3. Voir : www.makery.info/labs-map/

4. À titre d’exemple, une série d’événements réunissant les fab labs de la planète se déroulera en France les 14 et 15 juillet prochain ; voir http://distributed.fab14.org/

5. Entretien réalisé dans le cadre de la thèse de Flavie Ferchaud ; voir , oct. 2016.

6. Voir : www.urbanews.fr/2015/03/10/48041-la-fab-city-de-barcelone-ou-la-reinvention-du-droit-a-la-ville/