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Julian Perdrigeat : « La transition concerne tous les acteurs, les territoires en première ligne et, bien sûr, l’État »

Julian Perdrigeat
Le 16 février 2021

La Fabrique des transitions est une alliance d’acteurs et de réseaux (collectivités territoriales, organisations de la société civile, entreprises, centres ressources, centres de recherche et de formation, agences et structures étatiques) partageant la conviction que les territoires sont les acteurs majeurs de la transition vers des sociétés durables. Engagé au quotidien dans cette réflexion-action de fond, Julian Perdrigeat, son délégué général, a accepté d’être notre grand témoin et de répondre à nos questions sur la place des territoires dans les transformations présentes et futures.

Vous êtes délégué général de la Fabrique des transitions. Quelles sont les missions de ce collectif d’acteurs et les chantiers sur lesquels vous planchez en ce moment ?

La Fabrique des transitions est une alliance. La charte d’alliance fixe quatre objectifs. D’abord, constituer ensemble une communauté apprenante. Agir pour les transitions ne signifie pas qu’on agit de concert. L’observation de la situation nous fait plutôt constater le contraire. Or, on perd beaucoup d’énergie à agir les uns à côté des autres et non les uns avec les autres. Ensuite, mettre le patrimoine de cette communauté au service des territoires en transition. C’est-à-dire qu’on vise à développer une ingénierie du pair à pair, que l’expertise des territoires en transition puisse se mettre au service des territoires en transition : pour faire bouger ou accompagner un élu ou un directeur général (DG) rien de mieux qu’un alter ego qui sait par quoi ça passe ou par quoi ça casse. Puis faire ensemble des propositions de changement de modèle sur la base de nos expériences terrain. Les cadres réglementaires ou comptables hérités de la révolution industrielle doivent évoluer si l’on veut réellement lever les freins d’une transformation globale. Enfin on cherche à mieux mutualiser et développer des moyens de formation pour accompagner ce changement. La charte est révisée par la communauté de l’alliance tous les trois ans…

Le changement d’échelle en matière de transitions, ce n’est pas la généralisation d’un prototype à vitesse industrielle.

Selon vous, les territoires et les villes sont-ils les mieux placés pour s’engager dans la transition vers des sociétés durables ?

Ils sont, pour citer Pierre Calame1, « les acteurs pivots de cette transformation ».

Les territoires, compris comme des écosystèmes et non des administrations, permettent de situer des problématiques très concrètes, d’y répondre en agençant les acteurs collectivement, et d’éclairer dans le même mouvement les grands enjeux planétaires, macro, dans lesquels ils s’insèrent.

C’est avec et par les territoires que l’on peut repenser et révéler ce qui a de la valeur, créer et renforcer les conditions d’engagement des acteurs, relier les enjeux entre eux pour dépasser les logiques sectorielles, bref gérer la complexité du tissu vivant dans lequel tout cela s’opère. La transition concerne tous les acteurs, les territoires en première ligne et bien sûr l’État, lui aussi convoqué sur cette question et dont la réinvention dans des formes territorialisées me semble être une clé pour accélérer.

Les initiatives se multiplient pour changer d’approche mais il est souvent difficile de susciter un changement d’échelle pour accélérer les transformations. Comment s’y prendre pour favoriser ce changement d’échelle ?

Le changement d’échelle en matière de transitions, ce n’est pas la généralisation d’un prototype à vitesse industrielle. C’est au contraire identifier les principes directeurs qui sous-tendent la capacité à générer des expériences pilotes, à mettre en œuvre des initiatives réussies – qui sont souvent précédées de nombreux expérimentations plus ou moins réussies – et se dire que ce sont ces principes directeurs qu’il faut diffuser et non l’expérience ou l’initiative en tant que telle.

Identifier les « bonnes pratiques » est utile pour inspirer. Mais l’inspiration, si elle est une condition de la mise en mouvement, ne suffit pas. Il faut ensuite créer des espaces de transfert de ces principes directeurs et des espaces permettant leur appropriation et leur mise en œuvre dans d’autres écosystèmes territoriaux, dans d’autres contextes… Cela requiert de l’ingénierie donc du temps agent et des investissements immatériels qui sont, hélas, trop souvent ignorés ou ne rentrent pas dans les formules comptables… Cela suppose de changer de référentiel et d’agir dans une logique d’alliance. Les réponses existent sur la transition énergétique, la transition alimentaire, la transition démocratique mais elles ne font pas suffisamment système.

Pourriez-vous nous donner quelques exemples de collectivités locales qui ont franchi le pas pour s’engager dans un changement systémique ?

Malheureusement elles ne sont pas légions. Elles ne sont pas non plus des exemples en dehors de la réalité, c’est-à-dire en dehors de toutes contradictions. Et puis la collectivité est un acteur parmi d’autres dans ces territoires pilotes : à elles seules elles n’ont pas tous les leviers… Mais quand on observe ce qui se joue à Loos-en-Gohelle, à Mouans-Sartoux, au Mené, à Malaunay, à Grande-Synthe, à l’Île-Saint-Denis, au Puy-Saint-André, dans les Crêtes Préardenaises, dans le Val d’Ille-Aubigné, dans le Thouarsais, dans le Puy de Dôme, en région Centre-Val de Loire ou en Occitanie, on perçoit bien la dynamique de dépassement des logiques sectorielles pour aller vers du systémique… C’est un long chemin, semé d’embûches. La bonne nouvelle c’est que c’est un mouvement de fond qui ne fait qu’amplifier.

L’intelligence collective est un levier pour sortir de la doxa dominante, pour inventer d’autres récits, pour révéler la valeur de ces initiatives de transition et démontrer toute leur pertinence.

L’année 2020 a été marquée par la pandémie de covid-19, une crise sans précédent comparable à un moment de rupture du système actuel. Pensez-vous que cette crise va accélérer les transformations en cours ? Quel va être son impact sur le travail de la Fabrique des transitions ?

C’est évident. Cette crise remet le territoire au centre du jeu et remonétise les activités ayant une valeur sociétale (et non financière). En même temps qu’elle exacerbe la dématérialisation avec la numérisation des échanges, elle nous rend nostalgiques des réunions en présence, des amphis où l’on voyait les élèves, du temps où l’on pouvait se sourire en montant dans un bus. Finalement elle nous interpelle sur ce qui a de la valeur et nous fait expérimenter la gestion des pénuries en période de forte incertitude. Une crise ouvre le champ des possibles mais ne donne pas de direction. La Fabrique des transitions est fortement sollicitée pour accompagner les débuts de mandat, pour animer des communautés apprenantes mais elle est jeune. Elle émerge à ce moment de l’histoire et d’une certaine manière, cela fait sens.

La crise sanitaire remet le territoire au centre du jeu et remonétise les activités ayant une valeur sociétale (et non financière).

Ce hors-série thématique porte sur les acteurs territoriaux qui s’engagent dans la transition écologique. Quel regard portez-vous sur ces initiatives ? Les collectivités locales vont-elles assez loin dans leur approche ? Comment les inciter à s’engager davantage ?

Ces initiatives sont porteuses d’un formidable espoir de voir se transformer les organisations publiques, à l’heure des transitions. Elles réinterrogent la place et le sens du travail, le rôle du management, la fonction des élus, des agents, des opérateurs et des usagers. Mais ces initiatives ne se font pas non plus sans difficultés, la coopération a un prix : elles nécessitent un cadre collectif et réflexif pour être reconnues, soutenues et démultipliées. Là encore c’est de l’investissement immatériel. Reconnaître le droit, je dirais même le devoir au sens éthique du terme, d’investir dans les compétences immatérielles des collectivités est une condition sine qua non pour leur permettre de s’engager davantage.

Quel rôle peut jouer l’innovation et l’intelligence collective pour accélérer la transition écologique ?

Pour citer Jean-François Caron2, « l’innovation est une désobéissance qui a réussi ». L’intelligence collective est un levier pour sortir de la doxa dominante, pour inventer d’autres récits, pour révéler la valeur de ces initiatives de transition et démontrer toute leur pertinence. D’ailleurs, l’intelligence est un phénomène collectif. On est rarement intelligent tout seul.

Avez-vous des exemples à l’étranger – comme dans ce numéro, pour inspirer les décideurs publics qui voudraient changer d’échelle pour s’engager dans la transition écologique ?

On avait réalisé un petit benchmark il y a quatre ou cinq ans de territoires où l’on trouvait une approche systémique, une approche participative et de vrais résultats. On avait bâti une liste mais on tombait vite sur la difficulté d’avoir accès à une documentation approfondie pour vérifier jusqu’où la démarche était portée de manière systémique. Pour des thématiques précises, certains réseaux font ce travail de repérage fouillé. Sur l’énergie, par exemple, Energy cities réalise un très bon recensement.

  1. Calame P., Petit traité d’oeconomie, 2018, Charles Léopold Mayer.
  2. Debavelaere T., « Jean-François Caron, l’écolo qui veut délacer des terrils », Horizons publics automne 2020, hors-série, p. 52 et s.
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