Loos-en-Gohelle : l'implication citoyenne au cœur de la transition écologique

Véritable laboratoire d’innovation sociale, Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), une petite ville du bassin minier de 6 500 habitants, a progressivement développé une méthode pour conduire la transition dont l’un des piliers est l’implication des habitants.
Le 13 janvier 2020

La ville de Loos-en-Gohelle a publié en décembre 2019 son référentiel sur l’implication citoyenne. Intitulé « L’implication des citoyens. Retour d’expérience de la Commune de Loos-en-Gohelle », c’est un document inédit qui revient sur trente ans d’expérience en la matière. Il décrit comment, à Loos, l’implication est à la fois envisagée comme un levier de développement du territoire et une réponse à des problématiques plus générales d’urgence climatique et de crise de la démocratie représentative. Il explique le point de vue de la ville selon lequel il n’y a pas de transition écologique possible sans transition démocratique.

Un outil pour sauvegarder les méthodes et partager l’expérience
Ce document a deux fonctions. En interne, il doit permettre de sauvegarder les savoir-faire et les méthodes en matière d’implication pour mieux les transmettre aux futures équipes municipales. Il s’adresse aux élus, aux agents et à tout Loossois intéressé par cette dimension de la vie locale. À l’extérieur, il a une fonction de partage d’expérience. C’est un outil qui cherche à venir en soutien, humblement, à celles et ceux qui engagent des démarches similaires et se posent invariablement les mêmes questions. L’objectif est d’aider à produire de nouveaux outils et méthodes dans un contexte où la course contre le réchauffement climatique exige d’accélérer la transition.

L’implication des habitants au cœur de la transition
Loos-en-Gohelle est une petite ville du Bassin minier de 6500 habitants. Comme partout dans la région, la fin de l’exploitation du charbon dans les années 80 marque le début d’une crise économique, sociale et identitaire majeure. Outre le chômage, qui prive de ressources de nombreuses familles, la fermeture de la mine fait également disparaître les repères donnés par un système paternaliste et encadrant. La fin brutale de ce modèle d’organisation a suscité un sentiment de désœuvrement et de désespoir ; elle a contribué à changer le regard des Loossois sur eux-mêmes et entraîné un sentiment de honte et de perte de dignité.

Cependant, la ville a vu la crise comme l’opportunité de faire autrement. Elle a fait le choix d’être résiliente par le développement durable et s’est tournée vers un nouveau modèle de développement. Ses efforts lui ont permis de signer une convention avec l’Agence pour l'environnement et la maîtrise de l'énergie (Ademe) et d’être reconnue comme « Démonstrateur national de conduite du changement vers la ville durable ».

Véritable laboratoire d’innovation sociale, la commune a progressivement développé une méthode pour conduire la transition dont l’un des piliers est l’implication des habitants. Il s’agit d’un axe absolument stratégique qui a évolué au fil du temps, les habitants s’impliquant d’abord dans une dynamique culturelle de valorisation du territoire et de leurs savoir-faire, avant de devenir pleinement acteurs du projet de ville.

L’empowerment comme ligne d’horizon
À Loos, l’implication est indissociable d’une dimension de responsabilisation et d’engagement. Il ne s’agit pas de rassembler les gens et de remplir des cahiers de doléances, mais bien de reconnaître aux habitants un droit d’initiative et d’en faire des contributeurs impliqués dans le développement de leur territoire. L’idée est de chercher à construire tout nouveau projet et politiques publiques à partir des besoins exprimés par la population.

L’autre objectif est de permettre à chacun de développer à travers l’action et l’engagement des qualités de prise d’initiative et d’autonomie. Ce gain de confiance en soi et d’aptitude à coopérer s’appelle la « capacitation » ou empowerment en anglais.

Quel bilan et quels résultats concrets pour l’implication citoyenne ?
Le premier chapitre du référentiel, qui en comprend trois, s’intéresse aux résultats concrets de l’implication habitante, ainsi qu’au défi de leur évaluation. Par exemple, il s’intéresse à la manière dont les personnes impliquées développent à long-terme de nouvelles qualités (confiance en soi, prise d’initiative, être confronté à la contradiction, trouver des compromis, parler en public...). Il se penche aussi sur la façon dont ces qualités individuelles s’agrègent pour renforcer le tissu social de la commune et constituer un collectif plus robuste, plus résilient. Associées à l’action des pouvoirs publics (collectivités, États), ces qualités deviennent de nouvelles ressources qui créent de la « puissance publique ».

L’implication permet également de mieux qualifier les politiques publiques en les faisant plus proches des besoins réels de la population et plus susceptibles de durer dans le temps. Elle contribue à développer des liens de confiance entre les habitants, les représentants élus et les techniciens en donnant une nouvelle légitimité à la représentation. C’est un résultat précieux dans un contexte où la défiance envers les représentants élus ne fait que se renforcer et où l’élection ne suffit plus à donner une légitimité suffisante pour gouverner.

Enfin, l’implication fait aussi évoluer la posture de tous les acteurs (élus, agents, habitants, opérateurs économiques) dans la mesure où elle a tendance à déplacer les rôles de chacun, à enchevêtrer les responsabilités et donc à singulièrement complexifier le tout. Bien entendu, l’implication génère également de nombreuses difficultés qu’il ne s’agit pas d’éluder et sa mise en œuvre se confronte à des limites : charge de travail supplémentaire conséquente qui repose sur les services, érosion de l’engagement dans la durée, changer ses méthodes prend du temps et génère des résistances... Ces limites sont des indicateurs utiles permettant de mesurer la complexité des démarches participatives et les effets négatifs qu’elles génèrent si elles sont mal mises en œuvre.

Une méthodologie et des outils pour réussir l’implication citoyenne
Le deuxième chapitre donne des éléments de méthode et détaille les dispositifs et les outils développés à Loos-en-Gohelle pour impliquer les habitants. En effet, l’expérience de la ville en la matière a montré que, loin de s’improviser, la participation habitante requiert au contraire une importante préparation et repose sur une méthode précise.

L'objet du référentiel n'est pas de dire qu'il n'en existerait qu'une, car chaque territoire doit pouvoir élaborer la sienne à partir de son contexte, de son histoire et de ses enjeux particuliers. L’idée est de partager les réussites et les échecs de Loos dans l’espoir que cela puisse être utile à d’autres. Cette méthode repose en particulier sur des « savoir-être » et des « savoir-faire » particuliers, sur certains principes éthiques indispensables pour conduire toute démarche participative.

Une réflexion est également menée sur la posture d’engagement, qui se décline de différentes manières selon les acteurs concernés. Enfin, le référentiel aborde la question des nouvelles formes de management et d’organisation du travail, plus axées sur la coopération et le partage d’expérience. Quelques exemples de cas pratiques sont livrés ainsi que des recommandations pour préparer une réunion publique ou un atelier de travail participatif.

Le futur de l’action publique ?
Enfin, une fois évoqués les résultats et les éléments de méthode, la troisième partie étudie des questions prospectives et des enjeux d’innovation. Elle expose les principales interrogations en cours à Loos-en-Gohelle sur ce que l’implication peut induire pour le futur des politiques publiques dans un contexte de crise. Des actions et expérimentations sont par exemple menées pour impliquer les citoyens dans l’évaluation qualitative des politiques publiques, en particulier à travers la mise en récit des projets partagés avec la municipalité.

Concernant les questions d’innovation, le référentiel insiste sur l’importance de se donner un droit à l'erreur, de prendre des moments d'arrêt en interne pour revenir sur les expérimentations menées afin identifier les éventuels dysfonctionnements.

Des questions sont également posées sur la manière de partager les risques liés à l’innovation démocratique : comment protéger et accompagner les collectivités et les habitants qui s'engagent dans des initiatives participatives innovantes mais qui se trouvent parfois confrontés à des vides juridiques ? C’est notamment le cas avec les « fifty-fifty », une mesure communale de coproduction d’action publique dans laquelle les habitants sont amenés à réaliser des tâches physiques pour des projets d’intérêt général. Dans ce cas-là se pose la question de la conformité des ouvrages co-construits avec les citoyens. Quelle couverture assurance pour les habitants qui s’engagent ? Quelle responsabilité pour le maire en cas d’accident ?

Un référentiel de référence sur l’implication citoyenne
Le référentiel a été discuté en comité scientifique à Loos-en-Gohelle le 6 décembre dernier (en présence de nombreux chercheurs et praticiens de la transition démocratique : Atemis, Futuribles, Démocratie ouverte, 27ème région…). Il est une ressource utile pour bâtir une ingénierie systémique au service des communautés apprenantes (les tepos, villes pairs et territoires pilotes de la transition, dynamiques pionnières de territoires). Des communautés qui s’organisent pour changer d’échelle et donner naissance à la Fabrique nationale des transitions.

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