Nantes Innovation Forum 2020 : et si le temps était venu de partir à la conquête d’un âge adulte de la démocratie ?

Nantes Innovation Forum
Le 29 octobre 2020

Les 8 et 9 octobre dernier s’est tenu le Nantes Innovation Forum, en format 100 % digital. Cet événement organisé par Nantes Métropole, Eurocities, en partenariat avec le journal Le Monde et la 27e Région était axé sur la thématique des actions de résilience des territoires sur fond de crise sanitaire, impliquant les citoyens. L’événement a rassemblé de nombreux acteurs et témoins européens. Retour sur les temps forts et problématiques saillantes et actuelles, apparues au cours des débats.

Nantes Capitale européenne de l’innovation

Nantes est devenue Capitale européenne de l’innovation en septembre 2019. Sur le modèle des Capitales européennes de la culture, du sport, de la jeunesse, ce label est décerné par la Commission européenne depuis 2014 à une ville de plus de 100 000 habitants membre de l’Union, pour avoir amélioré la vie des citoyens et contribué aux défis sociaux et environnementaux à travers des actions menées l’année qui précède la candidature. La ville lauréate reçoit un million d’euros et les finalistes cent mille euros. Barcelone, Amsterdam, Paris ou encore Athènes ont été distinguées ces dernières années. Dans son dossier, la Métropole de Nantes a mis en avant ses Grands débats sur la transition et la longévité ayant respectivement associé 55 000 et 23 000 participants, l’initiative 15 lieux à réinventer, le Nantes City Lab, le projet Factories et le réseau des Ecossolies dédiés à l’ESS ou encore MySMARTLife sur la mise en œuvre de « solutions intelligentes » dans le domaine de l’énergie, de la mobilité et du numérique.

Un forum sur la résilience, la démocratie et la crise sanitaire

L’objet du Nantes Innovation forum est de comprendre dans quelle mesure les crises accélèrent l’innovation et la vitalité démocratique, tout en restant au service d’un projet de territoire et de société.

Participent à la conférence inaugurale intitulée « Métropoles innovantes, la course au vaccin démocratique », Dubravka Suica la Vice-présidente de la Commission européenne en charge de la Démocratie et la Démographie, Johanna Rolland, Judith Ferrando de l’Institut de la Concertation et de la Participation citoyenne (ICPC) et Jean-David Malo, directeur du Conseil européen de l’innovation à Bruxelles.

« Est-ce que le salut de ces crises viendra d'une alliance inédite de la démocratie représentative, la démocratie délibérative et contributive ? » commence par demander l’animateur.

Pour la maire de Nantes, le format de la Convention citoyenne pour le climat apparaît comme une réponse majeure aux crises que nous traversons. Elle annonce d’ailleurs le lancement d’une enquête et d'une Convention citoyenne visant à tirer les leçons de la crise sanitaire.

Johanna Rolland
« Pour faire avancer la cause démocratique, nous avons besoin d’innovation et nous avons besoin d’Europe ! », a déclaré Johanna Rolland, la maire de Nantes, dans son discours d'ouverture du forum de Nantes sur l'innovation.

Mais Johanna Rolland tient à tenir un discours de lucidité sur la participation et l’innovation. «Donner la parole aux citoyens est aisé à dire sur un pupitre mais pour le traduire sur le terrain dans le quotidien cela nécessite des moyens et de la mobilisation  (…) La question est de savoir comment ces moyens nous les mettons au service d’un projet de société » ». Elle se dit par ailleurs convaincue que les nouveaux modèles passeront par un partage d’expériences et un changement d'échelle au niveau européen, comme à travers le réseau Eurocities présidé par Nantes pendant deux ans.

Judith Ferrando représente l’ICPC qui vient de publier un Manifeste des Métropoles participatives. Elle évoque l’importance de la dimension apprenante de la participation pour les citoyens et usagers, aussi bien au sein des collectivités que dans la recherche technologique, sur des sujets comme les biotechnologies par exemple. Questionnée sur l’aspect réaliste des processus délibératifs portant sur des sujets complexes, elle répond que le premier enjeu est de faire en sorte que les participants « sachent à quel jeu ils jouent », afin de ne pas se dire après coup « qu'ils ont été les dindons de la farce ». Mais « l’indicateur de réussite finale c’est en quoi le processus participatif modifie la vie quotidienne des individus».

Pour Judith Ferrando la question pour les acteurs publics est d’être en mesure « de faire un pas de coté » pour savoir si le projet de société d’une collectivité « est en adéquation avec ce que les citoyens veulent spontanément ».

Elle précise qu’en cas de dissensus sur le projet, le rôle des élus est de trancher. Pour conclure Jean-David Malo évoque l’enjeu de la défense des jeunes pousses et acteurs de l'innovation en Europe : « C'est avec leur implication que nous mettrons en œuvre notre projet de société compétitif, inclusif, plus vert et durable », exprimant à travers l’usage de ces termes que les démarches d’innovations publiques peuvent être sous-tendues par plusieurs visions de société.

Le gap entre les trois cultures de l’innovation

La table ronde suivante, justement dédiée au rôle des entreprises publiques dans la relance, est animée par Valéria Ronzitti secrétaire générale de la CEEP (Centre européen des employeurs d’entreprises de services publics). Les exposés des participants font clairement apparaître qu’il existe un gap culturel entre différentes familles de l’innovation publique : celle des administrations qui innovent à travers la participation, le design ; celle de la société civile, allant de mouvements citoyens aux professionnels de la participation, en passant par les Civic tech ; celle des PME de type ESS enfin, et des grandes entreprises publiques (SIG) et privées.

Si ces trois cultures ont pu se croiser notamment pendant la crise, on devine à quel point la doctrine européenne de l'innovation est au départ structurellement orientée autour des grandes entreprises, et que l’un des enjeux du prix de la Capitale de l’innovation est de s'ancrer davantage dans les territoires, de faire la jonction entre ces trois mondes.

Michele Falcone, dirigeant de CAP Gruppo fournisseur d'eau pour la région de Milan évoque les efforts d’innovation de son entreprise, à travers l'élargissement du service de l'eau à la captation de l'eau de pluie, les bâtiments utilisés pour faire du bio-méthane pour la flotte de bus municipaux, permettant de faire d'importantes économies. Pascal Bolo Vice-président de Nantes Métropole met en avant la réactivité dont ont été capables les entreprises de transport public pendant la crise. « Les transports publics sont identifiés à tort comme un lieu de contamination au Covid. Il a fallu faire preuve d’imagination et de réactivité pour convaincre que l’on pouvait réutiliser à nouveau les transports publics sans risques majeurs. Et pour cela nous avons installé des distributeurs de gel hydro-alcoolique et inventé de nouvelles méthodes de nettoyages de nos véhicules ». Si les grandes entreprises publiques sont souvent oubliées de réflexions sur l’innovation publique, on peut constater à quel point elles sont encore éloignées de la culture participative et des espaces délibératifs ouverts, et qu’il y aurait un enjeu d’intégration de ces trois cultures dans une réflexion  mutualisée sur la résilience des sociétés.

Comment la crise sanitaire aurait accéléré des innovations

La table ronde « Innover en zones de turbulence, regards d'acteurs nantais » fut sans doute la plus illustrative de ces enjeux de convergence et de résilience, à travers des actions nantaises s’étant distinguées pendant le confinement.

Le premier projet présenté est baptisé Makair. Il a consisté à créer des respirateurs artificiels en l'espace de quelques semaines à partir de la conception 3D, l'open design, l'open hardware.

Quentin Adam, dirigeant de Clever Cloud en est à l'origine. Entré en contact avec le CHU de Nantes à la mi-mars, il se lance dans un programme jugé « inimaginable » quelques semaines plus tôt. Pierre-Antoine Gourraud professeur au CHU nous replonge dans le contexte : « On sait tout de suite que l’on va manquer de respirateurs. Quentin nous lance un défi. Est-ce que l'on peut créer un respirateur capable de prendre en charge les patients les plus sévèrement atteints ? Ce serait une première mondiale ». Ces derniers décident, dans une économie de guerre assumée, de ne pas confondre vitesse et précipitation, en respectant les normes liées aux essais cliniques et leurs critères scientifiques et de certification, de penser dès le départ aux aspects les plus élémentaires comme la comptabilité et le financement du projet, sa logistique. Plusieurs partenaires entrent dans la boucle, comme l’Université de Nantes, le Ministère des armées et la Société française de médecine de catastrophes. Au final trois cents personnes y collaborent et parviennent en trois semaines à construire une machine high tech et open source à bas coût.

Le second projet présenté est Nantes Entraide. Il a consisté à mettre en relation des associations et volontaires avec des personnes dans le besoin pendant le confinement.

Pour cela, les services de la ville décident de faire l'inventaire des compétences et de s’organiser en réseau. Céline Loup, chargée de mission de Nantes, relate la transformation des services de la mairie en centre d’urgence alimentaire, usine de couture et de petites mains pour acheter du tissu, démêler des kilomètres d’élastiques, et témoigne à travers cet exemple d’une expérience de résilience et de coordination inédite.

Dans le débat qui suit les présentations, Laurent Devisme, urbaniste et professeur à l’ENSAN commence par relativiser la portée de ces innovations : « Il ne faudrait pas faire croire que nous avons un écosystème de l'innovation à Nantes, que l'on est bon en innovation ». Il rappelle que pendant vingt ans l'innovation a été synonyme en France de modernisation et d'innovation technique. Pour ce dernier, l'un des enjeux de l’innovation est de résoudre le problème de la sectorisation de l'action publique et sa fameuse organisation en silos. Or : « Si l'on regarde les délégations de Nantes Métropole » remarque -il, « nous avons une délégation mobilité et déplacement, une autre pour la mobilité douce, etc. Est-ce que tout cela va arriver à se croiser et innover ? On ne peut pas le dire aujourd'hui ». La crise représente néanmoins un progrès car souligne -il : « Il y a quelques temps on n’aurait jamais pensé à une machine à coudre pour parler d'innovation. On aurait été sur une rue connectée, une maison imprimée en 3D ».

Mahel Coppey, Vice-présidente de Nantes Métropole, fait référence à l’histoire rebelle de la ville de Nantes, construite sur les luttes ouvrières et paysannes, un tissu syndicaliste puissant, qui en ont certainement fait le socle de l'innovation sociale actuelle.

Les acteurs de l'ESS incarnent en partie cette tradition. Pour Raphaël Suire professeur à l'Université de Nantes, si les situations d’innovation sont difficiles à répliquer, certains « esprits d’innovation » peuvent se propager. Il évoque à ce titre la culture diffusée par le M.I.T et raconte avec fabriqué au sein d’un Fablab un « ascenseur pour lapin ». Le projet n’avait pas de sens a priori mais rassemblait des gens du monde entier pour trouver des solutions. Il explique que la finalité d’une innovation « se définit aussi en faisant, ce qui va à l'encontre de nombreux processus d'innovation actuels».

À la lumière de toutes ces réflexions, Francky Trichet Vice-président de Nantes Métropole, notamment en charge du numérique, s’aventure tout de même à distinguer quelques ingrédients de la recette Nantaise. « Il suffit de regarder ce que les autres disent de nous : à Nantes tout va plus vite ». Aussi, il explique la rapidité et la précision d’exécution caractérisée par Makair et Entraide par la proximité des acteurs, dans une ville à échelle humaine. On est « petit » par la taille, remarque t-il, « mais grand parce que dans l'innovation il y a un moment où tous les échelons doivent être présents ». Par ailleurs : «  A Nantes on a compris que les interstices, c’est là où se créée la richesse. Aujourd'hui c’est dans l’interdisciplinarité qu’elle se fait ».

Quentin Adam appuie en conclusion cet argument en soulignant l’importance du collectif : « L’innovation naît de la rencontre d'une connaissance et d'une expérience. L’innovation de Makair a été favorisée par des gens qui n’auraient pas pu se rencontrer autrement. C'est l’a-xénophonie qui nous a permis d’avancer », souligne t-il.

Une question cruciale se pose en définitive aux intervenants : peut-on retrouver de telles conditions de coopérations, d’initiative et d’engagement très avancés, hors crise ? Un intervenant signale que ceux qui décident au plus haut niveau ne font pas partie de cette culture à ce jour, ce qui expliquerait en partie l’absence de permanence ou d’évidence de ces approches au quotidien.

Vers un âge adulte de la démocratie ?

Dans une conférence animée par Le Monde sur la compréhension des crises, Cecile Valadier de l’Agence Française de Développement fait référence aux bénéfices du confinement en terme d’émissions de GES et remarque que « Pour atteindre les 1,5° de hausse, il faudrait se confiner jusqu’à 2030 au niveau mondial ». Ce constat donne une idée de la profondeur de la transformation sociétale que les termes d’innovation et de résilience ne peuvent épuiser à ce jour. Au cours des débats de clôture du forum, la notion de « démocratie adulte »  sera lâchée par un intervenant. Nous posons alors la question suivante par l’intermédiaire du chat : « Une démocratie adulte, est-ce que ce ne serait pas de cesser de chercher un sauveur, qu’il s’appelle élu ou citoyen, mais plutôt d’apprendre à regarder avec honnêteté et courage les questions difficiles, et ce, à tous les étages et dans le quotidien ? ». Les intervenants répondent par l’affirmative et en conclusion, Johanna Rolland renchérit : « Dans une démocratie adulte, on doit mettre par exemple la sécurité au débat citoyen. En revanche, je crois qu’il faut aussi assumer de dire : après le temps de la démocratie participative, il y a le temps de la décision, puis la question d’assumer la responsabilité et toutes les conséquences qui iront avec. On voit bien à quel point cela amène à d’autres débats. Comment une autorité peut-être ou non acceptée ? Et là, on a des sujets très très lourds qui sont devant nous ».

Et s’il y avait dans le mouvement participatif et de l’innovation publique de première génération une certaine tendance à vouloir donner la parole aux « enfants » que sont les citoyens, jusqu’ici peu considérés, et qui confirmerait d’une certaine manière le paradigme paternaliste historique dans lequel il s’inscrit ? Ce que nous rappelle les échanges de ce forum est que toute crise majeure et soudaine a pour caractéristique de nous confronter à un certain « mur de la réalité » devant lequel certaines évidences disparaissent, pour ouvrir la voie à des attitudes résilientes, des changements de postures prometteuses.

Mais la question qui demeure à l’issue de ces échanges, est de savoir dans quelle mesure les acteurs de la société pourraient affronter ce « réel » devant ses « crises blanches » et durables, avec une attitude et une profondeur comparables ?

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