Élise Michaud et Marion Oderda : «Les collectivités doivent agir plus massivement sur l’égalité femmes-hommes»

Le 10 juillet 2021

Comment accélérer sur l’égalité entre les femmes et les hommes ? Quel rôle les collectivités locales doivent-elles ou peuvent-elles jouer sur cette question ? Où en sommes-nous concrètement aujourd’hui et quels sont les retours d’expériences utiles pour accélérer sur cet enjeu de transformation ?

 

Dans un ouvrage de référence publié début 2021, Pour des politiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes1 Élise Michaud, chargée de mission égalité femmes-hommes au département de la Seine-Saint-Denis, et Marion Oderda, rapporteuse du deuxième état des lieux du sexisme en France (mars 2020) et ancienne responsable des études au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, ont croisé leur expérience et leur expertise pour explorer ce dossier qui progresse trop lentement.

 

Elles rappellent à juste titre que l’égalité entre les femmes et les hommes est une politique publique transversale. Des actions peuvent être menées à tous les échelons des collectivités et avec des partenariats multiples sur le territoire, car elles concernent tous les aspects de la vie économique, sociale et administrative.

BIO EXPRESS
Élise Michaud

2015
Cheffe de projet à la direction de la communication du département de la Seine-Saint-Denis, elle est en charge notamment de la communication de l’Observatoire des violences faites aux femmes

2016-2017
Diplôme universitaire des violences faites aux femmes de Paris VIII, validé en présentant un mémoire sur le traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles

2018
Chargée de mission égalité femmes-hommes au département de la Seine-Saint-Denis

2021
Lancement d’Olympe, un cabinet de conseil en égalité femmes-hommes

BIO EXPRESS
Marion Oderda

2020
Rapporteuse du deuxième état des lieux sur le sexisme en France, sur le sexisme dans les domaines audiovisuel, du travail et de la politique

2019
Co-rapporteuse du premier état des lieux du sexisme en France

2018-2020
Responsable des études et de la communication du Haut Conseil à l’égalité

2015-2018
Conseillère auprès de Stéphane Troussel, président du département de la Seine-Saint-Denis, en charge notamment de l’égalité entre les femmes et les hommes

Où en sommes-nous aujourd’hui de l’égalité entre les femmes et les hommes ?

L’égalité entre les femmes et les hommes n’a cessé de progresser et cela se poursuit. On le voit bien, c’est désormais un sujet important dans notre société, notamment à la suite du mouvement d’ampleur #metoo. Cependant, si nous avons des lois, l’égalité réelle, dans les faits, est encore loin d’être atteinte. Les chiffres sont sans appel, les inégalités sont encore la norme, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle : 72 % des tâches domestiques sont réalisées par les femmes, l’écart de salaire entre les femmes et les hommes est de 24 %, celui des pensions de retraite est de 40 %, 54 % des allocataires du revenu de solidarité active (RSA) sont des femmes. Sans oublier les violences sexistes et sexuelles qui touchent très majoritairement les femmes.

La crise sanitaire a-t-elle accentué ces inégalités ?

Plusieurs études ont, en effet, montré que la crise sanitaire avait accentué encore plus les inégalités et pénalisé les femmes. On peut citer le rapport de la Fondation des Femmes, intitulé L’impact du covid-19 sur l’emploi des femmes, le confinement a marqué une aggravation de l’inégale répartition des tâches. La prise en charge des enfants sans école a très majoritairement incombé aux femmes. Elles sont ainsi 40 % à avoir consacré plus de quatre heures par jour aux enfants, soit le double des hommes. Elles sont 21 % à s’être arrêtées de travailler à cette occasion, soit, encore une fois, le double des hommes. 70 % des femmes estiment que cette période va les pénaliser dans leur carrière. Le confinement n’a donc pas été l’occasion d’un rééquilibrage mais au contraire a renforcé les inégalités. Le rapport démontre malheureusement que le plan de relance privilégie des secteurs où les femmes sont sous-représentées et préconise des mesures de rectification.

Comment expliquer que la législation ait été aussi tardive concernant les pouvoirs publics locaux dans le domaine de l’égalité femmes-hommes ? C’est seulement la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes du 4 août 20142 qui introduit que « l’État et les collectivités territoriales, ainsi que leurs établissements publics mettent en œuvre une politique pour l’égalité entre femmes et les hommes selon une approche intégrée ».

Tout d’abord, parce qu’on a longtemps cru que le statut de fonctionnaire protégeait des inégalités de salaire et de la discrimination contre les femmes. Avec 18,9 % d’écart de salaire entre les femmes et les hommes dans la fonction publique, force est de constater que le statut ne protège pas tant que cela ! La question des politiques publiques locales a été laissée de côté, car il a longtemps été pensé que les politiques publiques étaient intrinsèquement égalitaires. On ne se rend compte que, récemment, le choix d’une politique peut résorber des inégalités ou au contraire les accroître. L’approche intégrée imposée par la loi de 2014, qui exige qu’on étudie la situation des femmes et des hommes avant de mettre en place une action, « chausser les lunettes du genre » 3 comme nous l’écrivons dans le livre, vient contredire cette idée que les politiques publiques sont neutres et qu’elles s’adressent à toutes et tous. Encore une fois pour travailler sur l’égalité, il faut déconstruire beaucoup de croyances.

Si nous avons des lois, l’égalité réelle, dans les faits, est encore loin d’être atteinte. Les chiffres sont sans appel, les inégalités sont encore la norme, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle.

Vous identifiez deux piliers pour agir sur les politiques d’égalité dans les collectivités : le premier porte sur la formation et la sensibilisation et le second porte sur la collecte et l’analyse des données genrées. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Nous sommes convaincues que pour pouvoir agir, il faut déjà connaitre le sujet et pouvoir le quantifier et l’analyser. Cela veut dire donc, en préalable, se former aux enjeux de l’égalité entre les femmes et les hommes, prendre conscience des inégalités, des stéréotypes et déconstruire ses propres croyances. On entend souvent « mais ça va en France, on l’a, l’égalité ! » : se former c’est déconstruire ce discours, car si l’on regarde la situation administrative, économique et sociale des femmes, on se rend compte que ce n’est pas le cas (comme l’indique les chiffres cités plus haut). En second, il faut pouvoir analyser la situation, en se basant sur des données. Pour une collectivité, produire des données genrées et les analyser est indispensable pour porter des politiques d’égalité. En effet ces données vont permettre d’identifier les écarts entre les femmes et les hommes pour pouvoir ensuite mener des actions correctives. Elles vont aussi aider à convaincre qu’il faut agir, les chiffres sont difficiles à contredire. Par exemple, il faut connaître le nombre de femmes et d’hommes bénéficiaires du RSA pour porter des politiques d’insertion efficaces.

L’approche intégrée imposée par la loi de 2014, qui exige qu’on étudie la situation des femmes et des hommes avant de mettre en place une action, « chausser les lunettes du genre » comme nous l’écrivons dans le livre, vient contredire cette idée que les politiques publiques sont neutres et qu’elles s’adressent à toutes et tous.

Quels sont les prérequis nécessaires pour réussir une politique d’égalité entre les femmes et les hommes ?

Dans cet ouvrage, nous avons souhaité mettre en avant ce qui, pour nous, est nécessaire à la mise en place d’une politique d’égalité. Il faut que la collectivité se saisisse vraiment du sujet, en l’organisant avec une gouvernance claire au plus haut niveau. Il est nécessaire que ce sujet ait une place identifiée et soit portée par un engagement politique.

On le sait, dans une collectivité, si les élu·es sont pleinement mobilisé·es alors c’est toute la collectivité qui prendra cette orientation. Il est également important d’avoir une personne en charge de ces sujets dans l’administration et des personnes relais volontaires et formées pour travailler sur cette question. Il ne faut pas non plus oublier les organisations syndicales, pour augmenter l’effet de la politique. Enfin, bien sûr, il faut des moyens humains et financiers. Mais qu’elle que soit la taille de la collectivité et ses moyens budgétaires, il est possible de faire des choses. Attribuer le nom d’une femme à un équipement municipal, ça ne coute rien et c’est déjà une action en faveur de la visibilité des femmes, tout comme adopter une communication sans stéréotype sexiste.

Grille d’autodiagnostic pour l’égalité
entre les femmes et les hommes4

Par exemple, pour la compétence « éducation/affaires scolaires »

1 – Données quantitatives

Dispose-t-on de données sur :

  • la part des filles et des garçons dans les activités périscolaires ;
  • le nombre et le pourcentage de pères et de mères aux « rendez-vous parents », quels constats ?

2 – Données qualitatives :

  • la collectivité développe-t-elle des actions spécifiques sur l’égalité filles-garçons ? ;
  • dans le cadre du projet éducatif local (PEL) ;
  • financement de sensibilisation ou de formations sur les stéréotypes sexués ;
  • conférences ;
  • prix de la vocation scientifique et technique des jeunes filles ;
  • autres.

Si oui, de quelle manière ?

  • soutien financier à des actions portées par des associations : quels montants ? ;
  • actions de la direction éducation : quelles actions, quelles enveloppes financières ? ;
  • autres (partenariat État, CG, etc.) ? ;
  • décrire les actions.

Comment construire un plan d’action efficace pour avancer sur ce sujet lorsqu’on est décideur·euse public local ?

Dans cet ouvrage, nous avons voulu donner des outils méthodologiques, en suivant des étapes-clés, d’abord par la formalisation des ambitions : la désignation du pilote du plan d’actions, la réalisation d’un diagnostic territorial, la collecte de données et de ressources utiles, la consultation d’autres collectivités et des élu·es du territoire. Ensuite l’élaboration pratique du plan d’actions, avec le choix des thèmes d’intervention, la rédaction, la concertation, la communication sur le plan d’actions en interne et en externe, l’animation et le suivi permettant d’en élaborer un bilan annuel et une évaluation. Évidemment, il n’y a pas une seule méthode à suivre et chacun·e peut adapter à sa structure et piocher ce qui semble le plus pertinent pour sa collectivité. Et pour aller plus loin, nous avons donné des exemples de fiches-action pour que les collectivités puissent puiser dans ce qui existe déjà parfois dans un autre territoire. Ce n’est pas un ouvrage exhaustif mais il donne des bases pour mettre en place un plan d’action efficace.

Quels sont les retours d’expérience qui vous semblent les plus emblématiques ou les plus inspirants dans les territoires, en France mais aussi à l’étranger ?

Il y en a de plus en plus et c’est heureux. Plusieurs collectivités, principalement des régions ou départements car ils en ont plus les moyens, ont déjà fait beaucoup en faveur de l’égalité. Forcément la Seine-Saint-Denis nous semble un département exemplaire, le travail de l’Observatoire départemental des violences faites aux femmes, est reconnu nationalement. L’égalité est présente dans les politiques publiques et également en interne puisqu’il est le détenteur des labels Afnor Diversité et Égalité professionnelle. Mais beaucoup de collectivités s’impliquent aujourd’hui, citons notamment le travail de la Loire-Atlantique pour lutter contre la précarité menstruelle, celui de la Gironde pour créer des collèges inclusifs ou encore la métropole de Rouen pour un aménagement égalitaire des berges de Seine. Dans cet ouvrage, nous avons voulu nous appuyer sur des exemples locaux qui existent et fonctionnent, afin de diffuser une culture de l’égalité.

Existent-ils encore des angles morts dans les politiques publiques d’égalité femmes-hommes ?

Il y en a beaucoup. Pour ce qui est des politiques publiques, nous pensons qu’il est important de se rendre compte que si une politique ne prend pas en compte le genre, alors elle ne sera pas efficace, elle ne touchera pas de manière égalitaire les femmes et les filles que les hommes et les garçons. Ensuite, les associations sont des lanceuses d’alertes et la multiplication des études et rapports d’institutions publiques ou des travaux universitaires font émerger énormément de sujets qui ne sont pas dans les « radars ». On se rend compte aujourd’hui de l’importance du travail intersectionnel. Où en est-on des politiques qui croisent plusieurs discriminations, la situation de handicap, l’orientation sexuelle, l’apparence physique ou l’origine réelle ou supposée ?

Pour une collectivité, produire des données genrées et les analyser est indispensable pour porter des politiques d’égalité. En effet, ces données vont permettre d’identifier les écarts entre les femmes et les hommes pour pouvoir ensuite mener des actions correctives.

Enfin, il faut poursuivre le travail de lutte contre les violences faites aux femmes, car il n’y aura pas d’égalité tant que les femmes continueront à subir des violences, au travail comme dans leur vie privée. Malheureusement, l’actualité récente le démontre, les femmes meurent toujours, en France, de la violence d’un conjoint ou d’un ex-conjoint. Il faut que les pouvoirs publics renforcent leurs politiques de prise en charge des victimes et des auteurs violents.

Les stéréotypes sexistes, qu’est-ce que c’est ? 5

Un stéréotype c’est une idée, une opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée, à propos d’un groupe de personnes partageant certaines qualités et caractéristiques. Les stéréotypes sexistes sont donc des opinions toutes faites sur les hommes et sur les femmes. Ils sont limitatifs et ont des conséquences très concrètes : en faisant des différences entre les hommes et les femmes basées sur leur genre ils créent une hiérarchisation entre les hommes et les femmes, qui induit une domination d’un groupe sur l’autre, et donc des inégalités. Ils constituent la base sur laquelle peuvent prendre appui des comportements discriminatoires. Ils sont omniprésents dans la société et ils sont intériorisés très tôt (dès 4 ans) chez les enfants. Exemples de stéréotypes de sexistes : Les femmes sont organisées, douces, attentionnées, appliquées, patientes, douées avec les enfants, étourdies, bavardes, ne savent pas conduire, aiment faire le ménage et du shopping. Les hommes sont forts, taiseux, durs, autoritaires, insensibles, doués en mathématiques et en mécanique, aiment le sport, la vitesse, le bricolage, ne pleurent pas.

  1. Ordeda M. et Michaud É., Pour des politiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes, 2021, Berger-Levrault.
  2. L. n2014-873, 4 août 2014, pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.
  3. Ordeda M. et Michaud É., Pour des politiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes, op. cit., p. 141.
  4. Ordeda M. et Michaud É., Pour des politiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes, op. cit., p. 65.
  5. Ordeda M. et Michaud É., Pour des politiques locales d’égalité entre les femmes et les hommes, op. cit., p. 95.
×

A lire aussi