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Blanca Jimenez-Cisneros : « La réflexion sur l’eau doit être menée conjointement avec celle sur l’énergie »

Seine Paris gestion de l'eau
La région Île-de-France est le territoire français le plus exposé au risque inondation, avec 850 000 personnes habitant directement en zone inondable (Seine et Marne) et cinq millions de Franciliens impactés indirectement.
©DR
Le 18 février 2021

Blanca Jimenez-Cisneros est directrice de la division des sciences de l’eau et secrétaire du Programme hydrologique international (PHI) pour l’UNESCO. Elle a également été vice-présidente de l’ONU-Eau, mécanisme de coordination interinstitutionnel des Nations unies pour l’eau douce et les questions liées à l’assainissement. Elle analyse l’initiative de récupération d’eau de plus à grande échelle mise en place par la ville de Tokyo.

Que pensez-vous de l’initiative de la ville de Tokyo ?

Il y a deux éléments qui rendent le projet très intéressant. D’abord, la pluie est une excellente source d’eau, même s’il faut avoir conscience que la capture est par essence limitée aux instants de pluie. Elle ne peut donc pas être LA source, mais UNE source d’eau. Ensuite, cette initiative peut être particulièrement intéressante dans le cas des flash flood, les inondations urbaines. En effet, quand les villes font des efforts pour récupérer l’eau avant qu’elle ne touche le sol, c’est extrêmement bénéfique pour se prémunir de ces inondations.

Pourquoi est-ce particulièrement intéressant dans les villes ?

Il y a dans les villes beaucoup de choses qui s’enchaînent. D’une part, on est en train de mettre du béton partout, ce qui entraîne une diminution de l’absorption d’eau par les sols. D’autre part, les villes sont devenues de véritables « îles de chaleur » à cause de la réflexion des rayons du soleil et de l’absence de verdure. Selon de nombreuses études, on se retrouve avec cinq ou dix degrés de plus en ville. Cela crée un micro-climat qui entraîne des pluies plus intenses. Depuis trente ans, il y a au moins trois fois plus de pluies extrêmes. Ça veut dire qu’il pleut beaucoup plus sur une période plus courte. Comme il y a moins d’absorption des sols, les risques d’inondations augmentent. Outre les dommages liés à l’inondation elle-même, ces événements provoquent des pénuries d’eau. Là encore, l’eau de pluie devient intéressante, car l’eau du robinet a un prix.

Récupérer et stocker l’eau de pluie a donc un double intérêt : elle protège des inondations et vous offre une réserve importante d’eau à moindre coût – même si l’investissement de départ est important.

Économiquement, est-ce rentable ?

Comme je le disais, l’investissement de départ est élevé. Cependant, pour certaines villes, il est nécessaire car ce phénomène des flash flood est le mal du siècle. Il faut proposer une analyse économique au cas par cas. À Tokyo, la ville est construite en hauteur et l’installation d’un système de récupération d’eau de pluie est obligatoire pour les immeubles de plus de sept étages. Prenons maintenant l’exemple de la ville de Mexico. À la différence de Tokyo, c’est une ville très plate, à cause des tremblements de terre. La plupart des gens habitent dans des maisons ou de petits bâtiments. Pour réussir à capter l’eau à grande échelle, il faudrait multiplier les installations sur tous les bâtiments : ce n’est pas rentable. L’intérêt économique de l’investissement dépend de la surface de captation de l’eau.

Pour ces contre-exemples, existe-t-il des alternatives ?

C’est plus compliqué, mais c’est possible.

En France, Issy-les-Moulineaux a mis en place un système de tank pour pouvoir se protéger des crues de la Seine.

Aux États-Unis, certaines communes financent des bacs « stylisés » d’un mètre cube chez les particuliers. Ils ont fait le choix de multiplier les petits systèmes plutôt que de déployer un modèle qui n’aurait pas de sens sur l’ensemble de la ville. Encore une fois, on se protège des inondations tout en s’offrant une réserve d’eau pour les douches, les toilettes, l’arrosage, etc. C’est une solution adaptée à une certaine topographie.

Au-delà des utilisations que vous évoquez, peut-on rendre l’eau de pluie potable ?

C’est une question très compliquée, car les normes de potabilité de l’eau sont extrêmement différentes d’un pays à l’autre. En tout état de cause, le coût du traitement, quel que soit le pays, sera très élevé, car l’eau de pluie est particulièrement polluée. Vous avez remarqué que quand il pleut, cela sent bon ? C’est parce que la pluie « nettoie » l’atmosphère en tombant. Toute la pollution de l’air passe dans l’eau. Pour autant, même sans la rendre potable, on peut imaginer de nombreuses utilisations pour l’eau de pluie. J’évoquais la douche et les toilettes : nous avons tendance à oublier que la majeure partie de l’eau consommée, ce n’est pas celle que l’on boit. C’est une question importante, car actuellement on traite absolument toute l’eau pour qu’elle soit potable, et on s’en sert autant pour boire que pour tirer la chasse… Ça n’a pas de sens, il faut utiliser des eaux de différentes qualités.

Qu’est-ce qui freine les décideurs politiques pour investir dans ce domaine ?

L’investissement de départ est très important, mais il ne faut pas négliger non plus le coût de l’entretien. Un système de récupération d’eau, c’est comme pour le chauffage, il faut l’entretenir. Cela représente beaucoup d’argent pour quelque chose qui n’est pas directement visible par un électeur… Cependant, celui qui se pose la question de la rentabilité d’un tel équipement doit voir plus loin que les analyses classiques coûts/bénéfices… Il faut prendre en compte les dégâts que peut provoquer l’eau lors des inondations, et les conséquences de ces catastrophes.

En outre, en fonction du contexte local, la réflexion sur l’eau doit être menée conjointement avec celle sur l’énergie, car ces deux éléments peuvent influer l’un sur l’autre.

Pourtant, l’eau est souvent au centre des débats environnementaux…

Toujours ! Mais il manque les actes. J’étais à la COP et j’ai remarqué que l’eau est systématiquement citée dans les discours, avant d’être oubliée dans les programmes… Les acteurs publics préfèrent construire un théâtre ou que sais-je, parce que ça se voit et que les citoyens vont donc voter pour eux aux prochaines élections. Si vous décidez d’investir dans une station d’épuration pour traiter l’eau que vous avez récupérée, qui va le voir ? Il faut donc aussi mener des actions pour sensibiliser les citoyens, pour qu’ils prennent conscience de l’énorme enjeu que représente la gestion de l’eau dans les prochaines années.

La prise de conscience collective est souvent un enjeu majeur…

Oui, c’est extrêmement important ! Le pétrole, par exemple, tout le monde a compris qu’un jour il n’y en aurait plus. Une fois qu’on aura tout consommé, il faudra savoir faire autrement. On accepte donc des expériences, des investissements… Concernant l’eau, il faut prendre conscience que l’on parle d’une ressource qui peut entrer dans un cycle et être utilisée plusieurs fois. Par conséquent, il faut organiser l’utilisation : donner l’eau potable à la ville et l’eau résiduelle, plus ou moins traitée en fonction des besoins, à l’agriculture. Le phosphore et l’azote contenus dans l’eau de pluie peuvent, par exemple, être utilisés comme fertilisants, donc on fait des économies sur le traitement.

D’ailleurs en récupérant l’eau de pluie en centre-ville, on peut réussir à développer les fameuses cities of the future avec plus d’espaces verts et une production de denrées plus proches des villes.

D’autres utilisations de l’eau de pluie vous viennent-elles à l’esprit ?

C’est un sacré défi que l’utilisation de l’eau de pluie. On pourrait déjà en la stockant, la réinjecter directement dans les nappes phréatiques, car avec le béton des villes, certaines nappes ne se remplissent plus. Pour certaines villes, il y a urgence. Certaines nappes sont presque vides… En outre, l’eau serait naturellement filtrée : une fois de plus il s’agit d’un système gagnant-gagnant. Un autre exemple tout simple : on peut utiliser l’eau de pluie à la place du sel pour dégeler les trottoirs. Il n’y a pas pire que l’utilisation du sel, car une eau salée est beaucoup plus difficile à traiter qu’une eau polluée. Mais toutes ces initiatives très positives ne doivent pas faire oublier que le problème principal, aujourd’hui, reste la taille des villes.

C’est-à-dire ?

Quand on en arrive à des mégalopoles, des villes de plus de dix millions d’habitants, on multiplie les problèmes en nombre, on augmente leur importance, certes, mais on en génère aussi de nouveaux, qui semblent parfois insolubles et qui sont spécifiques à ce mode de vie résolument urbanisé. Et des zones, comme Paris, continuent de voir leur population augmenter. Il faut se poser les bonnes questions. Ce qui m’inquiète, c’est que je ne vois aucune réflexion menée sur notre mode de vie, sur ce que l’on est en train de faire vivre aux citoyens dans les villes. Au-delà de proposer des solutions aux problèmes que l’on rencontre, on peut aussi réfléchir collectivement à un moyen d’éviter que ces problèmes ne surgissent.

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