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Amsterdam : du municipalisme au donut en passant par les communs

Le 11 juillet 2021

Depuis 2018, Amsterdam se veut municipaliste et commoneuse ! Confrontations avec le gouvernement national, solidarité avec les pairs des grandes villes européennes, impatience des acteurs de terrain et lenteur des changements culturels des élus et des agents, etc., les enjeux sont de taille et les réalisations encore modestes. Mais une chose est sûre : si la démocratisation de la gouvernance mu 4nicipale est une condition nécessaire pour que les élus ne deviennent pas une partie du problème, elle ne saurait être suffisante aussi longtemps que la question économique échappera aux gouvernements locaux. C’est ainsi que les villes les plus participatives auront encore besoin de leurs élus pour transformer le système économique dans son ensemble.

Rutger Groot Wassink

Il est échevin de la ville d’Amsterdam, en charge des affaires sociales, de la démocratisation et de la diversité. Il est membre des Verts de Gauche aux Pays-Bas.

Sophie Bloemen

Elle est directrice du think tank Commons Network basé à Amsterdam et spécialisé sur le plaidoyer en faveur des communs du local au niveau européen.

Rutger Groot Wassink, pourriez-vous décrire le contexte politique avant et après votre élection en 2018 ? Quelles sont vos responsabilités en tant qu’échevin de la ville d’Amsterdam ?

Rutger Groot Wassink – Je suis élu au conseil municipal depuis 2014. L’exécutif précédent était de tendance centre-droit et dirigé par les libéraux et les sociaux-libéraux. Depuis l’élection de 2018, nous avons un exécutif de centre-gauche issu d’une coalition entre les sociaux-démocrates, les sociaux-libéraux et les verts de gauche dont je fais partie. En tant qu’échevin, je suis premier adjoint de la ville d’Amsterdam et en charge des affaires sociales, du logement des sans-papiers et de la diversité. J’ai aussi intégré la question de la démocratisation dans mes délégations. En effet, ma principale motivation en tant qu’élu est de reconfigurer les relations entre le gouvernement local, les citoyens et le secteur privé. Nous essayons d’y parvenir à travers différents projets parmi lesquels figurent les communs. Mais cela reste très difficile de changer ces relations car nous devons travailler avec une administration très importante. D’une certaine manière nous avons intégré les idées et les idéaux municipalistes dans notre programme. Et c’est maintenant une expérience très intéressante de voir comment les traduire dans nos décisions politiques. On n’y parviendra sans doute pas totalement, mais cela vaut la peine d’essayer ! Nous sommes désormais dans la dernière année de notre mandat et, malgré l’échec de la gauche à l’élection nationale de mars 2021, je reste confiant dans nos chances de l’emporter lors des prochaines élections municipales de mars 2022.

C’est d’ailleurs intéressant de voir comment soudainement les idées municipalistes sont devenues mainstream du fait de la crise : tout le monde veut valoriser les communautés et le local sans parler des métiers qui étaient jadis invisibles !

Sophie Bloemen, pouvez-vous expliquer les relations entre votre think tank Commons Network et la ville d’Amsterdam ?

Sophie Bloemen – Commons Network est un collectif qui travaille sur la transition écologique et sociale et sur des modèles économiques alternatifs. Nous faisons la promotion des communs au niveau européen mais aussi en direction de la ville d’Amsterdam. Avant les élections de 2018, nous avons publié un rapport sur les communs urbains dédié aux cas d’Amsterdam et de Berlin1. Par la suite, nous avons été sollicités par Amsterdam pour rédiger un plan de transition vers les communs qui s’attache en particulier aux secteurs de l’alimentation, de l’énergie et de l’usage des espaces publics. En parallèle, nous travaillons depuis 2019 avec le réseau européen municipaliste Fearless Cities2 et le think tank 99 Van Amsterdam3 pour préparer et animer le forum Cities of change4 qui a démarré en avril 2021 après avoir été annulé l’année précédente en raison de la crise sanitaire. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment soudainement les idées municipalistes sont devenues mainstream du fait de la crise : tout le monde veut valoriser les communautés et le local sans parler des métiers qui étaient jadis invisibles ! Nous constatons tous les jours que nos propositions pour Amsterdam et notre plaidoyer pro-communs bénéficient désormais d’un contexte très positif et porteur.

Rutger Groot Wassink – Pour être honnête, Amsterdam fourmillait d’initiatives citoyennes avant que nous ne commencions à travailler avec Commons Network, mais elles ne faisaient pas l’objet de politiques d’accompagnement ni même de discussion au sein de l’administration. Nous sommes heureux de coopérer avec Sophie parce que cela a permis d’influencer l’administration dans son ensemble et de mettre ces idées à l’agenda de l’exécutif.

Rutger Groot Wassink, quelles sont vos priorités concernant la transformation de la gouvernance de la ville d’Amsterdam dans sa relation aux citoyens ?

Rutger Groot Wassink – Nous sommes en quête de nouveaux types de partenariat entre gouvernement, citoyens et marché. Nous avons été très inspirés par Barcelone et ce que Barcelona en comù a accompli, même si nous sommes très différents : c’est un mouvement citoyen et je suis membre d’un parti politique, les verts de gauche, ce qui rend les choses beaucoup plus compliquées, croyez-moi ! Mon agenda politique consiste à expérimenter ces nouvelles formes de gouvernance. Par exemple nous avons introduit un nouveau système de budget participatif doté d’un budget de 8 millions d’euros pour certains quartiers prioritaires. Nous avons aussi essayé de baisser les seuils permettant d’organiser des référendums citoyens et nous coopérons avec les porteurs d’initiatives pour voir ce dont ils ont besoin et comment nous pouvons les soutenir financièrement. D’un point de vue juridique, nous avons créé des droits de participation à l’échelle des quartiers, ce qui a conduit à des changements culturels profonds. Je pense que nous avons réussi à avancer sur les trois dimensions juridique, économique et culturelle. La certitude que des citoyens peuvent avoir de meilleures idées que l’administration et qu’ils ont été trop longtemps ignorés ou sous-estimés était au cœur du programme de notre coalition. Bien sûr l’administration peut trouver cela contestable ou même qu’il s’agit d’une insulte à son professionnalisme. Nous sommes conscients de cet enjeu culturel. Quoi qu’il en soit, la participation doit être renforcée afin de créer un écosystème pour les communs et nous commençons à en voir les fruits à travers la création des coopératives citoyennes dans les domaines de l’alimentation, du logement, de l’énergie... Certaines d’entre elles étaient déjà là mais nous en encourageons de nouvelles en particulier dans le domaine du logement. Voilà notre méthode : des actions concrètes et simples au service d’un objectif politique ambitieux !

Sophie Bloemen – La volonté politique de la ville est indéniable et la création du département pour la démocratisation en offre le meilleur symbole. Le nouveau budget participatif est aussi un bel exemple même s’il est encore dans sa phase expérimentale et que je crains qu’il ne se limite à des petits projets dans quelques quartiers au lieu de devenir un système de co-décision sur la totalité du budget de la ville. Atteindre cet idéal nécessite un changement profond de mentalité et demande beaucoup de temps. Comme l’a dit Rutger, cela commence au niveau de la coalition qui gouverne Amsterdam. Mais il faut davantage de pression politique et de récits pour les forcer à avancer. Par exemple la logique du budget participatif, c’est-à-dire le renoncement des élus à leur pouvoir de décision, peut être mise en œuvre dans d’autres domaines : agriculture urbaine, tiers lieux ouverts et libres, etc. Les initiatives citoyennes fleurissement partout dans la ville mais cela reste compliqué d’obtenir un soutien des institutions car le système en tant que tel n’est pas configuré pour faciliter les communs ou les initiatives collectives. C’est pourquoi on voit encore beaucoup de frustration du côté des plateformes et coopératives citoyennes dans les quartiers. Nous sommes arrivés à ce moment clé où le politique et l’économique convergent dans le mouvement des coopératives citoyennes qui veulent reprendre le contrôle et le pouvoir. Toute la question est de savoir comment la ville va gérer ces revendications !

Fondamentalement les communs ont une dimension économique, à savoir le contrôle démocratique sur les processus de production. En tant que commoneurs, nous recherchons un changement politico-économique profond mais aussi des avancées institutionnelles sur la question des partenariats public-communs, par exemple.

Rutger Groot Wassink, comment réagissez-vous à cette évolution de l’auto-organisation citoyenne vers des revendications d’ordre économique et politique ? Il semble que ce mouvement ait été encouragé par votre département pour la démocratisation mais qu’il s’adresse désormais aux autres instances de la ville...

Rutger Groot Wassink – Je trouve que c’est une très bonne évolution ! Aux Pays-Bas, nous sommes toujours très sensibles aux changements sociétaux, mais les responsables deviennent plus nerveux quand les demandes de changement s’attaquent aux structures économiques. Malgré notre accord de coalition, j’ai encore des collègues qui se demandent pourquoi les citoyens devraient décider à la place des élus sur le budget. Du côté du secteur privé, les coopératives citoyennes posent aussi de nombreux problèmes car elles dépassent nos cadres légaux en vigueur. En un sens, la crise du covid-19 a démultiplié les initiatives citoyennes : dans presque tous les quartiers d’Amsterdam, des habitants se sont organisés autour de la distribution de nourriture sans rien demander à la mairie, etc., ce que je comprends car, quand l’administration essaye de répondre, elle doit faire face à des règles tellement rigides qu’elle ne peut même pas mettre un local à disposition ou abonder un budget à cause de notre système fiscal... En fait ce n’est même pas une question de démocratisation mais d’efficacité de l’action publique !

Comment l’administration et les agents territoriaux ont-ils réagi face à ces évolutions ?

Rutger Groot Wassink – Tout d’abord, je veux souligner que de très nombreux agents sont enthousiastes et veulent avancer dans cette nouvelle direction. Ils travaillent très dur et font de leur mieux. Après trois ans comme échevin, je me demande souvent si je n’aurais pas dû « transversaliser » mon mandat sur la démocratisation plutôt que de créer un département spécifique. J’ai souvent changé d’avis à ce sujet mais je pense finalement qu’il est préférable d’avoir ce département car il nous donne la possibilité de peser sur les autres secteurs. Par exemple, quand une infrastructure doit être construite ou refaite, nous nous assurons que les agents aient mis en place les bonnes modalités de concertation avec les habitants concernés. Nous travaillons avec les autres départements pour que la participation figure dans le design même des politiques publiques ce qui veut dire par conséquent que les élus ne peuvent plus imposer a priori leur vision et feuille de route pour laisser la main aux citoyens.

Sophie Bloemen – Il faut certes commencer quelque part, mais je pense qu’on a un manque d’appropriation de la part des autres départements de la ville. Les communs restent un concept vague pour eux. Pour nous il s’agit vraiment d’une vision systémique de la ville. Le soutien aux coopératives d’énergie ou de logement aurait dû figurer dans l’agenda politique de la coalition dès le départ. Fondamentalement les communs ont une dimension économique, à savoir le contrôle démocratique sur les processus de production. En tant que commoneurs, nous recherchons un changement politico-économique profond mais aussi des avancées institutionnelles sur la question des partenariats public-communs, par exemple. Ces idées et propositions sont développées dans le cadre du programme inter-villes Co-cities5 dirigé par Cristian Iaione de Labgov mais les commoneurs locaux y sont peu investis et il manque la pression sociale. La prochaine étape pour nous, à Commons Network, doit nous permettre d’obtenir une légitimité et des opportunités concrètes pour la gestion collective des ressources urbaines. La collaboration public-communs ne peut plus attendre, je pense en particulier à l’idée d’un incubateur de coopératives qui faisait partie du programme de la coalition et qui n’est toujours pas doté de financements à la hauteur...

Rutger Groot Wassink – Oui, nous allons démarrer l’incubateur parce que c’est un dispositif clé pour un écosystème des communs. Avec le recul, c’est vrai, nous aurions dû obtenir un mandat plus large pour des politiques pro communs mais nous sommes dans une coalition... Faisons-en un objectif pour le prochain mandat !

Sophie Bloemen, ne craignez-vous pas que les communs soient détournés malgré eux au profit d’une forme de gentrification urbaine en contribuant à augmenter le coût de l’immobilier dans certains quartiers ?

Sophie Bloemen – Oui, il y a toujours un risque que les communs soient pervertis par le capitalisme. Les pratiques et les théories du mouvement hollandais des squats dans les années 1980 et 1990 étaient très claires et cohérentes, pourtant les politiques municipales les ont transformées en opportunités de financiarisation. Nous devons en être conscients et renverser cette tendance : les lieux et les infrastructures où les communs urbains se développent ne doivent pas être utilisés, même temporairement, pour accroître la valeur immobilière de ces quartiers !

Rutger Groot Wassink – Une des principales raisons pour lesquelles je crois fermement au municipalisme est parce que les grandes villes sont confrontées aux mêmes défis : le changement climatique mais aussi l’explosion des inégalités. Je pense que la gentrification est un accélérateur des inégalités. À Amsterdam elle procède d’une financiarisation du capitalisme et de l’impact excessif de la finance sur le marché immobilier. C’est si massif que nous sommes presque dans une guerre de tranchée avec le gouvernement national. En effet nous avons voulu prendre des mesures pour combattre cette situation, comme l’obligation de vivre là où on est propriétaire ou encore des règles d’encadrement des loyers. Mais le Gouvernement ne nous a pas suivi, pas plus qu’il ne nous a aidé dans notre combat contre des membres de la famille royale qui possèdent plus de 500 logements à travers la ville qu’ils louent à des prix exorbitants ! Sur le dossier de la gentrification nous sommes donc très dépendants du niveau national qui seul a le pouvoir de réguler le marché. Une grande partie du parc de logement de la ville (42 %) est constitué de logements sociaux gérés par des structures contrôlées par l’État. Mais le Gouvernement souhaite céder une partie de ce parc ce qui nous inquiète et nous frustre beaucoup !

Pouvez-vous nous parler du célèbre modèle donut6 qu’Amsterdam a été la première ville à adopter comme cadre politique ? Et pourquoi avez-vous décidé de jouer un rôle de leader dans le mouvement municipaliste européen ?

Rutger Groot Wassink – Pour être clair, Amsterdam ne joue aucun rôle de leadership en matière de municipalisme car c’est un mouvement sans leader ! Nous avons eu une très bonne collaboration avec Barcelone et nous avons beaucoup appris d’eux. Nous voulons diffuser le municipalisme en Europe du nord ce qui nous conduit à organiser une conférence en ligne en juin où on espère accueillir de nombreux exécutifs municipaux. L’idée de base est que nous, les grandes villes européennes, ne pouvons compter que sur nous-mêmes et nos pairs et non sur les gouvernements nationaux pour régler les problèmes que nous avons en commun. C’est pourquoi il est si important d’apprendre les unes des autres, comme sur les soutiens municipaux aux communs. À un certain point, il faut avoir le courage de couper les relations avec les gouvernements nationaux car ils s’opposeront toujours par leurs lois à cette économie du donut que nous voulons mettre en œuvre. Je suis très heureux de travailler avec Kate Raworth, la conceptrice du modèle donut, parce que nous avons urgemment besoin de passer du cercle extérieur du donut, c’est-à-dire les questions de durabilité, de limite planétaire relativement faciles à concevoir et transformer en politiques publiques, au cercle intérieur du donut où il est question des structures socio-économiques. C’est le défi auquel nous faisons face : réussir la dimension sociale de la transition parce que nous sommes dans une approche systémique et qu’il ne s’agit pas seulement de réaliser des politiques environnementales.

Avez-vous commencé à mettre ce modèle en pratique ?

Rutger Groot Wassink – Oui, sur certains sujets comme la question du salaire minimum. Mais bien d’autres aspects restent à explorer dans les mois à venir en lien avec les expériences d’autres villes. Par exemple, nous sommes en train de démarrer une expérience pilote avec le réseau anglais Community Wealth Building7. Les changements ne vont pas arriver du jour au lendemain mais nous travaillons sur les leviers que nous pouvons utiliser le plus rapidement. Pour être honnête, j’aimerais beaucoup mener la prochaine campagne électorale sur ce programme qui correspond parfaitement à ce pourquoi nous sommes en politique ! Je suis sûr que mes collègues à Paris, Grenoble, Barcelone, Milan, Copenhague, etc., seraient d’accord avec ce modèle du donut que la crise du covid-19 a rendu encore plus nécessaire et urgent !

  1. Urban Commons Shared Spaces, nov. 2018, https://www.commonsnetwork.org/news/shared-spaces-new-paper-on-urban-commons/
  2. https://fearlesscities.com/
  3. https://de99vanamsterdam.nl/
  4. https://citiesforchange.org/
  5. http://commoning. city/
  6. Par exemple, https://www.oxfamfrance.org/actualite/la-theorie-du-donut-une-nouvelle-economie-est-possible/
  7. https://cles.org.uk/community-wealth-building/what-is-community-wealth-building/
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