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Didier Bonnet, l’homme qui pousse les citoyens à filmer les solutions

Le format vidéo est le moyen le plus efficace pour faire passer des messages aujourd’hui, notamment auprès des jeunes, selon Didier Bonnet.
Le 18 février 2021

Salarié dans le domaine de l’informatique et des télécoms, puis entrepreneur, Didier Bonnet a finalement tout quitté il y a six ans pour fonder son association et devenir bénévole. Une renaissance professionnelle provoquée par sa fille, symbole d’une génération en quête de sens.

Donner la parole aux citoyens, les rendre acteurs de leur territoire et en influencer d’autres, bien au-delà de leurs frontières : voilà le pari de Megacities Shortdocs, l’association de Didier Bonnet. Depuis 2014, elle propose aux habitants des mégalopoles du monde entier de filmer des solutions locales, pour inspirer d’autres villes à travers le monde. Aujourd’hui, ces productions internationales sont réunies lors d’un festival qui fait le tour du monde, et son fondateur s’est lancé dans la réalisation d’un film documentaire, Voyage for Change, dont la première partie a déjà été primée à Cannes, hors compétition.

Tout sauf une vocation pour celui qui a passé la majeure partie de sa vie à travailler dans le secteur des télécoms et de l’informatique pour de grosses compagnies. Jusqu’au jour où sa fille, fraîchement diplômée, cherche du travail. « Mais pas n’importe lequel, dit-elle à son père. Un travail qui ait du sens. » Son premier job : accompagner une initiative pour les chômeurs de longue durée dans les quartiers défavorisés. Une démarche « bizarre » pour Didier, qui jusque-là a toujours vu le travail comme un moyen de gagner sa vie, de nourrir sa famille. « Quand j’avais l’âge de ma fille, il y avait plus d’opportunités que de risques. Les défis environnementaux ou les différences entre riches et pauvres étaient moins visibles, plus cachées, se souvient-il. » Mais des années plus tard, la démarche de sa fille le pousse à une longue réflexion : peut-être est-il temps, pour lui aussi, de donner du sens à son travail ?

À la même période, il voyage souvent pour son poste dans une grosse boîte de télécoms. Lui qui a toujours vécu à Paris se déplace dans d’autres grandes villes, comme New York ou Tokyo. Il est confronté quotidiennement aux défis de ces hubs mondiaux, que ce soit en termes de mobilité, d’habitat, d’énergie, de santé ou encore de culture.

Déclic dans le Bronx

Un jour, après une rencontre avec un gros client à 150 kilomètres au nord de New York, il s’arrête dans le Bronx sur le chemin du retour. Curieux et amateur de sport, il entre dans un club de boxe. « C’était une petite porte en ferraille avec un long couloir, il y avait le vieux directeur et des gamins de 15 ans qui s’entraînaient, comme dans le film Million Dollar Baby ! Deux grands champions étaient sortis de ce quartier et avaient ensuite fait des choses pour la communauté. » Il filme avec son petit caméscope et pense à toutes les autres initiatives qui doivent exister ici et ailleurs, pour améliorer la vie des habitants de ces grandes villes. Un déclic.

En observant le tissu entrepreneurial des États-Unis, il y décèle une capacité à créer de nouvelles solutions via les technologies ou les services, par exemple, pour aider des personnes à sortir de situations économiques difficiles. Ces mégalopoles grossissent, le monde devient de plus en plus urbain, « au point que certaines villes se touchent », note Didier. Les défis qu’elles doivent relever vont augmenter progressivement et le sujet est peu médiatisé. Il y voit un contexte favorable.

« Je voulais que ce soit innovant et “for good”. Avant je ne me posais pas la question, ce n’était pas “for good”, c’était “for my pocket” », explique Didier Bonnet.

Car Didier Bonnet aime créer, innover, apporter des solutions. C’est ce qu’il a fait toute sa carrière. Dès ses débuts à IBM, puis auprès d’autres boîtes qui innovaient dans leur façon d’utiliser les technologies. Dans les années 1990, il fonde même une start-up d’e-learning, grâce à laquelle des personnes éloignées physiquement peuvent apprendre les unes des autres. Celle-ci a été revendue depuis, mais les valeurs de transmission et d’innovation sont toujours présentes. « Je voulais utiliser ce que j’avais toujours fait, mais plus pour vendre des choses. Je voulais que ce soit innovant et “for good”. Avant je ne me posais pas la question, ce n’était pas “for good”, c’était “for my pocket”, assume-t-il. »

Alors il crée son association, Megacities Shortdocs, dans le but de pousser les citoyens à raconter les solutions présentes chez eux et d’inspirer d’autres citoyens du monde entier. Pour Didier, les progrès réalisés permettent désormais de faire des choses inimaginables il y a dix ou vingt ans : il suffit d’un téléphone portable et d’un ordinateur pour faire un film. Il invite ainsi les habitants à présenter en quelques minutes une réponse apportée à un problème sur leur territoire. « L’ADN du festival c’est d’être orienté solutions, des fois elles existent, des fois ce sont des pistes, précise Didier. » Des jurys basés en Amérique, en Asie et en Europe sélectionnent les meilleurs de ces films, tournés aux quatre coins du monde. Si la cérémonie principale a lieu à Paris, le festival est international et les films sont diffusés dans des soirées spéciales partout dans le monde sur Internet. « En plus maintenant il y a des sous-titres sur Youtube, rappelle Didier, ce qui permet aux internautes de regarder sans problème des vidéos en langue étrangère. »

Le format vidéo, il le préfère aux longs articles. « J’ai toujours trouvé magique le fait de pouvoir revivre une scène, appuie-t-il. Quand j’ai filmé le patron de la salle de boxe, on pouvait sentir dans son témoignage son implication sociale, c’était émouvant. » Selon lui, c’est aussi le moyen le plus efficace pour faire passer des messages aujourd’hui, notamment auprès des jeunes.

Un film primé à Cannes

Une cible qu’il vise particulièrement avec son nouveau projet, un film documentaire dans lequel des enfants font le tour du monde à la recherche d’inspiration pour sauver la planète. Commencé un an avant le mouvement lancé par Greta Thunberg, ce projet vise à faire prendre conscience aux plus jeunes, entre 10 et 15 ans, des enjeux liés à l’avenir. Selon lui, un grand nombre d’entre eux sont conditionnés et doivent comprendre l’importance de leur comportement, découvrir des manières de résister au poids de la société qui voudrait perpétuer les mêmes habitudes de génération en génération. Le changement passe par leur éducation. « Si un fils ou une fille dit à ses parents qu’ils mangent trop de viande, ça aura un plus grand impact sur eux, que si c’est un journaliste à la télévision qui leur explique. Les enfants peuvent aussi faire changer leur entourage, affirme Didier. » La première version de ce Voyage for Change a reçu le prix Coup de cœur au festival du film positif de Cannes.

Il crée son association, Megacities Shortdocs, dans le but de pousser les citoyens à raconter les solutions présentes chez eux et d’inspirer d’autres citoyens du monde entier.

Reste que cet engagement, bien qu’à but non lucratif, a un prix. Après plusieurs années de bénévolat, au cours desquelles il a lui-même financé les activités de l’association, Didier Bonnet a dû reprendre il y a quelques mois une activité salariée. « C’est un ami de longue date qui me l’a proposé, et ça tombait au bon moment, alors j’ai accepté, explique-t-il. » Le projet continue de vivre, grâce à l’engagement permanent de son fondateur, désormais entouré d’une petite équipe de salariés en France, et des personnes qui aident à l’international. L’association grandit. Et après avoir lui-même été inspiré par sa fille, Didier aimerait servir de modèle à d’autres. Peut-être même à son fils de 28 ans, qui vit à New York et a, selon son père, une « situation sympathique » dans la finance. « Il ne se sent pas forcément à sa place là où il est, mais il a peut-être du mal à franchir le cap et à passer à une autre situation. Un jour, il donnera le coup de volant qui va bien. » Et en entraînera d’autres ?

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