Luc Rouban « On assiste aujourd’hui à l’émergence d’une contestation de fond »

Le 8 janvier 2020

Directeur de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Luc Rouban a publié La matière noire de la démocratie1, un ouvrage qui décrypte les sources cachées du mouvement des Gilets jaunes en évoquant la montée des populismes. Selon lui, les Gilets jaunes sont un mouvement historique mais ne représentent que la partie visible de cette matière noire exprimant le rejet de la politique institutionnelle. Ses recherches portent principalement sur les transformations du secteur public en Europe et plus particulièrement sur les mutations de la fonction publique et la réforme de l’État.

BIO EXPRESS

1987

Entrée à Sciences Po

1996

Entrée au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)

1998

Publication de La fin des technocrates2

2009

Publication de La fonction publique3

2018

Publication de La démocratie représentative est-elle en crise ? 4 et Le paradoxe du macronisme5

2019

Publication de La matière noire de la démocratie

Que signifie La matière noire de la démocratie, titre de votre dernier ouvrage ?

Par analogie avec la matière noire de l’univers, qui reste invisible mais qui organise la répartition et la trajectoire des galaxies, la matière noire de la démocratie désigne ces structures anthropologiques qui viennent conditionner le rapport au politique. Il s’agissait pour moi de dépasser tous les clichés sur le « populisme », la « disrupture » de 2017 ou le « dégagisme » qui ne sont que des formules descriptives et très approximatives qui n’expliquent rien, pour dégager les points de rupture. Parmi ces points, il y a le lien de confiance entre les citoyens et les élus qui ne cesse de se dégrader. Mais on ne peut pas se limiter à constater cette dégradation. La confiance s’organise selon l’appartenance sociale entre respect pour la compétence et proximité. Du reste, l’actualité vient montrer que l’hommage à Jacques Chirac a pris une ampleur surprenante du fait que c’était le président de la proximité, quoi que l’on puisse penser, par ailleurs, de sa politique. Or, les catégories modestes et populaires donnent la priorité à la proximité sur la compétence et c’est bien ce qui explique deux phénomènes : la position centrale des maires dans l’organisation politique en France, du fait de leur proximité quotidienne avec les citoyens, et la grave crise démocratique qui secoue le pays depuis 2018 avec, en arrière-fond, une question lancinante au cœur de toutes les recompositions partisanes : comment réintégrer les catégories populaires dans le jeu démocratique ?

On assiste aujourd’hui à l’émergence d’une contestation de fond de la compétence économique au profit d’une demande forte de démocratie directe et de proximité, ce qui n’est pas, en soi, constitutif d’un populisme.

Le mouvement des Gilets jaunes constitue-t-il un mouvement historique ?

Oui, certainement. On a vu revenir avec ce mouvement une violence politique de nature insurrectionnelle, qui ne se réduit pas aux actes de pillage ou aux provocations des « black blocs », que l’on ne connaissait plus depuis 1962 et cela sans que les syndicats ou les partis politiques puissent contrôler la situation comme ce fut le cas en mai 1968.

Le mouvement des Gilets jaunes n’est que la partie visible de cette matière noire exprimant le rejet de la politique institutionnelle au nom du vécu quotidien, la contestation radicale des montages institutionnels complexes comme l’Union européenne, un anticapitalisme qui n’est cependant pas ancré à gauche au grand dam de la France insoumise (LFI) ou du parti communiste français (PCF) qui ont obtenu de très mauvais résultats aux élections européennes.

Les manifestants ou les participants des ronds-points doivent d’ailleurs être distingués de celles et ceux qui les soutenaient massivement dans l’opinion et dont le centre de gravité politique est clairement du côté du RN. Mouvement « populiste », c’est-à-dire souverainiste, anticapitaliste mais pas de gauche et porteur d’une vision autoritaire de la société. On est plus proche de la Ligue italienne ou du mouvement Cinq étoiles que d’un projet trotskyste.

Le mouvement des Gilets jaunes n’est que la partie visible de cette matière noire exprimant le rejet de la politique institutionnelle au nom du vécu quotidien, la contestation radicale des montages institutionnels complexes comme l’Union européenne, un anticapitalisme qui n’est cependant pas ancré à gauche au grand dam de la France Insoumise (LFI) ou du parti communiste français (PCF) qui ont obtenu de très mauvais résultats aux élections européennes.

La démocratie est-elle devenue un marché entre un citoyen client et un élu fournisseur de services ?

On assiste aujourd’hui à l’émergence d’une contestation de fond de la compétence économique au profit d’une demande forte de démocratie directe et de proximité, ce qui n’est pas en soi constitutif d’un populisme.

La question se pose en effet lorsqu’on analyse en détail les revendications exprimées lors du Grand débat national sur le thème de la démocratie. L’appel à la démocratie directe, la recherche d’un mandat impératif, l’idée selon laquelle les élus doivent être « utiles » et répondre très vite aux citoyens, s’inscrivent non pas dans un univers du débat démocratique où s’élaborent lentement des décisions sur des sujets complexes, mais dans un univers de la recherche de la satisfaction immédiate des besoins et des désirs qui n’a rien à faire des démonstrations scientifiques. En cela, le mouvement des Gilets jaunes ou le Grand débat, traduisent très bien cette impatience de citoyens exigeant une capacité de réponse rapide des institutions sans passer par la confrontation pacifique, médiatisée et éclairée des intérêts. On observe ici les effets destructeurs du capitalisme sur le libéralisme politique : la démocratie devient un supermarché, on ne veut payer que ce que l’on choisit sans tenir compte des autres ou des compromis à élaborer. Les Gilets jaunes criaient : « Macron rend-nous notre argent ! » C’est aussi en cela qu’il est difficile de voir dans cette crise un mouvement social de gauche. Du reste, les résultats des enquêtes menées pour le compte de l’Association des maires de France (AMF) confirment cette dérive : une grande majorité de maires, notamment dans les petites communes, déplorent la culture consumériste de leurs administrés.

Comment refonder la démocratie représentative en crise ?

Il faut réhabiliter le travail politique. La démocratie représentative ne peut vivre sans partis politiques forts capables de former des militants et d’ouvrir socialement le recrutement des élus. Le recours direct à la société civile, que ce soit par le macronisme ou bien par les Gilets jaunes, conduit à ne recruter que des notables sans attaches territoriales ou bien des démagogues.

En ce sens, il n’est pas honteux d’avoir des professionnels de la politique qui savent que la démocratie n’est pas une confrontation brutale mais la recherche de solutions pacifiques à des intérêts divergents. L’effort doit également passer par une formation des citoyens et cela dès l’école : sans formation juridique ou scientifique, point de République.

La décentralisation réelle – plus poussée – est l’une des pistes d’action possibles évoquées dans votre ouvrage pour améliorer notre démocratie.

Oui, la formule décentralisatrice de 1982 est dépassée et s’est transformée en usine à gaz. Les techniques de démocratie directe, qui sont au cœur de la Ve République des origines, trouvent toute leur place au niveau local, dans le cadre de débats portant sur des objets précis que tout le monde peut appréhender. Il faut laisser plus de responsabilités aux élus locaux dans l’organisation de la vie locale sans passer par des structures souvent opaques comme les intercommunalités. Tout le débat est alors de savoir comment recomposer l’architecture institutionnelle des territoires. L’argument des économies d’échelle ne l’épuise pas.

Le retour à la culture de la frugalité et à la décence pour le personnel politique est aussi nécessaire selon vous.

Certainement, la grande majorité des Français rêvent d’une classe politique à la scandinave, vertueuse, simple et proche. Paradoxalement, le modèle monarchique n’est durable que si l’exemple vient d’en haut. Sinon, on assiste à des spectacles pathétiques de vulgarité et de stupidité, certains n’ayant pas encore compris ce que voulait dire la vie « publique ».

Autres pistes évoquées : la formation des élites politiques/administratives doit laisser plus de place aux savoir-faire plutôt qu’aux ressources sociales et familiales ?

Le rejet de la compétence, c’est aussi, et surtout, celui d’une technocratie jugée trop élitiste et lointaine. Espérons que le projet de réforme de l’ENA et des grands corps débouchera sur une perspective intelligente d’ouverture sociale des sommets de l’État à des compétences diversifiées. C’était d’ailleurs tout le projet de Michel Debré en 1945, bien oublié depuis. Et l’État n’a pas à former les cadres dirigeants des banques d’affaires.

Les technologies numériques peuvent-elles contribuer à améliorer la démocratie ?

Certainement, par la diffusion d’informations certifiées sur l’état des budgets locaux et des projets notamment au niveau municipal afin que chacun puisse suivre l’avancement ou le coût des travaux, ce qui évitera les inventions des réseaux sociaux et les discours creux. On peut également penser que des concertations locales bien ciblées puissent se faire via Internet sur des sites dédiés afin de faire vivre une démocratie participative concrète parce que modeste et bien encadrée.

Le conflit social autour de la réforme des retraites peut-il être considéré comme un retour des corps intermédiaires dans le jeu politique ?

Ce conflit a vu les syndicats revenir en force comme interlocuteurs du Gouvernement. C’est sans doute l’occasion pour eux de démontrer leur utilité dans le débat social après en avoir été évincé par le mouvement des Gilets jaunes qui n’a jamais voulu de porte-parole. En soi, c’est la démonstration que la vie politique a besoin de professionnels qui savent négocier et trouver des compromis utiles au plus grand nombre. Mais les syndicats, y compris la réformiste CFDT, se sont clairement plaints de l’absence de réelles négociations au profit d’une concertation qui alimentait une réforme menée de manière verticale au nom de son utilité économique et budgétaire. Les négociations ne se sont ouvertes qu’à la suite d’une grève historiquement longue. Rien ne permet donc de dire que l’on assiste à la construction d’une social-démocratie dont le principe repose précisément sur l’accord tripartite entre le Gouvernement, les syndicats de salariés et le patronat. Le schéma macroniste d’une réforme par le haut reste toujours en vigueur. Par ailleurs, ce retour en force des syndicats n’est pas forcément un retour en grâce car les salariés se méfient en grande majorité d’eux. On peut dire que les syndicats, qui s’appuient sur leurs bastions historiques du secteur public, jouent en grande partie leur avenir dans ce conflit, d’où son âpreté.

La démocratie représentative ne peut vivre sans partis politiques forts capables de former des militants et d’ouvrir socialement le recrutement des élus. Le recours direct à la société civile, que ce soit par le macronisme ou bien par les Gilets jaunes, conduit à ne recruter que des notables sans attaches territoriales ou bien des démagogues.

Les municipales 2020 vont-elles contribuer à revivifier la démocratie locale, l’une des tendances observées étant une volonté d’associer davantage les citoyens dans la co-conception des programmes électoraux ?

On assiste à la re-territorialisation des élections municipales liée à la fois à des considérations tactiques, la possibilité d’avoir le soutien de la République en marche, et à des considérations stratégiques : prendre ses distances avec le monde des partis politiques et de la politique nationale afin de ne pas être touché par la crise de confiance qui les atteints. On voit effectivement émerger dans ce cadre des offres politiques plus concrètes, cherchant le compromis entre le développement local et la qualité de la vie afin de prendre en compte la question environnementale qui reste la toute première des préoccupations des habitants y compris, et surtout, dans les communes les plus petites. Il reste, néanmoins, que la vie municipale reste coincée entre cette lecture purement locale, où la proximité fait la confiance, et une lecture macro-économique de la décentralisation, impliquant une certaine hiérarchie qui joue en faveur des intercommunalités quels que soient les assouplissements qu’apporte la loi Engagement et proximité6 du 27 décembre 2019.

La loi Dussopt va-t-elle contribuer à accélérer la transformation de la fonction publique ?

Cette loi ne vient pas supprimer brutalement les statuts des fonctions publiques mais tend à les placer en périphérie dans un projet qui vise bien à l’alignement du droit de la fonction publique sur le droit du travail. En filigrane, on voit apparaître le modèle défendu par l’Union européenne et mis en pratique en Allemagne où la grande majorité des fonctionnaires travaillent sur la base de contrats de droit commun alors que les statuts sont réservés aux fonctions régaliennes. C’est un vieux modèle libéral déjà défendu sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Cette loi s’insère dans le nouveau paysage salarial brossé par la réforme des retraites et qui conduit également à indifférencier secteur privé et secteur public. La portée de cette loi, et notamment de la place qu’elle accorde aux contractuels, va dépendre de la réforme du système de la haute fonction publique. Si cette dernière est mineure, on aura du management à la française qui ne libéralise que la périphérie sans toucher au centre. Les ingrédients du malaise social, déjà très présents dans les trois fonctions publiques, ne sont pas alors près de disparaître. Si on libéralise, il faut libéraliser jusqu’au bout. Sinon, on aggrave la fracture sociale.

La matière noire de la démocratie

Le mouvement des Gilets jaunes est tout sauf anecdotique. Tenter de l’expliquer en se focalisant sur la sociologie des participants ou en évoquant la montée des populismes et le rejet des élites n’est guère probant. Luc Rouban voit dans ce mouvement le symptôme d’une profonde mutation du rapport au politique. En épluchant minutieusement sondages, enquêtes, baromètres ainsi que les remontées du Grand débat national, il met au jour les sources cachées de cette mutation, ce qu’il appelle la matière noire de la démocratie.

Alors que l’offre politique est devenue un produit comme un autre et qu’une part croissante de la population se sent privée d’autonomie et subit les effets de la mondialisation, la lutte des classes a changé de visage, les notions de représentativité et d’universalité n’ont plus cours.

À un débat démocratique centré sur la poursuite de l’intérêt général à long terme s’oppose désormais une vie politique réduite à un échange de court terme entre un citoyen-client et un élu-fournisseur. Le choc frontal entre ces deux visions difficilement réconciliables (et dans lesquelles, paradoxalement, Gilets jaunes et macronisme se rejoignent) crée de lourdes menaces sur la démocratie.

  1. Rouban L., La matière noire de la démocratie, 2019, Presses de Sciences Po, Nouveaux débats.
  2. Rouban L., La fin des technocrates, 1998, Presses de Sciences Po, Bibliothèque du citoyen.
  3. Rouban L., La fonction publique, 2009, La Découverte, Repères.
  4. Rouban L., La démocratie représentative est-elle en crise ?, 2018, La Documentation française.
  5. Rouban L., Le paradoxe du macronisme, 2019, Presses de Sciences Po, Nouveaux débats.
  6. L. n2019-1461, 27 déc. 2019, relative à l’engagement dans la vie locale et à la proximité de l’action publique.
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