Design fiction : du design des politiques publiques au design des polémiques publiques

Design Fiction
Le 25 mai 2018

Lancé aux USA en 2009, le « design fiction » contribue à renouveler et à bousculer la transformation publique. Méthode critique d’exploration des futurs, faisant appel à des objets fictionnels et des scénarios dérangeants, le design fiction gagne du terrain dans les institutions publiques et les collectivités locales.

D’après le dernier sondage mondial d’Ipsos, l’heure est à l’incertitude politique, la méfiance envers les industries et à l’inquiétude quant aux catastrophes environnementales. En réponse, une même stratégie revient : « accélérons l’innovation ». Le design fiction, quant à lui, l’accélère droit dans le mur !1

Des frictions dans le champ public

Design fiction2, c’est le nom de cette démarche de design qui – à l’instar de la science-fiction – questionne notre monde en montrant comment celui-ci peut « changer ». Or, le « changement » devient une notion clé, quand les générations futures « ne rêvent plus de l’avenir, mais espèrent y survivre »3.

Le design fiction, c’est avant tout une invitation à penser et repenser les futurs. En critiquant les présents à l’œuvre aujourd’hui, il inspire de nouveaux imaginaires pour demain. La démarche propose une posture critique quant à l’innovation publique.

Décidée à mettre en débat les transformations que connaissent nos sociétés et les controverses qu’elles suscitent. À ne pas confondre avec le très médiatisé design thinking, le design fiction partage des éléments avec d’autres approches, dont la prospective. Il offre cependant de se projeter dans des futurs probables de manière non-prédictive (« Le futur sera comme ça. ») et non-prescriptive (« Le futur doit être comme ça. »).

Une autre différence : une image forte parle mieux qu’un rapport de 500 pages. En effet, ces scénarios s’appuient sur des fictions qui sont incarnées par des objets du quotidien, des services et des espaces fictionnels : de l’interface mobile à l’architecture d’intérieur en passant par un service ou la une d’un journal. Toutefois, et c’est là une différence majeure avec les autres approches du design, aucune de ces productions n’a vocation à être mise en production ou commercialisée. Elles agissent comme des objets de médiation dont la vocation est d’être questionnée, pour déclencher aussi bien la parole que l’imagination.

Enfin, le principal intérêt de ces scénarios tangibles, ancrés dans des usages quotidiens, est de rendre accessible au plus grand nombre des problématiques complexes et systémiques. Les designs fictions viennent également nourrir les débats publics ou internes aux organisations avec de nouvelles perspectives, souvent provocantes. Ces nouvelles visions sont autant de voix qui s’expriment et de retours à considérer pour éclairer les décideurs publics.

Inspiré d’une recherche doctorale de David Kirby4, le terme design fiction est lancé en 2009 par Julian Bleecker (Near Future Laboratory5) et porté par Bruce Sterling. Influencées par le mouvement anglais du design critique et spéculatif (1999), porté par Dunne et Raby6, ces pratiques ont beaucoup œuvré aux questionnements science-société avant d’aborder, plus récemment, les champs des politiques publiques.

Au service d’une innovation publique réflexive et critique

Le design fiction est une forme de réflexion-action qui s’inscrit par essence dans un temps long. Elle aborde des enjeux et des questionnements structurels. Elle tend à raisonner au-delà des contraintes du « marché ». C’est pourquoi cette démarche se prête à un mariage de raison avec les missions des collectivités locales et celles des institutions publiques.

Alors, du design pour innover dans le public, est-ce bien sérieux ? Rappelons que c’est loin d’être la première incursion du design dans le domaine des politiques publiques. Depuis quelques années, la pratique du design des politiques publiques, notamment impulsée par La 27e Région en France, propose déjà l’emploi des outils et méthodes du design pour concevoir de nouveaux services à l’écoute des besoins des usagers.

Le design fiction reprend cette idée du design comme lien de cohésion de l’action publique. Il vient s’intégrer aux processus existants de la fabrique des politiques publiques, quand ils s’appuient déjà, ou non, sur une approche sollicitant le design. Ainsi, comme cet article l’abordera un peu plus loin, le design fiction peut aussi bien s’intéresser aux volets de la gouvernance qu’à ceux de l’action publique : élections, débats publics, concertation, co-décision ou encore évaluation de politiques publiques.

Le design fiction se veut résolument une approche participative et pluridisciplinaire : le mélange des expertises des usagers, des élus et de celles des techniciens permet de faire émerger les points de questionnements et de controverses qui seront par la suite matérialisés par le travail du designer. On notera également une filiation avec la prospective territoriale dans ses formes les plus « classiques ». Le design fiction complète cette dernière dans la définition de scénarios alternatifs, plausibles et possibles. Elle permet de faire un pas de côté en dehors de l’innovation incrémentale et en travaillant à l’échelle du quotidien des acteurs concernés.

La concertation et le débat avec les publics

Le design fiction apparaît être un atout pour la médiation entre les décideurs publics, les citoyens et les agents, dans les processus de débat et de concertation existants. Ces débats inclusifs représentent des sujets de controverse, incarnés par des objets et des situations de vie. Ces visions conflictuelles peuvent explorer des futurs proches, ou encore des présents alternatifs. C’est le cas du projet L’Éphéméride, mené par le bureau What if ?porté par Max Mollon, et espace éthique Île-de-France. Il s’appuie sur un design fiction prenant la forme d’« un calendrier, à destination de personnes affectées par une Maladie neurodégénérative (MND) ou de leurs proches. Le calendrier invite son utilisateur à réagir malgré la perte de capacités progressive. Chacun l’utilise à sa vitesse ou à celle de l’évolution de sa pathologie ». Cet objet fictionnel a constitué avec succès le support à un atelier-débat qui a convié praticiens, patients et proches à contribuer au travail des éthiciens au sein du Plan national sur les maladies neurodégénératives 2014-2019 – synthétisé par la cartographie de controverses ci-contre.

L’enjeu : renouveler les méthodes de réflexion et de consultation publique, de manière plus inclusive – au-delà des tabous, des questions de légitimité et de posture – pour parvenir à des propositions à même d’enrichir la rédaction d’un plan national.

Conduite du changement au sein des organisations

De la même manière, le débat se décline aussi en interne, au sein des institutions publiques et collectivités locales. Le design fiction devient alors un outil pour la conduite du changement. À l’instar du débat public, par la production d’objets de débat, le design fiction évalue l’acceptabilité du changement en révélant les habitudes, les tabous et les non-dits de l’administration. Parce qu’il est un agent provocateur bienveillant et parce qu’il demande aux participants de manipuler des scénarios réalistes qui parlent de leur quotidien, le design fiction fait appel aussi bien à la réflexion qu’à l’émotion.

En jouant la carte des futurs, il extrapole des signaux faibles – sociaux, politiques, technologiques – qui pourraient devenir la norme demain et spécule quant à ce que ces tendances pourraient générer en matière de nouveaux services ou d’espaces publics. Dans certains cas, il aide à anticiper les risques à venir et prépare à la gestion des crises, à la manière d’une répétition des controverses à venir. C’est une véritable mise à l’épreuve de la résilience des pratiques des administrations quant aux changements qui se dessinent.

À titre d’exemple, citons les scénarios issus du projet Evidencing Humanitarian Futures du studio britannique Superflux réalisé pour les fédérations internationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Les différents designs fictions, déclinées sous forme d’une plateforme numérique fictionnelle, interrogent ces organisations sur l’évolution de l’action humanitaire à l’aune de nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle.

L’enjeu : préparer les nouvelles stratégies des organisations humanitaires, tant dans le positionnement que l’allocation des moyens, pour les volets de l’engagement des volontaires ou les politiques de don et de sponsoring.

L’évaluation des politiques publiques et des modes de faire

Le design fiction peut intervenir en appui des différentes formes d’évaluation de l’action publique, tant en s’intéressant aux dispositifs mis en place qu’aux modes de conception des politiques publiques. Il contribue à matérialiser et mettre en discussion l’impact attendu ou inattendu des politiques publiques déjà en place. Il peut aussi officier comme « crash-test » en amont du lancement d’une innovation publique. L’atelier mené par le studio Design Friction en juin 2017 avec le département de Loire-Atlantique a suivi cette idée. Une série de designs fictions a été utilisée pour donner à voir les possibles conséquences, vertueuses comme critiques, de la mise en place de grands engagements pour la participation citoyenne sur le territoire ligérien. Ces scénarios extrapolent le contenu d’un document-socle élaboré par les élus. Telles des pièces à conviction, les designs fictions ont servi d’argumentaires à charge et à décharge pour s’assurer que les engagements du document-socle étaient à l’épreuve du futur. Fake news, démocratie des algorithmes, citoyen-hacker, tout un éventail d’imprévus et d’inconnus susceptibles d’influencer la participation citoyenne était ici passé au crible.

L’enjeu : amender les principes fondamentaux suite aux débats soulevés quant à leur capacité à répondre, dans le temps, aux enjeux de la participation citoyenne.

Le design fiction n’est pas le nouveau design thinking

Le design fiction n’est pas tant une démarche de résolution de problèmes que de compréhension de problématiques. Cette approche sait par ailleurs s’adapter et traiter des thématiques transversales à des politiques publiques, encore trop souvent abordées en silo.

Il faut toutefois noter que le design fiction demande de la rigueur méthodologique.

Construite sur mesure, une approche basée sur le design fiction ne peut être « packagée » en une simple boîte à outils. La diffusion d’une fiction demande, elle aussi, d’être cadrée avec soin, pour qu’elle ne soit pas perçue comme une pièce de propagande ou de canular provocateur. Un temps long est nécessaire à tout bon débat et toute bonne appréciation d’une politique publique. Elle est, à ce titre, compatible avec les approches de recherche-action. D’autre part, ces démarches opèrent hors des logiques de résultats quantifiables.

Enfin, le design fiction n’est pas non plus un outil de communication. Une démarche faisant appel aux « exercices de créativité » prospectifs, proposant de réenchanter les futurs plutôt que de les mettre en débat, ne saurait être complète.

En somme, le design fiction est un révélateur de tensions existantes et à venir. Il se pose comme un garde-fou pour une innovation qui soit véritablement au service des publics.

1.Formule proposée à l’occasion de la conférence du Centre Pompidou : Marabout du design, par Max Mollon le 3 mai 2017; Pour une introduction complète au domaine, voir les 3 premières séances du design fiction club, en vidéo : http://designfictionclub.com

2 Pour plus de clarté, cet article parle du design fiction – avec des majuscules et au masculin, lorsqu’il se réfère à la discipline et parle d’une design fiction, avec des minuscules et au féminin – lorsqu’il se réfère à une production liée à cette discipline.

3 Formulé ainsi par les précurseurs du domaine, Anthony Dunne et Fiona Raby, à propos des crises écologiques, politiques, sociales et économiques contemporaines, dans : Dunne A. et Raby F., Speculative Everything: Design, Fiction, and Social Dreaming, 2013, MIT Press (MA).

4. Kirby D., “The Future Is Now: Diegetic Prototypes and the Role of Popular Films in Generating Real-World Technological Development”, Social Studies of Science 2010, 40(1), p. 41-70.

5Fondé avec Nicolas Nova et Fabien Girardin en Californie, voir http://nearfuturelaboratory.com

7 Officiant au Royal College of Art jusqu’en 2015, voir http://dunneandraby.co.uk

ProtoPolicy, le design fiction pour déconstruire et reconstruire les politiques liées à la vieillesse

Le design fiction se révèle être un outil au service des formes de négociation du changement sociétal et politique. L’exemple du projet « ProtoPolicy »1, mené au Royaume-Uni en 2015 par le studio Design Friction avec les universités de Lancaster, Falmouth, Cardiff et Brighton, porte cette double ambition : accompagner le Parlement britannique dans la discussion pluripartite de lois légiférant sur le vieillissement à domicile ; évaluer le potentiel du design fiction dans la négociation des changements sociaux et politiques.

Avec pour point de départ un ensemble de textes alors soumis au vote des parlementaires, ProtoPolicy a exploré plus particulièrement les volets liés à la solitude et à l’isolement par une série d’ateliers participatifs invitant personnes âgées et aidants. La démarche a donné lieu à la co-construction de deux scénarios de design fiction jouant le rôle de provocations critiques et prospectives. Les productions interrogent en effet le possible quotidien des personnes âgées et des services publics qui les accompagnent à l’aune de ces lois. Le premier concept, « Soulaje », met en scène un bracelet connecté qui propose de pouvoir s’euthanasier à domicile en toute autonomie. Ce produit raconte un monde où l’euthanasie serait devenue non seulement légale, mais également banale. Aussi provocante qu’elle soit, cette design fiction trouve avant tout un écho dans un commentaire partagé des participants quant au propos des lois : « Si nous pouvons vieillir chez nous de manière autonome, je souhaite pouvoir partir de la même façon. ». Le second scénario, « le thérapeute des objets intelligents », met en scène un nouveau type de thérapeute spécialisé dans la conciliation entre personnes âgées et intelligences artificielles. La fiction s’articule ici autour du cas d’une personne âgée en conflit avec son frigo connecté.

Interrogés par les chercheurs étudiant l’impact du projet ProtoPolicy, les agents des services publics ont souligné un des atouts majeurs du design fiction : impliquer la figure de l’usager et du citoyen dans la déconstruction des politiques publiques, mais aussi celle des agents, opérateurs de ces mesures au quotidien : « Le design fiction dans le champ de la conception des politiques publiques pourrait apporter une valeur ajoutée pour des interactions plus riches entre les membres de services publics et les parlementaires, par l’utilisation d’objets tangibles plutôt que par des médiums classiques de communication gouvernementale comme les rapports et autres supports rédactionnels. D’autre part, les longs rapports officiels isolent des tranches de la population de l’élaboration des politiques, alors qu’elles sont souvent celles qui devraient y contribuer le plus. »

Une appréciation similaire de la part d’un Parlementaire britannique qui note néanmoins qu’il « convient encore que chacun admette que le design fiction puisse stimuler un débat productif et porteur de sens sur des problématiques publiques. Utiliser des designs fictions entraîne de nouvelles questions de rythme et de degré de changement à impulser et, par la suite, à assumer. ».

En confrontant ces scénarios réflexifs et critiques aux décideurs publics, agents et citoyens, les designs fictions cherchent à susciter des réactions et recueillir des prises de position qui permettront d’ajuster les trajectoires prises par les politiques publiques.

1 Lire l’article “ProtoPolicy, le Design Fiction comme modalité de négociation des transformations sociopolitiques” sur http://protopolicy.design-friction.com

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