La route demain : connectée ou apaisée ?

Le 26 septembre 2019

Repenser les infrastructures, reconquérir l'objet route comme cela a été le cas pour certaines friches portuaires ou ferroviaires, repenser la place des mobilités douces dans les environnements urbains... Pour préparer la mobilité de demain, il est nécessaire de changer de paradigme en explorant le potentiel d'un autre modèle, celui de la route résiliente, celle des mobilités douces ne générant pas ou peu de pollution et de gaz à effet de serre. Retour sur la table ronde d’experts consacrée aux mobilités du futur organisée en septembre par la revue We Demain.

Après une brève allocution d’Aly Adham, président du Syndicat des Équipements de la route, l’anthropologue urbaine et géographe, Sonia Lavadinho, introduit le sujet. Elle rappelle l’ancienneté de l’objet « route » qui existe depuis les proto-villes, il y a 7000 ans. Par définition la ville est connectée, elle relie les êtres, ceux qui nous sont chers et ceux avec lesquels nous souhaitons faire commerce. On dit « je suis en route » lorsque l’on voyage par voie ferrée ou aérienne. Si l’on a « sur-associé » la route à la voiture au XXIe siècle, elle équivaut en réalité à l’occupation tridimensionnelle de l’espace. Avec l’instantanéité des nouveaux moyens de communication, la mobilité se trouve dans le smartphone, la route n’est plus concurrentielle. D’autres questions se posent concernant les transports notamment celle de la coprésence.

Une étude américaine corrèle le PIB à la possibilité de se déplacer à pied dans une ville. On constate dans la Silicon Valley que le fait de marcher favorise les interactions, des phénomènes comme la séréndipité [1] et in fine l’augmentation du nombre de brevets.

Pour Sonia Lavadinho, le challenge du XXIe siècle consiste à reconquérir l’objet route, comme cela a été le cas pour certaines friches portuaires ou ferroviaires. Partant du constat que la route est l’un des équipements les moins utilisés, en termes d’intensité, il s’agit de proposer d’autres usages lorsque cette dernière est « inoccupée ». Sonia Lavadinho donne l’exemple de la « super manzana » barcelonaise, une reconquête de 16 hectares dédiée au fonctionnement civique de la ville, ou encore de Bogota et ses 7 millions d’habitants qui ferme sa circulation aux voitures tous les dimanches matins. Pour le Grand Paris, la question s’est posée de réduire le nombre de routes mais l’on a conclu qu’elles créaient un maillage, une connexion faisant sens et qu’il valait mieux orienter la réflexion sur la manière d’enrichir le trajet, de cultiver la biodiversité. Pour Sonia Lavandiho, il est essentiel de se poser la question du rayonnement de nos déplacements, pour les « millenials » la demande est forte de se déplacer dans un rayon de moins de 20 minutes.

Bérangère Abba, députée de la Haute-Marne, rapporteur du projet de loi sur les mobilités, décrit un changement de paradigme qui s’est opéré depuis la loi transport des années quatre-vingts. Cette vision de grandes infrastructures très « structurantes » prenait peu en compte les mobilités douces.

Ces engagements très volontaristes auraient créé de nombreuses frustrations en reléguant des projets secondaires. Dans le projet de loi de 2018, on ne parle plus de transport mais de mobilités, de réseaux secondaires, de capillarité et l’on revient au quotidien des Français. Bérangère Abba rappelle que le mouvement des gilets jaunes est parti de la route, que les véhicules constituent le premier poste budgétaire pour de nombreux Français ; ¼ d’entre eux aurait déjà dû refuser un emploi pour des questions de transport. Le réseau routier a souffert de sous-investissements et le véhicule autonome qui pourrait être une solution en milieu rural pour une population vieillissante ne rencontre pas encore l’adhésion de ces mêmes populations. Bérangère Abba indique une hausse de 40% des investissements sur ce quinquennat par rapport au précédent et insiste pour la loi sur les mobilités sur la nécessité de prioriser les urgences en tenant compte des questions de sécurité et d’impact environnemental.

Jean Laurent Franchineau, directeur du programme Eco-Mobilité de l’Institut Vedecom, l’institut français de recherche partenariale publique-privée et de formation dédié aux mobilités durables, aborde les notions de route coopérative, énergétique et numérisée. L’espace partagé « route » contribuant à la richesse et aux échanges de notre pays, nécessite d’être sécurisé. La technologie permet de le sécuriser en optimisant la conduite. Si l’on y ajoute la coopération avec la route, l’échange d’informations pour gérer les flux de circulation, on aboutit à une notion de route coopérative et intelligente. En matière de consommation énergétique, grâce aux technologies à induction, la recharge des véhicules ne sera plus statique mais dynamique. La voiture captera ainsi l’énergie de la route pour se recharger.

Enfin, cette route du futur sera numérique. On le constate avec le smartphone devenu un véritable « couteau suisse » grâce à ses différentes applications. La numérisation des infrastructures rendra de nombreux services, parmi eux, l’anticipation des incidents sur la route. Pour Jean-Laurent Franchineau, la véritable révolution, c’est la route qui devient à la fois un objet, une infrastructure et un usage.

Arthur-Louis Jacquier, directeur général de Lime France, aborde le succès fulgurant des trottinettes et la question du stationnement. Arrivé il y a 15 mois à Paris, Lime affiche 14 millions d’utilisations depuis ses débuts [2], près de 65 000 trajets par jour et emploie 380 personnes uniquement en France. Le cadre l’égal n’existait pas avant leur arrivée, Lime a donc travaillé avec la mairie de Paris pour éviter les excès de la trottinette. Désormais la Ville interdit la circulation et le stationnement sur les trottoirs. Quant à l’entreprise elle a créé une campagne de communication pour interpeller les usagers et une équipe de 50 personnes uniquement affectée aux déplacements des trottinettes.

Selon Antoine-Louis Jacquier, directeur général de Lime France, une place de stationnement peut recevoir 15 trottinettes, elle serait donc 50 fois plus efficace pour un même espace partagé. Alors que 50% de l’espace urbain est aujourd’hui utilisé par la voiture, l’avenir doit être au rééquilibrage des différents modes de transport. 

Interrogée sur la place du vélo en ville et dans des environnements ruraux, Agnès Laszczyk, vice-présidente de la Fédération française des usagers de la bicyclette (FUB), estime que le vélo est aujourd’hui un mode de transport à part entière, accessible pour les territoires notamment grâce au vélo électrique. Cinq Français sur dix se déclarent prêts à prendre le vélo pour les déplacements quotidiens -75% de ces déplacements faisant moins de 8km- à condition de pouvoir accéder à un réseau cyclable sécurisé et des places de stationnements. La France se place 25e sur 27 en Europe en part d’utilisation modale du vélo, un retard qu’Agnès Laszczyk estime essentiel de combler.

La Fédération française des usagers de la bicyclette (FUB) préconise l’apprentissage du vélo obligatoire pour tous à l’école, la création de réseaux express vélo régionaux, l’aménagement de la vitesse pour les voitures lorsque l’espace est partagé, la création de jalonnements spécifiques pour les vélos, comme c’est le cas aux Pays-Bas et en Allemagne.

Selon Marion Waller, directrice adjointe de cabinet de Jean-Louis Missika à la Maire de Paris, en cette rentrée le nombre de cyclistes et d’utilisateurs de trottinettes est en forte hausse dans la capitale et la place du vélo fait consensus. Moins de 35% des Parisiens possèdent une voiture, la demande d’aménagements destinés aux mobilités douces existe depuis longtemps. Paris vit cette difficile transition qui crée de nombreux chantiers, une transition essentielle pour réduire la place de la voiture et lutter contre la pollution. Un choix politique adopté par de nombreuses grandes villes à travers le monde.

Pour conclure Sonia Lavadinho insiste sur l’importance de capter les centaines de milliers de kilomètres peu intensément utilisés en Europe. Elle donne l’exemple de la Suisse où pour désengorger les transports aux heures de pointe l’on a décalé les horaires de 15 minutes dans les universités, ce qui a permis de gagner 5 ans dans l’achat de matériel de transport. La question de la compétence géographique se pose également à la lueur de l’expérience du canton du Valais qui a rétrocédé de nombreuses routes à des communes. Enfin Sonia Lavadinho estime nécessaire de se réinterroger au niveau individuel sur la pertinence de nos 3,5 déplacements quotidiens.

Quant à Aly Adham, président du Syndicat des Équipements de la route il considère qu’il s’agit d’un débat passionné, un débat de société, de générations. Développer des outils d’avenir, les expérimenter, les déployer et finalement les valider, nécessite du temps. Il associe la route à un mouvement de partage dans lequel l’intelligence humaine doit prévaloir.

[1] L’art de faire une découverte par hasard

[2] Et 100 millions dans le monde.

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