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Philippe Martin : « L’appel à l’intelligence des territoires ne doit plus être seulement incantatoire »

Philippe Martin
Le 20 mars 2019

Avec le dispositif nommé « Réinventer », le département du Gers enrichit l’histoire française du budget participatif, avec 1 million d’euros consacré aux projets choisis par les citoyens via un vote. Le succès de la première édition est « une bonne surprise » pour son président, Philippe Martin, qui avoue, après les élections présidentielle et législative de 2017, avoir voulu « renverser la table » du rapport avec les citoyens. À ses yeux, « les élus doivent sortir de leur “entre-soi” » et mettre en place les conditions d’une « démocratie coopérative ».

Le Grand débat national est au cœur de l’actualité. Pouvez-vous nous livrer votre analyse de ce dispositif ?

Il est encore trop tôt pour savoir ce qu’il en sortira. La semaine dernière (NDLR : cet entretien a été réalisé le 14 février 2019), j’ai participé à l’un d’entre eux : 500 personnes étaient présentes. J’ai eu plus le sentiment d’assister à une séquence défoulement qu’à un vrai débat. Il faudra analyser ce qui en ressortira, en espérant que les espoirs suscités par la démarche ne se transformeront pas en désillusions. Nous menons ce type d’exercice dans le Gers depuis un an et demi. Nous avons lancé hier soir (NDLR : le 13 février 2019 à Vic-Fezensac) la deuxième saison du budget participatif, qui consiste à consacrer 3 % de notre budget, soit 1 million d’euros, à des projets décidés puis choisis par les habitants, à l’issue d’un vote. C’était un vrai débat, avec 300 personnes dans la salle et des projets concrets à examiner. Je crois que la colère des Gilets jaunes, qui plonge ses racines dans des rancœurs très anciennes, doit s’exprimer, tel un volcan resté trop longtemps en sommeil. Mais on ne peut rester sur la colère trop longtemps. Quand on lance un débat, il faut se méfier de l’effet boomerang, proposer rapidement des réalisations concrètes.

J’ai plus le sentiment d’assister à une séquence défoulement qu’à un vrai débat. Il faudra analyser ce qui en ressortira, en espérant que les espoirs suscités par la démarche ne se transformeront pas en désillusions.

Je crois d’ailleurs qu’il faut déjà passer à une autre étape, celle de la démocratie coopérative, où les projets se construisent avec les citoyens en les associant très en amont de la réflexion.

Vous êtes président du conseil départemental du Gers et avez lancé le projet Réinventer qui vise, à travers des actions innovantes et des initiatives institutionnelles, à repositionner le département dans son lien aux citoyens et aux autres collectivités. Pourriez-vous nous présenter les grandes lignes de ce projet ?

Au lendemain des dernières élections présidentielles et législative, j’ai fait le constat, comme tant d’autres, que les vieux partis aux pratiques verticales, type PS ou LR, avaient pris une déculottée dans les urnes et que d’autres, comme La France insoumise ou La République en marche, en associant plus les citoyens, avaient réussi à s’attirer plus de sympathie populaire. Plutôt que de subir la situation, j’ai préféré renverser la table en m’interrogeant sur la meilleure manière d’intéresser les gens à l’intérêt collectif. Je suis convaincu que les démocraties représentative et participative ne sont pas antinomiques. D’où le projet Réinventer et la proposition de consacrer 3 % du budget de la collectivité à des actions choisies par les citoyens. Dans les réunions publiques, certains m’ont dit : « Vous avez réveillé le village. » Ce qui veut dire que, contrairement à une idée reçue, quand on donne aux citoyens les moyens de s’exprimer, de choisir, de débattre, ils répondent présents. Pour ce faire, il faut des règles et nous les avons posées très tôt, jusqu’au profil des personnes qui pouvaient voter pour les projets présentés. Par exemple, devaient-ils habiter dans le Gers à l’année ou pas ? Mille idées ont été déposées, 375 projets ont été mis au vote, 35 000 personnes ont pris part au vote, dont 20 000 par Internet et 15 000 de façon physique, dans des urnes déposées à la mairie. Ce chiffre correspond à 25 % du corps électoral. C’est une énorme mobilisation ! Je crois d’ailleurs qu’il faut déjà passer à une autre étape, celle de la démocratie coopérative, où les projets se construisent avec les citoyens en les associant très en amont de la réflexion.

Le Gers duplicable

Rien n’interdit d’imaginer que l’exemple gersois soit duplicable, sous d’autres formes, ailleurs. De plus, l’Assemblée des départements de France, présidée par Dominique Bussereau, a décidé de créer en son sein une nouvelle commission chargée de la citoyenneté et de la démocratie participative. Son président ? Philippe Martin, cela va de soi !

Comment est-on passé de l’expression de 1 000 idées aux 375 projets retenus ?

Par élagage naturel, je dirais… Vouloir que le chômage diminue est une belle intention mais ne constitue pas en soi un projet, ou alors cette belle intention doit se traduire par un dispositif original pour sa mise en œuvre. La base de la démocratie participative, c’est de rapprocher les bonnes idées et de leur faisabilité.

Pouvez-vous étayer un peu plus votre concept de « démocratie coopérative » ? En quoi constituerait-il une étape supplémentaire ?

Prenons le cas, sur un territoire, d’un groupe de personnes désireux de produire de l’énergie propre, devenant ainsi acteurs de la transition écologique. À ce jour, ces personnes vont taper à la porte des collectivités pour demander de l’aide, ce qui prend du temps et ne réussit pas tout le temps, les collectivités disposant de moins en moins de ressources financières. C’est dommage, parce que beaucoup de belles idées ne voient pas le jour parce qu’elles utilisent l’itinéraire classique du financement public. Pourquoi ne pas imaginer que ladite idée soit exposée autour d’une table, dans une réunion informelle, en présence de bailleurs de fonds potentiels, où la collectivité jouerait un rôle facilitateur ? Par exemple, comment construire les nouvelles mobilités dans un territoire rural comme le nôtre ? L’objectif est là, clairement, l’intelligence collective se déploie. Il faut ensuite mettre en place les conditions pour que les projets les plus utiles rencontrent leurs financeurs.

Dans le cadre du dispositif « Réinventer », un budget participatif a été initié à l’échelle du département. Vous avez choisi d’associer les Gersois à la définition des modalités de vote du budget participatif : pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que cela a apporté à la dynamique du dispositif ?

Il était en effet indispensable à mes yeux que la démarche soit explicitée dès le début. Et je suis allé de bonnes surprises en agréables découvertes. Par exemple, le fait d’expliquer comment ça allait marcher, sur Internet, dans les mairies, dans les marchés, etc., a permis de mobiliser des personnes que je n’avais jamais vues auparavant. Dans certaines réunions, 50 à 60 % des personnes présentes ne correspondaient pas au public habituel que l’on croise quand on lance une concertation publique. Au rayon des bonnes surprises, la puissance inventive de l’intelligence collective figure en première place. Parmi les projets retenus dans la première édition, il y a la construction d’un lieu pour mieux inclure les enfants autistes, la réalisation de bornes de recharge électrique, de chemins de la biodiversité, de jardins partagés, etc. Chaque projet bénéficiera en moyenne d’un financement oscillant entre 15 000 et 20 000 euros. Le projet qui a reçu le plus de suffrages est celui sur les enfants autistes. Ce qui démontre que les gens ont voté pour des projets éloignés de leurs préoccupations personnelles ou territoriales. J’insiste sur la clarté de la règle affirmée en amont. Les citoyens pensent, à tort ou à raison, que les élus ne les écoutent pas, qu’ils font des promesses qu’ils ne réalisent pas. En l’occurrence, la quasi-totalité des projets choisis pour la première édition de 2018 de « Réinventer » seront réalisés dès le premier trimestre 2019. Moins d’un an après leur vote, les habitants verront les projets sortir de terre. Ça aussi, c’est nouveau !

Je suis par ailleurs surpris par l’engagement citoyen en milieu rural. Nos territoires sont plus petits, l’appropriation citoyenne, quand elle est facilitée, plus ancrée dans l’ADN du lien social. Il faut regarder les territoires ruraux différemment, à l’instar des métropoles, ils veulent participer de la modernisation du pays.

Quelque part, vous aviez senti ce besoin de démocratie participative de la population, de réinvention du lien élus-citoyens ?

Loin de moi l’idée de revendiquer une quelconque intuition personnelle. Nous avons juste devancé un état de désenchantement de la population vis-à-vis de la politique. Il est des moments dans l’histoire où il faut savoir renouer ce lien pour éviter que les gens finissent par se détourner complètement de la politique.

Votre territoire est plutôt rural : y a-t-il des spécificités à la participation dans ce type de territoire ? Mettez-vous en place des démarches particulières pour aller chercher les publics ?

Nous sommes en effet un territoire rural mais nous nous sommes beaucoup inspirés de ce que Paris a fait en matière de budget participatif. Nous avons rencontré Anne Hidalgo et Pauline Véron, adjointe à la démocratie locale et à la participation citoyenne. Nous avons fait de même avec la Seine-Saint-Denis et son président, Stéphane Troussel, très engagés sur le sujet. L’idée est d’échanger de bonnes pratiques entre nous. Ils ont une expertise à nous faire partager sur la ville durable et la mobilité dans les transports. De notre côté, nous pouvons les aider dans le domaine de la restauration collective bio, où nous sommes en avance. J’ai pu constater que même à Paris, où l’on pourrait considérer que les moyens de consultation numériques seraient privilégiés, c’est le vote physique, dans les urnes, qui s’impose de plus en plus dans le cadre de ces consultations participatives. Sur le terrain, nous avons multiplié les rencontres physiques. Les gens étaient surpris sur les marchés de voir autant d’élus mobilisés. Certains nous demandaient s’il y avait une élection dans les prochaines semaines, ce qui tendrait à prouver qu’ils ne voient les élus que lorsque les élections se profilent, ce qui est injuste comme constat parce que beaucoup de maires et d’élus sont sur le terrain. Mais il est clair que nous devons rétablir un contact direct avec la population. Cet effet positif ne concerne pas seulement les élus. Les agents territoriaux retrouvent du sens dans ce qu’ils font au quotidien. C’est un processus totalement vertueux. Par ailleurs, je suis surpris par l’engagement citoyen en milieu rural. Nos territoires sont plus petits, l’appropriation citoyenne, quand elle est facilitée, plus ancrée dans l’ADN du lien social. Il faut regarder les territoires ruraux différemment, à l’instar des métropoles, ils veulent participer de la modernisation du pays.

Au vu de votre expérience multiple (ancien ministre de l’Écologie de 2013 à 2014, président de département depuis vingt-deux ans, etc.), vous avez décidé de faire de ce département un laboratoire de participation citoyenne : que vous apporte-t-elle dans l’exercice de votre mandat ?

Je dois avouer que je n’étais pas très fan de ce que Ségolène Royal avait initié en 2007 avec ses clubs Désirs d’avenir, dans le cadre de la campagne présidentielle, en vue de mobiliser les énergies de la démocratie participative. C’est donc pour moi une vraie révolution personnelle, fruit d’une longue réflexion. Je me suis beaucoup intéressé au décalage entre un vote assez élevé pour l’extrême droite et une hausse de l’abstention dans le Gers alors qu’il n’y a pas à proprement parler de problèmes d’immigration dans nos villages et que les chiffres du chômage y sont meilleurs que sur le reste du territoire. Et je me suis rendu compte, sans démagogie, qu’il existe en effet une véritable intelligence collective qui doit profiter à tous. Pour ce faire, les élus doivent sortir de leur « entre-soi ».

Vous en appelez à une forme de réinvention du contact des élus avec la population. Pourtant, en règle générale, ils sont souvent sur le terrain…

Nous passons trop notre temps avec les présidents des grandes organisations représentatives, nous restons trop dans un cercle de connivences. Certes, les élus et surtout les maires sont dans une grande proximité avec la population mais plus à portée d’engueulades qu’à imaginer des solutions pour améliorer la vie. Toutes les récentes réformes ont enlevé du pouvoir au maire, avec des gouvernements de gauche comme de droite. Donc, très logiquement, les citoyens en ont conclu qu’ils ne servaient à rien.

Mais ne fallait-il pas simplifier l’organisation institutionnelle du pays ?

Mais nous l’avons, au contraire, complexifiée ! Nous avons rajouté des échelons, avec des intercommunalités au rayonnement large, dont on ne sait plus comment elles travaillent avec la région et le département. On a augmenté le mille-feuille administratif et donc ajouté de la technocratie à la technocratie.

Pensez-vous qu’avec la crise des Gilets jaunes, nous allons aller vers un renouveau de la démocratie locale, notamment dans les territoires ruraux ?

Personnellement, j’y suis prêt. Certains gilets jaunes ont envahi le parc du département lors d’une de leurs manifestations. Je les ai rencontrés, nous avons discuté sereinement ensemble, ils veulent plus de contacts avec les élus, j’y suis d’autant plus disposé que j’ai initié Réinventer. Je ne suis pas favorable au référendum d’initiative citoyenne (le fameux RIC) mais au RIL, à savoir un référendum d’initiative locale. J’avais réussi à réunir 13 500 signatures sur un RIL concernant la culture des OGM sur notre département à une époque où les faucheurs de champs intervenaient régulièrement. L’État s’était opposé à la mise en place de ce référendum. J’aurais l’occasion de rencontrer prochainement le président de la République dans le cadre du Grand débat national. Je lui dirai qu’il doit enfin faire confiance aux élus locaux. Il le dit dans ses discours mais ne le fait pas. C’est dommage. Par exemple, avec 18 autres conseils départementaux, nous voulions expérimenter le revenu de base à la place du RSA, qui ne marche pas. Cette expérimentation a été refusée. Pourquoi ? On ne peut pas tenir un discours en tribune et faire le contraire dans la réalité. L’appel à l’intelligence des territoires ne doit plus être seulement incantatoire.

Paris, exemple Capitale

L’exemple vient d’en haut. Anne Hidalgo, maire de Paris, a tapé fort en mettant en place un budget participatif XXL, avec 5 % du budget d’investissement de la ville, consacrés aux projets déposés par les Parisiens. En 2019, 2 000 d’entre eux ont été déposés, les services de la ville vont les examiner et déterminer leur recevabilité. Près d’un demi-milliard d’euros jusqu’en 2020 sera consacré aux projets choisis parmi les propositions déposées sur le site. En 2018, l’enveloppe consacrée au budget participatif s’élevait à plus de 100 millions d’euros. 30 millions d’euros dédiés aux quartiers populaires et 10 millions d’euros dédiés aux écoles primaires et aux collèges.

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