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Imaginaire et politiques publiques : l’enjeu d’une nouvelle poétique du futur et du vivant

Imagination
Il est impossible au moment où nous écrivons de décrire l’impact qu’aura sur le long terme la crise sanitaire et l’expérience collective d’un confinement généralisé. De très nombreux textes auront été écrits sur le « monde d’après », dont la plupart sont des prolongements des utopies et idéaux « d’avant » la crise.
©Aodobe Stock - Hurca!
Le 16 octobre 2020

Les récits politiques et publics restent imprégnés par les structures de l’imaginaire de leur époque. Elles sont arrimées à des symboles porteurs, autour des notions de gouvernants et de gouvernés, de progrès et de technologie, de travail et d’économie, de confort et de sécurité, d’histoire et de futurs, de crise et de risques majeurs. Mais elles demeurent mal connues. Jusqu’à présent, nous serions « les jouets » d’imaginaires dont nous ne connaissons pas tant les principes que cela. En attendant, qu’en est-il du renouvellement et du travail des imaginaires et des récits dans la sphère politique et publique, alors même que le futur semble n’avoir jamais été aussi indécis ? En quoi la crise du covid-19 sera-t-elle de nature à en modifier le cours ? Rétrospective et enquête sur les nouvelles approches des récits et de l’imaginaire dans les politiques publiques.

Le clair-obscur des imaginaires et récits politiques avant la crise

Au moment où nous écrivons, il semble que la crise sanitaire bouscule les imaginaires sociétaux. Avant cela, l’imaginaire politique et public semble être traversé par deux grands courants. D’un côté, un courant catastrophiste, incarné par la collapsologie et l’hypothèse d’un effondrement prochain de nos modèles de société et écosystèmes au regard notamment de la crise climatique. De l’autre côté, un courant « optimiste » où se présentant comme progressiste, incarné par l’écologie positive, la promotion des bienfaits de la technologie sur la démocratie et de la relève citoyenne dans l’action publique.

Les imaginaires sociétaux sont traversés par deux grands courants : un courant catastrophiste, incarné par la collapsologie et l’hypothèse d’un effondrement prochain de nos modèles de société et écosystèmes au regard notamment de la crise climatique, et un courant « optimiste » où se présentant comme progressiste, incarné par l’écologie positive, la promotion des bienfaits de la technologie sur la démocratie et de la relève citoyenne dans l’action publique.

La science-fiction, source d’inspiration valable pour l’action publique du futur ?

Progrès ou catastrophe : deux polarités qui se retrouvent souvent comme horizons dans la manière dont la science-fiction (SF) a exploré les scénarios du futur et inspiré nos sociétés. Yannick Rumpala est maître de conférences en science politique à l’université de Nice, spécialiste des questions de gouvernance environnementale et des imaginaires politiques dans la SF.

Hors des décombres du monde

Dans son ouvrage Hors des décombres du monde1, il analyse les imaginaires politiques liés aux thématiques écologiques dans la SF contemporaine. Retravaillant les inquiétudes du philosophe Günther Anders2 au sujet des dérives des capacités humaines, il estime qu’elle « offre un laboratoire contenant des hypothèses et des images permettant, en les rassemblant, de percevoir des trajectoires et de construire ainsi comme un compas de navigation ». Son essai nous plonge dans les mondes apocalyptiques pouvant servir de repoussoirs, mais tente surtout de repérer des « lignes de fuite » inspirantes susceptibles d’activer les puissances d’agir.

Progrès ou catastrophe: deux polarités qui se retrouvent souvent comme horizons dans la manière dont la science-fiction a exploré les scénarios.

La première est « l’abstention technologique », avec des scénarios mettant en scène une interruption du développement technologique, comme chez Michel Jeury3 ou, en moins dystopique chez Marion Zimmer Bradley dans La vague montante4. La deuxième ligne de fuite est « la frugalité autogérée », que l’on trouve chez Ursula Le Guin dans Le cycle de l’Ekumen : les dépossédés5. « L’auteure met en scène une société sans gouvernement central, où il n’y a pas de propriété, de possession, et avec une forme acceptée d’allocation restreinte des ressources », explique Yannick Rumpala. Cette hypothèse n’est pas sans évoquer les thèses de l’économiste et prix Nobel Elinor Ostrom6 sur la gestion partagée des communs. Le troisième scénario est celui de la « sécession arcadienne », illustrée notamment par Ernest Callenbach, l’auteur d’Ecotopia7 en 1975. « C’est une histoire de trois États qui font sécession et choisissent de mettre en place une société décentralisée très respectueuse de l’environnement, avec des fulgurances sur le recyclage des bioplastiques et la fourniture de vélos en libre-service », nous précise Yannick Rumpala. La quatrième voie imaginable, appelée « abondance automatisée » est empruntée aux ouvrages de l’écrivain écossais Ian M. Banks, avec « une civilisation galactique aux valeurs très hédonistes, insouciantes, libérales, et dont la maîtrise technologique, gérée par des intelligences artificielles, a rendu caduque toute idée de rareté matérielle ou énergétique. »

La cinquième ligne de fuite est celle du « conservationnisme autoritaire » où une planète est mise sous cloche par une entité (extraterrestre on intelligences artificielles). Des contraintes brutales son exercées si les limites environnementales ne sont pas respectées. La sixième et dernière voie est baptisée « spiritualité naturelle ». On la trouve, par exemple, dans le film Avatar, qui n’est pas sans faire penser à nouveau à Ursula Le Guin dans Le nom du monde est forêt (1979), où des espèces d’aborigènes extraterrestres ont aussi un rapport très intime et presque spirituel à leur forêt.

À ce jour, la SF imprègne surtout la société. Elle peut inspirer des institutions comme la NASA, l’armée française, mais aussi des personnalités politiques. On peut lire à ce sujet, dans le hors-série de Socialter dédié à « La bataille des imaginaires », un entretien avec Jean-Luc Mélenchon, évoquant sa passion pour la SF, où il éclaire les raisons de son recours à l’holographie lors de sa campagne présidentielle et certaines de ses sorties médiatiques spectaculaires : « Le métadiscours – le discours à propos du discours – est une posture vaine. Notre rôle à nous est d’incarner un imaginaire, de le produire, de le fabriquer à travers notre pratique, les thèmes de nos discours, les mises en scènes, etc. C’est ce que nous essayons de faire avec les Insoumis », explique-t-il.

Les imaginaires de l’effondrement et de la fin de la civilisation carbone

En France, l’écologiste Yves Cochet (cofondateur des Verts) et l’ingénieur agronome Pablo Servigne ont récemment promu le concept de « collapsologie » regroupant une série de données scientifiques permettant de se figurer la possibilité d’effondrement de nos sociétés de type « thermodynamiques ».

Les récits de l'effondrement

Le 27 février 2020 avait lieu à Paris un séminaire de la communauté de veille Explor’ables autour du récit de l’effondrement. Dans son cadrage introductif, Alice Canabate (sociologue, chercheure à l’université Paris Diderot) évoque l’intense prolifération actuelle autour de l’effondrement et rappelle que cette question n’est ni d’aujourd’hui, ni sans fondement factuel. Mais ce qui, en revanche, est neuf, concerne la prise que celle-ci rencontre dans l’opinion publique. Elle cite un sondage IFOP de 20198 pour la Fondation Jean-Jaurès qui révèle, en effet, que six Français sur dix sont d’accord avec l’idée que la civilisation, telle que nous la connaissons actuellement, va s’effondrer dans les années à venir. Anne Rumin (du CEVIPOF) explique ce succès de la collapsologie auprès du grand public par la mise en récit qu’elle propose : « La collapsologie transforme la représentation de l’effondrement en un événement qui produit une rupture dans l’imaginaire et finit par exister parce qu’on en parle. » Une mise en récit qui structure ce que d’autres peinent encore à considérer comme potentiellement réel. Yves Cochet présent dans le public intervient d’ailleurs pour rappeler, en citant Jacques Lacan, que « le réel c’est quand on en prend plein la gueule. Tant que les enfants des politiques ne souffriront pas dans leur chair, cela ne sera pas un phénomène de masse ! »

Selon sondage IFOP de 2019, six Français sur dix sont d’accord avec l’idée que la civilisation, telle que nous la connaissons actuellement, va s’effondrer dans les années à venir.

Un débat s’engage sur les effets moteurs ou démobilisateurs des récits de l’effondrement. Luc Semal, politiste au Muséum d’histoire naturelle, rappelle, avec le philosophe Günther Anders, que la question atomique a entraîné la perte de la garantie du long terme et que nous sommes ainsi entrés dans l’ère des menaces « supraliminaires », c’est-à-dire celles qui, par leur gigantisme, rendent toute compréhension impossible : nous ne sommes « intellectuellement pas équipés pour les appréhender ». Clément Monfort, réalisateur de la websérie NEXT, raconte que le livre de Pablo Servigne9 a « changé sa vision du monde ». À la suite de sa lecture, il a souhaité réaliser une série « pour ceux qui s’y intéressent depuis longtemps, qui dépriment, se posent des questions existentielles, afin qu’ils se sentent moins seuls et plus libérés pour en parler ». Alexia Soyeux (créatrice du podcast Présages) et Arthur Keller (ingénieur, expert des vulnérabilités et de la résilience) disent rencontrer régulièrement des personnes en recherche de sens, leur demandant « s’il faut faire des enfants ou pas », « quel nouveau travail choisir ? ». À cet égard, l’ambiguïté est réelle : d’un côté, le récit de l’effondrement peut potentiellement mener à l’inertie, et de l’autre il y a, dans la peur même, quelque chose de moteur. Cela correspond au concept « d’heuristique de la peur » d’Hans Jonas, abondamment discuté ce jour-là. Selon Clément Montfort, il est donc indispensable d’informer sur l’état réel des choses : « On se remet de la peur si on sait de quoi on a peur, sinon c’est de l’angoisse. La peur permet de nous surpasser mais aussi de se réunir. » Pour Arthur Keller, la peur peut mobiliser si elle est légitime et étayée mais aussi accompagnée de pistes d’actions. Selon lui, il faut jouer sur les normes culturelles et l’imaginaire collectif en proposant une pluralité de récits, pour rendre les transformations désirables auprès d’un public large et générer un changement de société massif. « L’écovillage ne peut pas être toute la solution. La réponse doit être nécessairement collective et systémique », note-t-il au passage.

Les villes en transition et la puissance des imaginaires positifs et concrets

Justement, dans les dernières années, Rob Hopkins, le fondateur du réseau des villes en transition, a dépoussiéré en 2006 le slogan de 1968 : « L’imagination au pouvoir », jusqu’à publier en 2020 un nouvel ouvrage sur l’imagination10. Aux antipodes de la méthode des collapsologues, Rob Hopkins estime que, pour vaincre le changement climatique, l’essentiel est de faire s’épanouir notre imagination. Il s’appuie sur des chercheurs, comme Naomi Klein, et issus des recherches en sciences cognitives pour constater une baisse significative de notre créativité depuis les années 1990. D’après lui : « L’un des déclins de l’imagination est lié au déclin du jeu. Avant les enfants jouaient tout le temps ensemble. Le jeu et l’humour sont des instruments de changement. Des enfants qui ne prennent plus de risques deviennent des adultes qui ne prennent pas de risques. »

Rob Hopkins

À travers son dernier ouvrage11, Rob Hopkins propose une méthode consistant à démarrer une phrase par « et si ? » et faire travailler l’imaginaire des citoyens. Pour chaque « et si ? » formulé, le but est de trouver des solutions, et le rôle des élus serait, selon lui, de supprimer les obstacles pour atteindre ces objectifs.

Le travail des imaginaires et des nouveaux récits par l’action publique

Le problème serait que de l’imaginaire au réel, il n’y aurait pas de chemin linéaire12. La concertation publique et la participation citoyenne se sont développées sous de nombreuses formes au cours des années 2000. On aura pu constater qu’il existe souvent un gap entre la phase de libération de l’imagination et celle de concrétisation.

La capacité des acteurs publics à entrer dans de nouveaux imaginaires d’une part, et à rebondir de manière alternative d’autre part, constitue un réel défi.

Des affres de la communication publique au storytelling

Ce sont historiquement les services de communication qui disposent des ressources de « narration ». Bernard Deljarrie est le délégué général du réseau Cap’Com, spécialisé sur la communication territoriale. Il nous rappelle le modèle de la presse locale et la presse quotidienne régionale a été « profondément perturbé » par le numérique. Cela aurait fait disparaître un traitement un peu plus critique et de fond, même si une presse d’investigation est en train de réapparaître, à l’instar de Mediacités. Cependant : « La grande nouveauté est que les intercommunalités ont fait naître des services de communication. Aujourd’hui, avec une intercommunalité on peut recruter une personne chargée de la com, de la coordination, de la circulation de l’information. » Le deuxième fait marquant de ces dernières années est l’apparition du numérique et de la communication interne, mais encore du marketing territorial. « Le sentiment que j’ai est que l’on a longtemps eu un imaginaire descendant à travers les élus et les cabinets d’experts. Aujourd’hui, avec les outils de participation, de plus en plus les communicants disent que leur métier, c’est aussi d’écouter », explique le délégué général de Cap’Com.

Le storytelling, encore en devenir en France, pose la question de savoir s’il va falloir recruter des journalistes, écrivains, poètes et experts de la narration dans les collectivités territoriales et les administrations.

C’est aux États-Unis que le storytelling, version élaborée de la communication locale, est le plus développé à ce jour. En 2017, le maire de Détroit embauche Aaron Foley comme chief storyteller. En français, on pourrait le traduire par « conteur en chef ». Avec son équipe, il collecte des histoires d’habitants et les publie sur The Neighbourhoods13. « Il y a deux récits extrêmes sur Détroit, explique Aaron Foley dans une interview accordée à Bloomberg City14 « il y a le récit du retour qui existe largement au centre-ville. Et puis le récit autour des résidents privés de leurs droits, autour de la pauvreté, du chômage, de la criminalité, l’analphabétisme. Sans nier les difficultés, la question est de faire exister d’autres quartiers et résidents qui ont ouvert des entreprises, de nouveaux clubs. Ceux qui n’ont pas quitté la ville. » Il évoque une « gentrification psychologique », au sens où l’esprit serait colonisé par l’idée qu’il n’existe que deux devenirs possibles (quartiers riches, ghettos). Le choix délibéré de faire le portrait d’un « habitant du troisième type » va alors contribuer à remodeler l’imaginaire du territoire.

L’écrivain Per Grankvist et le conteur en chef du ViableCity programme15 en Suède dont la mission est cette fois-ci de raconter la ville post-carbone explique l’importance d’une communication pragmatique en prise avec les imaginaires. Grankvist dans un entretien accordé à Medium16 dit que : « Certaines personnes veulent passionnément sauver la planète, d’autres sont inquiets mais veulent toujours continuer à conduire et à manger de la viande. Nous avons besoin de récits pour s’adresser à ces deux groupes. Si vous avez un site Web de la ville indiquant simplement : “Tout le monde devrait cesser de conduire et manger des plantes au lieu du bœuf’’, ce n’est pas de la narration, c’est de la publicité, qui ne fonctionne plus. » Le storytelling, encore en devenir en France, pose la question de savoir s’il va falloir recruter des journalistes, écrivains, poètes et experts de la narration dans les collectivités territoriales et administrations, en lieu et place des responsables communication, mais aussi de cette distinction à faire entre les nécessités de la communication publique et un certain travail nuancé des imaginaires.

Les clés sont dans le détail : l’expérience du collectif Dingdingdong

À ce titre, le collectif Dingdingdong donne quelques pistes intéressantes. Il a créé un laboratoire de recherche et de narration autour de la maladie de Huntington. Elle atteint les fonctions cognitives et motrices, provoquant notamment des « chorées » ou gestes incontrôlés caractéristiques. Émilie Hermant, l’une des cofondatrices et porte-parole du collectif avec Valérie Pihet, explique que « cela a été une des premières maladies, dont on pouvait faire le pronostic. À partir du moment où l’un de vos parents est atteint, chaque enfant à 50 % de chance d’en avoir hérité et donc de la développer. Au début des années 2010, Huntington était toujours réduite dans les descriptions que l’on pouvait lire sur Internet et dans la littérature médicale à des symptômes extrêmement tronqués et effrayants. » Effet délétère de l’avancée scientifique, le pronostic créé alors un malaise à travers des situations du type : « Vous êtes foutu, salut ». Émilie Hermant et Valérie Pihet rassemblent des historiens de la médecine, des personnes de terrain et des artistes (chorégraphes, vidéastes, écrivains, etc.) et fondent le laboratoire de recherche indépendant Dingdongdong. « Quand vous n’avez pas d’autres manières de faire, les pratiques artistiques sont précieuses. Pour une maladie qui génère des gestes anormaux, une chorégraphe va apporter des éléments. Pour elle, la chorée est un objet passionnant de recherche. » Le collectif va créer des personnages fictifs autour du concept de « narration spéculative » de Fabrizio Terranova. « On a créé le personnage du Dr Marbœuf. C’est un personnage qui nous permet de pousser le bouchon », explique Émilie Hermant. Dans l’une de ses vidéos, le Dr Marbœuf, médecin imaginaire, raconte l’annonce défavorable qu’il a faite à une patiente, dont la sœur l’oblige à annoncer « qu’il ne peut pas savoir ce qui va arriver à sa sœur ». La fiction permet d’aller un cran plus loin que le réel : ce qui correspond à l’effet recherché de la narration spéculative.

Les actions du collectif sont réalisées en partenariat avec des structures hospitalières, comme Henri-Mondor à Créteil. « Jusqu’à présent les gens se plaignaient de choses qui leur arrivaient au début, alors qu’il n’y avait pas de symptômes très criants. On commence à avoir des problèmes au boulot, dans le couple. On s’est aperçu que plein de choses passaient sous les radars. Et ça à Mondor, ils l’ont complètement intégré à leur prise en charge », explique Émilie Hermant. Ces travaux ont permis aussi de modifier les termes employés : « On ne dit plus “neuro-dégénératif”, “mais neuro-évolutif”. » Le collectif fait aussi évoluer les pratiques collaboratives au sein de l’hôpital en créant des groupes d’entraide, ce qui n’était pas concevable jusque-là car jugé trop anxiogène. Pour Émilie Hermant, « ces approches ne peuvent faire l’économie d’une connaissance ultrafine. C’est pour cela que j’ai de gros problèmes avec ces théories de l’effondrement. C’est une montée en généralité. Il y a un côté tout de suite donneur de leçon sur toute la problématique sociale. Le collectif est aussi à l’inverse de l’héroïsation. »

Si le travail de ce type de collectif est emblématique, c’est parce qu’il met en exergue l’importance de se sortir d’un « scénario noir » lié à l’idée d’une dégradation inéluctable, individuelle comme collective. La voie empruntée est celle de l’exploration par la recherche, la remise en cause des représentations morbides initiales, la mise en exergue de micro-expériences par la fiction, la danse. Comme si des « clés » imaginaires et culturelles se trouvaient dans tous ces « détails » de l’expérience que les politiques massives et les langages techniques ne permettent pas de voir à ce jour.

L’après-covid-19, ou la nécessité d’une nouvelle poétique du vivant et du futur

Il est impossible au moment où nous écrivons de décrire l’impact qu’aura sur le long terme la crise sanitaire et l’expérience collective d’un confinement généralisé. De très nombreux textes auront été écrits sur le « monde d’après », dont la plupart sont des prolongements des utopies et idéaux « d’avant » la crise. Le chercheur Bruno Latour s’est distingué au cours de cette période en lançant un questionnaire, via une master classe17 de Sciences Po à Paris dans l’idée de passer d’une conception incantatoire de la politique à une vision plus pragmatique. Les questions portent sur le fait de savoir ce qu’il faut garder et changer, pourquoi et comment ? Ce questionnaire a inspiré de nombreuses démarches d’innovation publique, dont la « riposte créative territoriale » 18 mise en place par le CNFPT19 ou l’Université de la pluralité, animée par Daniel Kaplan.

En attendant, on peut constater un regain d’intérêt pour la question de la relocalisation de la production dans les domaines sensibles souffrant d’une dépendance excessive à l’égard de productions délocalisées. Le télétravail qui aura connu une accélération historique est présenté comme un facteur de déclenchement d’un futur exode urbain, tout comme un risque de triomphe des acteurs du numérique. Enfin après les Gilets jaunes, la crise sanitaire aurait en partie réhabilité le rôle des territoires dans l’action publique. Des frontières imaginaires et culturelles s’ouvriraient avec la crise.

Pourtant, au-delà de ces expériences on perçoit bien la fragilité de l’utopie « du monde d’après » émergée pendant la crise, et que sans « image » d’une alternative sensible, d’un fait imaginaire nouveau, les réflexes usuels seront renforcés. C’est donc bien dans la capacité à renouveler la représentation de nos modes de vie et des regards sur le futur que peuvent se trouver certaines nuances et alternatives concrètes aux images de l’effondrement, de la singularité technologique, du libéralisme comme horizons ultimes et indépassables. Ces nuances se trouveraient au fond des représentations et des habitus culturels, dans une autre manière de regarder et de nommer les choses, dans une nouvelle poétique du futur et du vivant.

  1. Rumpala Y., Hors des décombres du monde, 2018, Champ Vallon.
  2. Baldassi M., « La science-fiction pour “habiter les mondes en préparation’’. Entretien avec Yannick Rumpala », Pop-up urbain 3 sept. 2014.
  3. Jeury M., Les écumeurs du silence, 1980, Fleuve éditions.
  4. Zimmer Bradley M., La vague montante, 2013, Le Passager clandestin.
  5. Le Guin U., Le cycle de l’Ekumen. Les dépossédés, 1973, Robert Laffont.
  6. Voir, à ce sujet, Horizons publics nov.-déc. 2019, n12.
  7. Callenbach E., Ecotopia, 1975, Éditions Ernest Callenbach.
  8. IFOP pour Fondation Jean-Jaurès, « Enquête internationale sur la “collapsologie’’ », nov. 2019.
  9. Servigne P. et Stevers R., Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, 2015, Le Seuil.
  10. Nessi J., « Rob Hopkins : “Toute l’imagination vient des populations, des communautés et des organisations” », Horizons publics juill.-août 2020, n16, p. 36.
  11. Hopkins R., Et si… ? On libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons, 2020, Actes Sud.
  12. Beau F., « Daniel Kaplan : “Seule l’imagination peut nous permettre de dépasser le mur de la singularité technologique et de l’effondrement’’ », Horizons publics juill.-août 2020, n16, p. 70.
  13. http://theneighborhoods.org/
  14. “How Detroit’s ‘chief storyteller’ is crafting a new narrative for his city”, Bloomberg City 25 avr. 2018.
  15. https://en.viablecities.se/
  16. https://medium.com/pergrankvist/about
  17. www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/P-202-QUESTIONS.pdf
  18. https://ripostecreativeterritoriale.xyz/
  19. 19. Menu S., « Les collectivités locales en mode riposte créative », horizonspublics.fr 4 juin 2020.

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