Agathe Cagé : « Il faut faire tomber les murs entre chercheurs et politiques »

Agathe Cagé
©Baltel Fayard
Le 4 avril 2019

Dans un essai percutant Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques1, Agathe Cagé2 appelle à une meilleure collaboration entre chercheurs et politiques pour relever les multiples défis de la transformation publique. Selon cette énarque et normalienne, universitaires et politiques doivent retisser des liens pour conduire autrement les politiques publiques.

BIO EXPRESS

Septembre 2005 : entrée à l’École normale supérieure (Ulm)

Janvier 2010 : entrée à l’École nationale d’administration

Janvier 2014 : rejoint le cabinet du ministre de l’Éducation nationale

Décembre 2017 : création de l’agence de conseil en stratégie Compass Label

Octobre 2018 : Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques, Fayard, Raisons d’agir

 

Selon vous, intellectuels et responsables politiques vivent dans deux mondes étanches. Quelles en sont les raisons principales ?

La France souffre d’une forte endogamie chez les producteurs des idées qui alimentent les décideurs et ceux qui ont la charge de l’élaboration des politiques publiques. Et on retrouve en effet peu de chercheurs (comme on retrouve peu de responsables associatifs) parmi les personnes qui produisent les analyses, les projets, les modèles qui viennent nourrir les responsables politiques. Quelles sont les racines de cette endogamie ? La première est historique : les relations entre chercheurs et responsables politiques et la porosité du monde académique et du monde des politiques publiques sont dans notre pays historiquement ténues. Lorsque des liens constructifs sont noués, ils constituent l’exception quand la règle est l’incompréhension et l’absence de dialogue construit. La seconde est la prédominance de l’expertise d’État et la relative fermeture de la haute fonction publique dans ses procédures de recrutement. Bien sûr, quelques intellectuels, à l’image de l’historien Patrick Weil en matière de politique migratoire et de politique éducative ou du généticien Axel Kahn dans le domaine de la fin de vie, ont su nouer au cours des trente dernières années des relations avec les responsables politiques, les cabinets ministériels et les équipes de campagne pour faire adopter des réformes auxquelles ils croyaient fermement, confortés par les résultats de leurs travaux scientifiques. Mais les dernières décennies sont de fait marquées par plus d’histoires de désamour que d’histoires d’amour entre intellectuels et responsables politiques.

Quels sont les principaux apports de la recherche pour conduire l’action publique autrement ? En quoi les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) peuvent-ils être utiles à la transformation de l’action publique ?

Responsables politiques et intellectuels doivent, pour filer une métaphore théâtrale, accepter de jouer chacun leur rôle à l’intérieur d’une pièce commune. Il n’appartient pas aux chercheurs de fixer les termes du débat politique. Mais, d’une part, il leur appartient de produire une pensée critique que les responsables politiques doivent accepter comme une contribution à l’amélioration de leur action, et d’autre part, les chercheurs en sciences humaines et sociales conçoivent des analyses de la réalité sociale et des grilles de compréhension – mais aussi d’évaluation – des phénomènes sociaux, sociétaux, économiques, géopolitiques, historiques, etc., qui sont susceptibles de constituer pour les responsables des politiques publiques, dès lors qu’ils savent s’en saisir, un éclairage extrêmement précieux. De plus, certains d’entre eux choisissent d’être également des forces de proposition.

Le modèle que je défends n’est bien évidemment ni celui d’une République des savants, ni celui d’une démocratie technique. Mais qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé, du logement, des politiques fiscales ou encore de l’accompagnement de nos aînés, les espaces intellectuels de rencontres entre chercheurs, universitaires et politiques soucieux de penser et de construire un projet global et cohérent de transformation et de progrès, pourraient être démultipliés.

Il m’apparaît tout d’abord essentiel de rapprocher le monde de l’expertise d’État et celui de la production académique. Cela nécessitera de repenser en profondeur la formation de nos fonctionnaires.

Les chercheurs en sciences humaines et sociales conçoivent des analyses de la réalité sociale et des grilles de compréhension – mais aussi d’évaluation – des phénomènes sociaux, sociétaux, économiques, géopolitiques, historiques, etc., qui sont susceptibles de constituer pour les responsables des politiques publiques, dès lors qu’ils savent s’en saisir, un éclairage extrêmement précieux.

Prenons un exemple concret : le président du département de la Gironde, qui a ensuite été suivi par douze de ses collègues, a fait, il y a quelques mois, le choix de lancer une expérimentation d’un revenu de base en partenariat avec l’Institut des politiques publiques. Ce dernier, en charge d’étudier les conditions de la mise en œuvre d’un tel revenu, a exposé dans un rapport les différents scénarios envisageables et les simulations de leurs conséquences. Et il pourrait évaluer le déroulement des expérimentations. Nous étions dans une situation gagnant-gagnant avec un tel programme de politique publique construit en trois temps – simulations préalables, expérimentations et évaluation – qui permettent de lever en amont les incertitudes et les appréhensions que provoquent naturellement des politiques nouvelles. Mais la proposition de loi a été rejetée.

Comment « faire tomber les murs entre intellectuels et politiques » en France ? Comment établir des relations de confiance, créer des passerelles, jeter des ponts et tisser des liens plus durables entre ces deux acteurs ?

Il m’apparaît tout d’abord essentiel de rapprocher le monde de l’expertise d’État et celui de la production académique. Cela nécessitera de repenser en profondeur la formation de nos fonctionnaires, aujourd’hui d’un niveau de technicité et de maîtrise de leurs dossiers remarquable mais maintenus, sauf s’ils ont engagé la démarche par eux-mêmes, à des années-lumière des compétences nécessaires à la compréhension en profondeur d’un travail de recherche.

Il serait également important de soutenir, valoriser, multiplier les démarches associant étroitement, dès la conception d’une nouvelle mesure, politiques locaux ou nationaux et chercheurs, pour en simuler les effets, en arrêter les conditions de mise en œuvre et en conduire l’évaluation. De telles démarches permettront de mobiliser bien plus régulièrement et en toute transparence – car en toute connaissance de cause – les citoyens dans les décisions à prendre. La crise sociale actuelle montre la nécessité d’un tel approfondissement démocratique.

Il me paraît enfin indispensable de créer des passerelles que l’on puisse traverser dans les deux sens, régulièrement, sans obstacle, entre université et haute fonction publique. Ce qui reposera nécessairement sur la valorisation de parcours à embranchement multiples, rendant possible pour un chercheur d’aller s’enrichir dans le monde politique ou administratif, et pour un politique ou un fonctionnaire dans le monde académique, sans être pénalisé, freiné dans sa carrière ou marginalisé.

Il y a toutefois trois préalables à cette triple évolution : intellectuels et responsables politiques doivent apprendre à se respecter, apprendre pour cela à se faire confiance et, enfin, apprendre à se comprendre.

Selon vous, les think tanks, dont la vocation est justement de créer ces passerelles entre ces deux mondes, ne parviennent pas à remplir leur mission. Pour quelles raisons ?

Les think tanks politiques contribuent en France à un mouvement intéressant d’effacement des frontières entre les mondes académique, politique et administratif, économique et médiatique. Ils participent de l’établissement d’interconnexions nouvelles, souples et informelles entre eux, qui fluidifient la circulation des modèles et des idées et effacent partiellement la spécificité de leurs approches respectives.

Mais, alors qu’à écouter leurs promoteurs, qui pour certains n’hésitent pas à se présenter comme les symboles d’un renouveau démocratique, les détenteurs de la vérité sur les finances publiques ou les visages de demain de la pratique universitaire, l’impact des productions des think tanks sur la vie politique, économique et intellectuelle française serait majeur. Dans les faits, l’influence de leurs productions dans le débat public, politique, économique et académique est avant tout une influence médiatiquement construite. Si les think tanks politiques ont su se positionner comme des acteurs qui comptent dans le débat intellectuel, une question reste ouverte : sont-ils pour autant de véritables producteurs d’idées nouvelles ?

Dans votre livre, vous prenez notamment l’exemple britannique comme un modèle à suivre. Selon vous, les travaillistes se sont nourris des travaux universitaires d’Anthony Giddens, de John Gray ou encore de Julian Le Grand, pour repenser la doctrine de la gauche, permettant de créer le New Labour et de construire la stratégie de troisième voie qui a permis à Tony Blair d’accéder au pouvoir. Cette alliance entre intellectuels et politiques est-elle possible en France ?

L’exemple britannique m’intéresse, non parce que je considère les choix politiques faits par le New Labour comme un modèle pour la gauche – bien au contraire –, mais parce que les responsables de ce parti et les universitaires de la troisième voie ont construit ensemble les conditions d’un dialogue et d’un travail en commun qui s’est traduit concrètement dans l’exercice du pouvoir. Les travaillistes britanniques ont su concevoir de nouvelles politiques publiques en cherchant une partie de leur inspiration dans les réflexions de ceux qui tentaient, à la London School of Economics, à l’Institute for Public Policy Research mais aussi pour l’hebdomadaire The New Statesman, de conceptualiser de nouvelles visions du monde. Et les intellectuels à l’origine de ces réflexions ont su les promouvoir efficacement auprès des leaders du New Labour.

Apprendre à nos fonctionnaires à comprendre en profondeur, et peut-être même également à conduire, un travail de recherche, c’est leur donner de nouveaux leviers, efficaces et adaptés à la réalité du monde actuel, pour une fois en poste concevoir, élaborer, mettre en oeuvre et évaluer les politiques publiques

L’exemple britannique m’intéresse également du fait des correspondances de dates. La victoire de Tony Blair aux élections générales britanniques et l’accession au poste de chef du gouvernement de Lionel Jospin ont lieu à quelques semaines près. Mais le contraste est frappant entre l’état des relations entre intellectuels et politiques de gauche en Grande-Bretagne et en France dans les années qui ont précédé les arrivées respectives au pouvoir de Tony Blair et de Lionel Jospin. Il n’y a pas eu à ce moment-là d’Anthony Giddens, de Julian Le Grand ou de John Gray français. Est-ce l’une des explications du retentissant échec du Parti socialiste à l’élection présidentielle de 2002, quand l’expérience travailliste s’est prolongée de l’autre côté de la Manche jusqu’en 2010 ? On ne peut pas refaire l’histoire.

En quoi la réforme en profondeur de la formation de nos fonctionnaires, que vous préconisez, peut-elle contribuer à moderniser et transformer l’action publique ?

Apprendre à nos fonctionnaires à comprendre en profondeur – et peut-être même également à conduire – un travail de recherche, c’est leur donner de nouveaux leviers, efficaces et adaptés à la réalité du monde actuel, pour, une fois en poste, concevoir, élaborer, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques. Bien sûr, ils auront toujours besoin de maîtriser, avec un très haut niveau de technicité, les règles des finances publiques, du droit administratif, de la légistique, les évolutions jurisprudentielles, etc. Mais on voit également aujourd’hui que les technologies de l’intelligence artificielle sont susceptibles d’apporter un appui pour prendre des décisions ou rédiger des textes plus rapidement. Ces transformations qui se dessinent peuvent constituer une formidable opportunité pour nos fonctionnaires en leur libérant du temps pour se nourrir, dans la conduite de l’action publique, des apports des sciences humaines et sociales. Ainsi que pour améliorer significativement notre politique d’évaluation des politiques publiques.

Les acteurs hybrides, les vies à embranchements multiples, permettent de faire davantage bouger les lignes (comme Axel Kahn sur la fin de vie ou Patrick Weil sur l’immigration). Plus récemment, nous aurions pu penser que Nicolas Hulot, qui présente ces caractéristiques d’acteur hybride, aurait pu contribuer à faire avancer les choses en matière de transition écologique. Comment favoriser davantage ces acteurs hybrides à la tête de l’État ?

Les acteurs hybrides sont en effet indispensables pour que, de la production intellectuelle à l’élaboration des programmes politiques et des politiques publiques, les idées circulent, se transforment, s’améliorent. Leur concours et leur médiation sont essentiels car leur hybridité leur permet d’effacer des frontières entre des univers qui, en leur absence, soit s’ignorent, soit ne se comprennent pas, quand ils ne se sondent pas tantôt avec méfiance, tantôt avec dédain.

Si nous parvenons à rapprocher le monde de l’expertise d’État de celui de la production académique, si nous parvenons à tisser des liens durables entre chercheurs et responsables politiques, si nous parvenons enfin à valoriser d’avantages la richesse d’analyses et la force de propositions du monde associatif, bref si nous nous donnons les moyens de promouvoir les parcours à embranchements multiples, alors naturellement davantage d’acteurs hybrides occuperont des postes décisionnels à la tête de l’État.

Dans le domaine de la transition écologique, on peut bien sûr citer les engagements de Nicolas Hulot. Mais une autre initiative me semble également mériter d’être observée avec intérêt : celle de la démarche L’Affaire du siècle. La dynamique qui porte le projet prend en effet ses racines dans sa nature intrinsèquement hybride : pétition citoyenne, mobilisation de quatre organisations de protection de l’environnement et de solidarité internationale ainsi que de figures médiatiques, constats et projections scientifiques d’experts climatiques incontestés.

Quel regard portez-vous sur l’innovation publique en France ? Comment les chercheurs peuvent-ils être mieux associés à la réflexion et à la prise de décision publique ?

On ne peut que se féliciter du fait que l’innovation soit aujourd’hui recherchée et valorisée – à travers, par exemple, la Semaine de l’innovation publique, qui a fêté en 2018 son cinquième anniversaire – dans le secteur public. Lorsqu’elle prend la forme d’une liberté donnée aux agents publics de concevoir, au plus près des réalités du terrain et du quotidien, de nouveaux modes d’actions ou de réponses aux besoins exprimés par les citoyens, elle ne peut que se traduire par une amélioration de la qualité et de l’efficience du service public. Mais l’expérimentation de ces nouveaux modes d’actions, de ces nouvelles réponses appelle nécessairement une évaluation rigoureuse de leurs objectifs, de leurs résultats, de leurs forces et de leurs faiblesses. Associer des chercheurs à cette évaluation, c’est dans de nombreux cas renforcer sa qualité et se donner les moyens d’en tirer des conclusions opérationnelles d’autant plus fondées.

Par ailleurs, l’apport de la recherche à la prise de décision publique ne doit pas se limiter au seul recours à des méthodes d’évaluation scientifique. S’il est positif d’innover dans le secteur public, l’injonction permanente à la disruption, à la transformation accélérée, peut se révéler contreproductive et cannibaliser le quotidien des managers publics, et les enfermer dans une sorte de bulle d’isolement. En associant à leurs réflexions des chercheurs en sciences humaines et sociales et leur capacité d’appréhension des profondes mutations sociétales, économiques, digitales, géopolitiques, etc., en cours, ces managers peuvent recréer des environnements bienveillants particulièrement propices à la créativité et à l’audace.

  1. Cagé A., Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques, 2018, Fayard, Raisons d’agir.
  2. Diplômé de l’ENS et de l’ENA, Agathe Cagé est aussi docteur en Sciences Politiques (Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Elle a été membre du cabinet de trois ministres de l’Éducation nationale et secrétaire générale de la campagne de Benoît Hamon à l’élection présidentielle de 2017. Elle dirige aujourd’hui l’agence de conseil en stratégie Compass Label.
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