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Charles Fournier : « L’élu de demain doit réinventer la proximité et la participation citoyenne »

Le 5 avril 2019

Charles Fournier est vice-président de la région Centre-Val de Loire, en charge de la transition écologique et citoyenne et de la coopération. Il est à l’origine de la démarche dite de « démocratie permanente », mise en œuvre en 2017, consistant à sillonner vingt-trois territoires à la rencontre d’acteurs locaux, d’initiatives et de citoyens, avec l’appui de Démocratie ouverte, Missions publiques et Ville au carré. Cette démarche a donné lieu à la délibération « Faisons vivre ensemble la démocratie en région centre », du conseil régional en avril 2018. Elle constitue à ce jour une expérience inédite de réflexion sur la construction du dialogue citoyen à l’échelle d’une région. La démarche a mis en exergue une attente en de changement de posture de l’élu.

Comment vous êtes-vous engagé comme élu ?

La première fois où je me suis engagé comme candidat à une élection, c’était au moment du mouvement des chômeurs en 1998. Il s’était traduit par des listes aux élections régionales de la même année. La liste s’appelait Urgence sociale. J’étais candidat en Indre-et-Loire. À l’époque c’était un engagement militant. J’étais dans le tissu associatif et trouvais que l’invisibilité des demandeurs d’emploi, leur faible représentativité dans les syndicats était un problème. J’ai réalisé que c’était bien d’être dans l’interpellation au niveau d’un mouvement social mais aussi de prendre des responsabilités, d’essayer de participer à la rénovation de la vie politique.

Qu’avez-vous appris du rôle de l’élu depuis ces débuts ?

Ce qu’il en était en réalité. Je me suis rendu compte que, quand on est élu, il y a une attente sans limite d’être celui ou celle qui a des solutions et la parole juste. L’élu serait du côté du sachant, qui a prévu, qui a des réponses, qui vient ensuite les présenter. Il ne serait pas du côté de celui qui anime, expérimente et co-construit des solutions. Je me suis donc pris en pleine face que ce qui était attendu de moi était d’apporter des réponses. Or cela ne me semble pas être le rôle central de l’élu. À l’époque, je suis arrivé avec toutes les notions de co-construction collective et d’éducation populaire. Cela paraissait révolutionnaire mais ça ne l’était pas. L’élu reste à ce jour trop coincé dans – et par – l’institution. Il est trop protégé de cette capacité à être en lien. Ce que j’ai appris de plus intime, c’est que, quand on devient élu, il y a une sorte de pression de conformité qui s’exerce. Il y a des codes. Soit on les accepte, soit on entre en résistance. Pour résister, il faut garder son libre arbitre, des liens avec des gens qui ne sont pas dans ce milieu, la capacité à recevoir les gens, à les rencontrer et à se laisser bousculer. Il faut garder une écoute autour de ce qui se passe autour. Sinon on se laisse enfermer par l’institution et on peut finir par se couper quelque peu du terrain. Cela vaut surtout pour les grandes collectivités. Dans les petites communes, le maire est encore dans la proximité et les mains dans le cambouis. Il n’a pas cet écran. Le problème, ce sont ces écrans entre l’élu et le terrain. Ils sont entretenus par une logique institutionnelle et administrative qui, même si elle est de grande qualité, est restée coincée dans des logiques plus verticales. C’est aux élus de porter la transformation de la posture collective de l’institution. Les médias peuvent aussi contribuer aussi à entretenir cet écran entre soi et le réel.

L’élu reste, à ce jour, trop coincé dans – et par – l’institution. Il est trop protégé de cette capacité à être en lien. Ce que j’ai appris de plus intime, c’est que, quand on devient élu, il y a une sorte de pression de conformité qui s’exerce. Il y a des codes. Soit on les accepte, soit on entre en résistance.

Comment est venue l’idée d’engager la démarche de démocratie permanente en région Centre-Val de Loire ?

Elle part d’abord de tous ces constats. Le deuxième élément est le fait de sentir la défiance grandissante à l’égard des représentants en général et j’élargirai même à une bonne partie des corps intermédiaires. Cela vire parfois à la détestation. C’est quelque chose que je ressens depuis très longtemps. Le soir de notre élection à la région, j’avais dit sur les plateaux : « La démocratie est fragilisée et la question est : qu’est-ce qu’il faut changer ? » Si on ne renoue pas le lien, on n’y arrivera pas. Le troisième élément est que nous sommes devant des défis, notamment écologiques, d’une ampleur inédite. Cela implique de changer la façon de gouverner. La démocratie héritée des siècles passés n’est pas adaptée à la réalité que nous vivons. Or, on ne change pas le monde sans les gens. La question est : comment le faire avec les gens ? On voit bien qu’intellectuellement ces idées sont comprises. Mais dans les faits, nous ne sommes pas encore à la hauteur.

Quels ont été les principaux enseignements de la démarche de démocratie permanente ?

La démocratie permanente, c’est une démarche expérimentale qui part d’un travail en lien direct avec les citoyens dans leur diversité et débouche sur une délibération régionale avec des mesures qui visent à modifier la gouvernance d’une région avec les citoyens qui la composent. Le premier enseignement c’est qu’on a rencontré des milliers de personnes et que j’ai entendu et constaté un intérêt réel pour la question démocratique. On a tout entendu au moment de lancer cette démarche : que cela n’allait pas intéresser les gens, que finalement la démocratie c’est surtout le vote et qu’il y avait le risque de remettre en cause la démocratie représentative. On découvre vite une réelle appétence de tous les acteurs pour la question. La revendication forte des Gilets jaunes et plus largement des différentes mobilisations est elle-même une question démocratique. Les premiers sujets qui viennent sur la table, ce sont l’écoute et le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Le sujet de la démocratie passionne, mais avec une question essentielle, qui est de ne pas partir des préoccupations d’élus mais bien de celles des gens. Cela veut dire qu’on peut discuter très concrètement de quelle démocratie nous souhaitons et comment la réenchanter.

Le deuxième enseignement, et nous l’avons vu émerger durant cette démarche, est une sorte de crise des territoires. On serait passé en quelque sorte de la lutte des classes à la lutte des places puis aujourd’hui à la lutte des territoires. Il y a des territoires qui se sentent décrochés et qui revendiquent plus de visibilité et d’écoute. Cela se joue beaucoup dans les identités territoriales. Je ne sais pas si c’est la France périphérique, mais ce sont des territoires ruraux, des zones péri-urbaines, des quartiers qui ont beaucoup de choses à dire. J’ai souhaité parler de démocratie permanente, en empruntant à Pierre Rosanvallon, l’idée qu’il faut réussir à ce que chacun est le sentiment d’une démocratie qui fonctionne tout le temps. Et j’ajoute qui fonctionne partout. Cela doit vivre tout le temps entre deux élections. Pour cela, il faut élargir le cercle, les manières de faire. Elle doit être partout et pour cela il faut réinventer la proximité. On parle partout de la mobilité, mais le vrai sujet c’est de ne pas avoir accès là où on est à des services de proximité.

La démocratie permanente est une démarche expérimentale qui part d’un travail en lien direct avec les citoyens dans leur diversité et débouche sur une délibération régionale avec des mesures qui visent à modifier la gouvernance d’une région avec les citoyens qui la composent.

Avec la loi NOTRe, les grandes régions, métropoles et intercommunalités, ne sommes-nous pas dans une étape de recentralisation territoriale contraire à ce besoin de renouer avec la proximité ?

Sur ce sujet, j’essaye d’amener dans le débat public à ce stade, une acceptation de la complexité. Sur les territoires, on parle souvent de la mobilité comme étant une solution. Il y a unanimité sur le sujet. Il faut en effet favoriser la mobilité mais aussi éviter la concentration urbaine. C’est là où la question de la démocratie se pose et ce travail avec les acteurs dans les territoires pour « entrer en résilience ». C’est parce que l’on réinventera un « futur désirable » que l’on retrouvera de l’ancrage et de la reconnaissance, ce qui doit passer par le développement de cette capacité à refaire territoire, de création, de vie collective, d’intérêt général. Je ne suis pas certain que dans le moment de centralisme que nous vivons, il y ait suffisamment la conscience de cet impératif-là. Dans le Grand débat national, le risque c’est de penser « en chambre et d’en haut » par la mise en place d’un processus trop vite pensé et c’est une erreur et un vrai risque. Il aurait fallu concevoir avec les territoires et avec celles et ceux qui mettent en mouvement les questions de démocratie, la manière d’imaginer le grand débat. Et, par exemple, je pense que cette question des territoires et de la proximité aurait pu trouver sa place. Elle aurait pu être éclairée par les très nombreuses initiatives citoyennes qui participent de ces nouvelles dynamiques de résilience comme les territoires en transition, l’habitat participatif ou les éco-hameaux, etc.

Ce que révèle le mouvement des gilets jaunes, c’est qu’une partie des citoyens ne semble pas bien voir et comprendre les couches de responsabilité entre eux et les députés ? Qu’en pensez-vous ?

Oui je pense qu’on est dans une situation qui inviterait à un plan Marshall de l’éducation à la citoyenneté tout au long de la vie. De la même manière que nous avons fait face au problème de la sécurité routière en faisant passer à tous les élèves de moins de 14 ans un brevet (BSR), il faut que l’on retrouve le chemin d’une expérimentation concrète de la démocratie, de nos institutions. Chaque jeune devrait avoir la possibilité d’en faire l’apprentissage et il serait utile de penser un parcours permanent pour continuer d’accéder aux informations et à la compréhension du monde et de sa complexité. Cela passe par le fait aussi d’être dans la pratique, de rencontrer des acteurs, de faire avec et d’une possibilité d’échanger avec les élus et les institutions. Un autre élément est de voir comment les institutions s’approprient le sujet. Rien n’empêche une mairie d’avoir un « plan transversal d’éducation à la citoyenneté » concernant toutes ses activités. Un autre problème est la disponibilité que l’on se donne pour cela. Si l’on ne passe pas du temps avec une interaction directe, on aura du mal à faire à rendre tout cela limpide. Il faut aussi des lieux qui incarnent ces possibilités, des lieux tiers qui permettent cette intermédiation avec la vie citoyenne et collective, des incubateurs de citoyenneté.

Historiquement, l’élu.e serait « celui ou celle qui sait ». Cette ouverture de la connaissance peut-elle être perçue comme un danger ?

Beaucoup de citoyens sont dans la détestation à ce jour. C’est compliqué. Pour les élus, il y a quelque chose de l’ordre de : « Si j’y vais avec ce que je sais, je déclenche de la colère. Si j’y vais avec des questions, j’enclenche du bazar. » Cela explique les postures de repli, d’évitement. On l’a vu avec les Gilets jaunes. Il y a parfois une écoute un peu démagogique qui n’organise pas réellement le débat et des tendances à essayer de se refaire une santé sur le dos de ces événements. Il y a une trouille aussi de ce qui peut arriver dans l’échange. La période est compliquée. Elle est à haut potentiel et à haut risque. Il peut en ressortir le meilleur comme le pire.

Quels seraient les principaux éléments caractérisant la posture de l’élu du futur ?

Dans la région, avec le travail que l’on a fait avec la démocratie permanente, on a ouvert un chantier qui s’appelle « L’élu du futur ». On a trouvé quatre points à travailler. Le premier est que l’élu doit être le garant de cette éducation, de l’accès à l’information, la transparence, la compréhension des enjeux, des conditions pour que chacun puisse exercer sa citoyenneté. C’est sa première responsabilité. La deuxième est d’être l’organisateur du débat public. Le débat public doit avoir une forme de permanence. Cela invite à des capacités du côté des élus et de ceux sur lesquels ils s’appuient dans l’administration. Cette capacité à animer le débat n’est pas toujours au rendez-vous à ce jour. Troisièmement : une fois que la délibération et le dialogue ont existé, cela doit permettre que l’on tranche en faveur de l’intérêt général. Le quatrième point un peu transversal : l’élu doit faire vivre la démocratie, faire en sorte que l’administration, lui-même, son équipe, ne soient pas d’abord dans la représentation, mais dans l’écoute, la compréhension permanente. Ce sont les éléments issus des échanges que l’on a eus avec les citoyens. Ce qui est remonté du terrain c’est que l’élu est quelqu’un qui doit se former constamment. Ce sujet est revenu sur tous les territoires. Derrière cela, j’entends à ce jour dans le rejet des élus, c’est notamment « un procès en incompétence et en non-représentativité ».

Faut-il légiférer pour modifier la posture de l’élu ?

Il y a nécessairement une part qui passe par le législatif pour franchir un cran et donner une solidité et un cadre à la participation citoyenne. Il est important de donner un cadre sécurisant au droit à la contestation, à la contre-expertise et à l’interpellation citoyenne. On a organisé l’évitement et on a protégé l’élu de ces désaccords citoyens. On a géré le risque de contestation de façon permanente, sans l’éviter bien au contraire. Un cadre qui renforce la démocratie permanente ne suffira pas. Il faut aussi se rééduquer collectivement à ce changement de posture du citoyen et de l’élu. Il y a quelque chose de l’ordre de la co-éducation à inventer. La posture commune doit être moins individualiste, moins consumériste, s’inscrire dans une démarche plus collective, comme de nombreuses expériences dans les territoires l’illustrent. En définitive, il faudrait une sorte de « nouveau contrat » qui fasse vivre le lien avec les citoyens et la construction de l’intérêt général, et s’éloigner de cette posture de l’élu comme « exécutant d’un livre de promesses ».

Dans le Grand débat national, le risque c’est de penser « en chambre et d’en haut » par la mise en place d’un processus trop vite pensé et c’est une erreur et un vrai risque. Il aurait fallu concevoir avec les territoires, avec celles et ceux qui mettent en mouvement les questions de démocratie, la manière d’imaginer le grand débat.

Si le citoyen et l’élu de demain sont plus informés et formés, à l’écoute, mais encore dans l’action, est-ce que cela ne pose pas un problème de moyens à mettre en face de ces nouveaux engagements ?

Oui il y a le « décider ensemble » mais aussi le « faire ensemble ». On a une difficulté à considérer que c’est l’agir qui amène la pensée et pas forcément l’inverse. Une forme de reconnaissance de ce genre d’engagement serait peut-être de sortir d’une vision de l’oisiveté comme un problème et qu’en dehors du travail tel que nous l’avons toujours pensé, point de salut. La démocratie se vit et s’apprend dans tous les espaces, y compris celui du travail qui peut être investi pour la participation. Travail et démocratie ont vocation à être plus décloisonnés. Une société qui parie sur le collectif, l’agir collectif et les initiatives citoyennes sera bénéficiaire et il y aura de nombreuses contreparties, y compris de réelles économies réalisées. Ces contreparties ne sont pas forcément matérielles. Elles sont de l’ordre de la solidarité, du développement de compétences et d’expérience à valoriser. Je crois au développement d’une forme de service public des citoyens, avec la possibilité d’être bénéficiaire et contributeur d’un meilleur service public, un service commun. Il y a un exemple que j’aime bien au Japon : quand un citoyen s’occupe d’une personne âgée, il est payé dans une monnaie spécifique. Quand il est lui-même âgé, il peut bénéficier à son tour de ce service ou utiliser cette monnaie pour une personne de son choix. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements de cette réflexion. Il y a des systèmes gagnant-gagnant qui peuvent être imaginés. Ces systèmes peuvent complètement servir l’intérêt général tout en donnant une place à chacun. L’imaginaire démocratique doit être remis en route, c’est urgent.

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