Barbara Stiegler : «Avec la pandémie mondiale, le néolibéralisme atteint ses limites»

Le 24 juin 2020

Barbara Siegler, philosophe politique et professeure à l’université Bordeaux-Montaigne, décrypte les fondamentaux du néolibéralisme, dans Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique1 et ses conséquences sur nos vies et notre époque. L’occasion également de l’interroger sur les enseignements philosophiques de la crise profonde provoquée par la pandémie du covid-19.

BIO EXPRESS

1994

Obtient l’agrégation de philosophie

2001

Publie Nietzsche et la biologie2

2005

Publie Nietzsche et la critique de la chair3

2006

Devient maître de conférences en philosophe à l’université Bordeaux-Montaigne

2007

Devient responsable de la licence de philosophie à l’université Bordeaux-Montaigne

2009

Devient directrice adjointe de l’UFR de philosophie et responsable du master 2 Soin, éthique et santé

2014

Devient membre de l’Institut universitaire de France

2019

Publie Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique

D’où vient l’injonction « il faut s’adapter » ? En quoi est-elle l’émanation du néolibéralisme ? Quelles conséquences sur nos vies au xxie siècle ?

On entend tout le temps cette injonction : « Il faut s’adapter. » Mais d’où vient cet impératif ? L’espèce humaine serait-elle dans un désajustement tel, un retard tel, comme le décrit Walter Lippmann4, qu’il faudrait la réadapter ? Ou, comme lui répond John Dewey5, ne faudrait-il pas plutôt élaborer une nouvelle pensée de l’évolution ? En étudiant ce long débat qui, dans les années 1920 et 1930, a opposé Walter Lippmann – qui a été l’un des premiers à théoriser le nouveau libéralisme –, et le philosophe pragmatiste John Dewey – qui a été le premier à en faire la critique –, j’essaie de dresser un diagnostic critique de notre situation.

La thèse que je partage avec de nombreux chercheurs, c’est que le néolibéralisme n’est pas un fantasme agité par quelques militants de gauche qui « feraient de l’idéologie », comme me l’opposait récemment Pascal Perrineau lors d’une émission de radio6. Il s’agit bien plutôt d’un phénomène historique majeur, ayant des racines intellectuelles profondes et puissantes et qui continuent d’informer notre présent. Né dans les années 1930, après la crise de 1929, le néolibéralisme suppose d’abord une critique du libéralisme classique. Il ne veut plus laisser faire le marché, car il vient de constater que cela pouvait produire une catastrophe économique. Il veut donc un retour de l’État dans le jeu, mais qui ne soit ni celui de la planification, ni celui du socialisme ou de ce qu’il nomme « le collectivisme ». À la différence de l’ultra-libéralisme, qui plaide pour un retrait de l’État, les néolibéraux sont pour son retour. Ils veulent faire revenir l’État dans le jeu politique, tout en évitant la planification. La réponse passera par le droit, par un État qui édicte les « règles d’un jeu », et par un jeu qui se doit d’être « fair play », « équitable » et promouvant « l’égalité des chances » dans la compétition.

La pandémie du covid-19 et ses répercussions colossales sur l’économie, l’emploi et la société vont-elles marquer un retour de l’État néolibéral ou de l’État providence ?

Il est difficile de répondre à votre question mais je pense que c’est plutôt un retour néolibéral de l’État qui pourrait se rejouer avec la pandémie et la crise financière qui menace à nouveau, sur le même modèle que la crise de 2008. L’idée est à chaque fois la même. C’est que l’État reprenne la main, non pas pour limiter le marché, mais pour assurer sa pérennité et lui redonner toute son autorité, en le recomposant par de nouvelles règles du jeu, mieux adaptées à la situation.

À l’heure où la crise écologique et sanitaire menace toutes nos organisations sociales, le diagnostic politique que je propose essaie de penser la destruction des institutions d’éducation et de santé, en même temps que celle de notre État social et de nos métiers, transformés par une série de réformes néolibérales qui se sont déployées depuis la fin des années 1970, mais qui ont été théorisées dès les années 1930 et notamment à travers ce débat entre Lippmann et Dewey.

Ces réformes se sont accélérées les dix dernières années. Mais elles ne signifient nullement l’abandon par l’État ou sa non-intervention au profit du privé. Au contraire, elles désignent la santé et l’éducation comme des priorités absolues, conduisant à un contrôle toujours plus tâtillon et invasif de l’État dans ces secteurs. C’est de cette manière qu’elles transforment les métiers de soin et d’éducation et les personnes concernées, en transformant leurs manières de vivre au travail et en produisant une souffrance au travail en constante augmentation. Je propose un diagnostic politique et historique pour tenter de comprendre d’où vient le modèle et trouver les armes critiques pour y résister.

Quelle est l’ambition du néolibéralisme dans sa demande d’adaptation de l’espèce humaine ? En quoi cette idéologie peut être séduisante ?

Le néolibéralisme veut réformer l’espèce humaine en vue de la réadapter aux besoins de l’économie mondialisée. Pour les néolibéraux, on ne peut plus faire confiance aux phénomènes spontanés, on ne doit pas laisser faire les choses car l’espèce n’est pas adaptée à son nouvel environnement, celui d’une économie complètement mondialisée qui serait le sens indiscutable de l’histoire et, plus généralement, de l’évolution du vivant.

L’idée est donc de transformer l’espèce humaine, parce qu’elle n’est pas adaptée à ce qui nous attend, c’est-à-dire un monde de plus en plus ouvert, accéléré, plongé dans une vaste compétition mondiale. Il va falloir la rendre plus agile et adaptable et défaire les anciens modes d’organisation sociale. On doit se préparer à un grand espace mondial de la compétition où ceux qui l’emporteront seront des grands innovateurs, dans un monde perpétuellement en flux, à l’opposé de l’ancien monde, enfermé dans des stases, des stocks et des clôtures, qui est celui auquel s’accrochent les masses et leurs penchants archaïques. L’idée est de réadapter l’espèce humaine par des politiques invasives d’éducation et de santé. C’est ce qui fait de ces métiers une priorité dans les programmes de réforme. Pour cela, il faut défaire les institutions trop stables et clôturées et aller vers une ouverture de l’espace. C’est le grand tournant ambulatoire et la critique permanente de la clôture à quoi s’oppose la valorisation continue de l’ouverture.

Il est temps de faire un diagnostic ensemble de la manière dont le néolibéralisme nous a transformés nous-mêmes, en détruisant nos manières de vivre et de travailler et en imprégnant nos manières de penser.

Parce que les néolibéraux n’ont pas confiance dans les dispositions naturelles de l’espèce humaine et dans les phénomènes sociaux spontanés, leur pessimisme anthropologique les conduit à une conception très autoritaire de la démocratie. La démocratie, qu’il s’agit de sauver contre les fascismes, devient une technique politique de fabrication du consentement des masses. Selon Lippmann, la révolution industrielle a produit des masses qui se caractérisent par la stéréotypie : par des représentations figées, toujours en retard sur ce qui arrive, et qui font qu’elles comprennent toujours trop tard les évènements. Cela remet en cause la démocratie comme souveraineté populaire. Pour les néolibéraux, l’idée de peuple souverain, éclairé pour se gouverner lui-même est une fiction, qui ne tient pas compte de la nature de notre espèce et de la nature des populations. En lieu et place du peuple souverain, on installe un gouvernement des experts. Il faut adapter par le haut, en agissant sur l’éducation, le droit et la protection sociale.

L’État néolibéral compte aussi sur l’aide des sciences humaines et sociales pour réadapter les masses aux exigences du nouvel environnement industrialisé, en en s’appuyant en particulier sur la psychologie, pour qu’elle outille les individus de compétences de mobilité et de flexibilité. Tout cela donne un tout nouveau contenu à l’éducation qui change totalement de sens par rapport aux philosophies des Lumières. Son sens n’est plus d’émanciper les citoyens, de leur apprendre à exprimer à leur différence, leur singularité ou leur esprit critique, mais de développer des aptitudes pour les rendre mobiles, adaptables et flexibles, dans un environnement complexe et incertain. On retrouve ce type d’analyse dans les textes européens sur l’éducation. On est très loin de l’ultralibéralisme qui prône l’accumulation des fortunes, qui espère que les monopoles s’accumulent et qui laisse les inégalités s’accroître, même si, dans la réalité, les néolibéraux oscillent parfois avec cette vision du ruissellement, favorable à la constitution de grands monopoles et de rentes de situation. Mais le propre du néolibéralisme, c’est plutôt de relancer en permanence la compétition à la plus petite échelle et à tous les étages de la société, y compris chez les individus les plus vulnérables, les malades, les chômeurs, afin que tous entrent dans la course.

Le but, c’est de promouvoir une égalité des chances et une compétition partout, par ces artifices juridiques qu’ils appellent « les règles du jeu » et par de grandes politiques publiques d’éducation, de santé et d’action sociale. Outre ce discours sur la justice et l’égalité des chances, ce qui a pu séduire jusqu’à maintenant, c’est que le néolibéralisme produise un cap, une finalité, un telos orientant par avance toute notre évolution. Pendant longtemps, cette fiction a pu paraître rassurante, car on croyait savoir où l’on allait. L’idée générale était que le cap était déjà fixé, définitivement, qu’il fallait s’adapter à un environnement qui avait été absolutisé : celui de la mondialisation constante, conduisant à la destruction de toutes les frontières et à l’accélération de tous les flux. Cet impératif n’était pas discutable et les directions imposées aux peuples n’étaient pas mises en débat, mais décrétées d’en haut. Les experts devaient faire la pédagogie des réformes, pour produire le consentement des masses. C’est cela qui, pour les néolibéraux, devait constituer jusqu’à présent l’essentiel du travail démocratique.

Concrètement, comment cela se traduit en termes de politiques publiques ?

Du côté de l’éducation, il faut produire de la mobilité et de l’acceptabilité face à l’accélération des mutations. Pour cela, il s’agit de produire des compétences-clés, permettant de nous rendre plus flexibles et plus adaptables face au changement. Du côté de la santé, il faut produire une augmentation indéfinie des performances, une optimisation sans fin. Avec pour idée de base, la promotion du capital santé. Cette notion de capital santé s’ajoute à la notion de capital formation et constitue l’une des dimensions essentielles du capital humain. Cela passe par l’évaluation continue des soignants et des patients, et cela peut passer aussi par le vecteur de l’éducation thérapeutique des patients (ETP). En santé, l’accent est mis sur l’innovation comme facteur d’optimisation et de performance. Cela a un coût, et cela se fait au détriment d’une autre conception du soin, mais aussi sur la prévention et modification des comportements, comme l’appel à l’autonomie des acteurs, la prévention. Qui peut être contre de tels mots d’ordre ? Comment ne pas adhérer à ces notions intrinsèquement positives de santé et de prévention ? Le problème c’est que ce modèle a une série de conséquences destructrices. Au nom de l’autonomie, de l’hyper-responsabilisation des patients, de l’évaluation de leur performance, on transforme progressivement le patient en un agent d’optimisation du système sanitaire. Il devient ainsi comptable de ses succès et de ses échecs. Et le fait qu’on entre dans une logique de capital santé peut être le prélude d’une logique de points, celle qu’on retrouve dans la réforme des retraites, avec sa logique de bonus-malus, qui vient imposer la logique assurantielle dans le secteur de la santé et bouleverser nos responsabilités en matière de solidarité.

On passe d’une santé publique qui cible les déterminants sociaux de santé, pour protéger les populations qu’elle juge vulnérables, à une nouvelle santé publique qui cible les individus et qui les met en compétition entre eux. Dans l’éducation, on retrouve la même emprise du capital formation, avec l’accumulation de crédits et la constitution de portefeuilles de compétences. Au nom de la prévention, on promeut une médecine dite « proactive », censée surgir avant le mal. L’idée est de dégrader la médecine clinique, celle qui part du négatif, de la plainte, du trouble, de n’y voir qu’une médecine « réactive » ou archaïque, celle à laquelle il faudrait substituer cette médecine proactive, de la pure santé, de l’optimisation de la balance bénéfices/risques. C’est ce projet qui sous-tend la médecine des 4P7, des données massives en santé. Il y a énormément de crédits financiers alloués en direction de cette promesse, de cette médecine de la pure santé, qui vient dépouiller Jacques pour habiller Paul.

Le néolibéralisme atteint ses limites en se heurtant à la crise environnementale qui menace l’ensemble du vivant. C’est cette contradiction qui aura été le déclencheur du mouvement des Gilets jaunes, et c’est la même contradiction qui sape aujourd’hui la crédibilité des gouvernants aujourd’hui face au virus.

On a la même évacuation du négatif dans le champ de l’éducation, où l’idée est d’évacuer la critique et la possibilité de s’opposer, pourtant fondamentales dans le projet des Lumières, et on promeut à la place une optimisation continue, la production d’une adaptabilité sans résistance, la destruction des disciplines et de leur exigence critique. Ce renversement produit des effets complètement irrationnels. Avec l’exploitation des données massives en santé, les effets d’annonces prolifèrent, en s’appuyant sur une rhétorique de la promesse qui attire à elle d’énormes sources de financements. Pendant ce temps, on plonge dans la misère des pans entiers de la médecine jugée archaïque : la médecine clinique, mais aussi celle de l’urgence ou des grandes épidémies infectieuses.

Avec le big data, l’idée est de faire exploser la demande de prévention, d’optimisation, ce qui va mettre le système en situation de compétition malthusienne. Cela conduit à la promotion d’un individu atomisé, et cela empêche de penser l’esprit de corps qui doit traverser les entités collectives. Le néolibéralisme n’a affaire qu’à des masses et des individus isolés, ou au mieux à des personnes entourées de leurs aidants et confinées dans leur foyer. Il est incapable de penser les phénomènes collectifs et en particulier tous les phénomènes qui relèvent de la solidarité et de l’intelligence collective, qu’il soupçonne toujours de sombrer dans le collectivisme.

C’est pourquoi la figure du patient a complètement changé. Au lieu d’être considéré comme vulnérable, et devant être pris en charge par un collectif, reposant lui-même sur un tissu de solidarités, il est devenu cet individu qui se doit d’être actif, autonome, équipé des compétences-clés et enjoint à produire de l’optimisation et de la performance. On entre déjà dans la logique transhumaniste. L’idée est d’augmenter les performances de l’espèce en mettant en compétition des individus. Le programme du big data prend alors tout son sens parce qu’il va nous permettre, pour maximiser nos chances et minimiser nos risques, de devenir des entreprises de régulation du bénéfice-risque, dont on est tous porteur. Du côté de l’enseignement et de la recherche, on valorise l’innovation et on utilise les sciences humaines et sociales pour produire « l’acceptabilité » des mutations produites par ces innovations, nouvelle manière de désigner ce que Lippmann appelait la « fabrication du consentement » 8. Or, aujourd’hui, toutes ces mutations qu’on a plus ou moins mises en œuvre nous-mêmes, produisent beaucoup de souffrance et finalement une grande colère dans nos métiers de soin, d’éducation et de recherche. Je pense qu’il est temps que la colère des hospitaliers, des enseignants et des chercheurs converge dans une lutte commune.

Selon vous, sortir du jeu de la compétition est-il possible ? Avec la crise écologique et sanitaire, quelles alternatives politiques peuvent se dessiner ?

Le conservatisme s’est dissimulé dans la mobilité, l’accélération et l’innovation. Le soi-disant nouveau monde est en fait un très vieux monde. C’est la pointe extrême d’une vision archaïque qui ne nous mène pas dans le bon sens. Il est temps de faire un diagnostic ensemble de la manière dont le néolibéralisme nous a transformé nous-mêmes, en détruisant nos manières de vivre et de travailler et en imprégnant nos manières de penser. Ce que tout le monde est en train de réaliser, c’est que l’agenda néolibéral n’est pas soutenable. En faisant exploser les mobilités, les transports, les échanges de marchandises, les échanges culturels et l’accélération des rythmes de vie, il pousse nos corps, nos psychismes et nos écosystèmes à la rupture et à l’effondrement. Mon hypothèse, c’est que le gouvernement des vivants prôné par le néolibéralisme, nouvelle forme de ce que Michel Foucault avait appelé la « biopolitique » et qui désignait dans son œuvre tout autre chose, est en train de se fracasser contre la situation créée par la crise écologique et sanitaire. Il y a une contradiction massive qui éclate au grand jour et qui devient une source continue d’injonctions contradictoires. On nous dit ainsi d’aller vers toujours plus de mondialisation, de nous adapter à l’accélération des échanges et des mobilités, de contribuer nous-mêmes à l’explosion des émissions de carbone, et au même moment nous demande de ralentir nos mobilités. On nous dit une chose et son contraire. Soyez mobile, mais cessez de prendre votre voiture car c’est polluant. Le néolibéralisme atteint ses limites en se heurtant à la crise environnementale qui menace l’ensemble du vivant. C’est cette contradiction qui aura été le déclencheur du mouvement des Gilets jaunes, et c’est la même contradiction qui sape aujourd’hui la crédibilité des gouvernants face au virus : restez chez vous mais allez travailler, arrêtez tout mais obéissez aux grands « plans de continuité » afin que tout se poursuive et se maintienne à l’identique. Parce que ces injonctions ne sont pas tenables, elles devraient logiquement finir par détruire ceux qui les produisent. Mais il ne faut pas surestimer le pouvoir de la logique. Cela ne se fera ni tout seul, ni naturellement, ni sans nous. Après des années de souffrance passive qui nous ont isolés et divisés les uns les autres, cela nous impose de passer à une mobilisation active, à la fois sociale, intellectuelle et résolument politique, dans laquelle se rencontrent tous ceux qui ne veulent plus y obéir. Tel est, à mon avis, le rendez-vous que nous devons nous donner à la sortie du confinement, et que nous devons dès aujourd’hui commencer à préparer.

  1. Stiegler B., Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, 2019, Gallimard, NRF Essais.
  2. Stiegler B., Nietzsche et la biologie, 2001, PUF, Philosophies.
  3. Stiegler B., Nietzsche et la critique de la chair, 2005, PUF, Epiméthée.
  4. Lippmann W., La cité libre, 1938, Librairie de Médicis.
  5. Dewey J., The public and Its Problems, 1927, Swallow Press.
  6. « L’invité(e) des matins », France culture 13 janv. 2020.
  7. Une médecine personnalisée, préventive, prédictive et participative.
  8. Lippmann W., La cité libre, op. cit.
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