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Enquête : une vie sans supermarché

Le 16 février 2021

Entre le retour des marchés de proximité et l’explosion du circuit court, les alternatives au supermarché se multiplient. Au point de s’en passer ?

Où vais-je bien pouvoir acheter mon dentifrice ? À l’idée de vivre sans supermarché, c’est le genre de pensées qui traversent l’esprit. Et avec elles un lot d’interrogations s’appuyant sur des clichés plus ou moins vérifiés. Oublier le saint supermarché, c’est se limiter dans le choix des produits, perdre du temps en multipliant les sources d’approvisionnement et, bien entendu, dépenser plus. Bref, ça ne semble pas franchement être l’idée de l’année pour le plus grand nombre.

Il suffit pourtant de lire l’avalanche d’études sur le sujet, d’écouter quelques témoignages avertis, ou même de faire un test à petite échelle, pour balayer ces contraintes d’un revers de la main, ou presque. Parce que faire ses courses en oubliant la traditionnelle grande surface n’est pas simplement un choix de consommation vertueux et nécessaire d’un point de vue collectif. C’est aussi, à bien des égards, bénéfique sur le plan individuel.

Un détail ? Pas vraiment. Car si certains sont prêts à faire les choix qui s’imposent par conviction, l’enjeu est tout autre quand il s’agit de convaincre son voisin de s’engager sur la même voie. Être alors en position d’affirmer que consommer local et de saison c’est avoir le choix entre des dizaines de fruits et de légumes différents chaque mois, que les alternatives aux supermarchés sont moins chères et meilleures pour la santé, c’est un atout supplémentaire non-négligeable à sortir de sa manche en parallèle des bénéfices sociaux et environnementaux indiscutables de la démarche.

Car faire ses courses au supermarché est nocif de bien des manières.

Un impact écologique dramatique

L’avènement du supermarché et l’expansion des grandes surfaces ont entraîné la disparition de kilomètres carrés de terres cultivables aux abords des villes. Plutôt que de travailler à l’auto-suffisance urbaine (qui existait même à Paris jusqu’au début du xixe siècle), on détruit des espaces agricoles en périphérie pour y installer des blocs industriels dédiés à la consommation de masse.

Et bien entendu on y vient en voiture, puisqu’on y fait des courses en grande quantité et que de larges parkings ont été dessinés tout autour des enseignes qui, par une heureuse coïncidence, proposent d’ailleurs de l’essence à prix avantageux. Des émissions de CO2 qui s’ajoutent à celles des bateaux, camions ou autres véhicules qui transportent les produits par tonnes à travers le monde, afin que l’on trouve dans les rayons des fraises en décembre ou des ananas à Strasbourg.

Mais le supermarché est aussi le royaume de l’emballage. Et même du suremballage. Question marketing, pour se distinguer parmi les milliers de marques proposées, mais aussi pratique : il s’agit d’être transporté, manipulé et exposé le plus facilement possible, ce qui pousse les fabricants à enfermer leurs produits dans des boîtes carrées ou rectangulaires. Plastiques et cartons ont de beaux jours devant eux. Et en coulisse, le gaspillage explose. Entre les morceaux de viande boudés, les fruits et légumes non standardisés, ou encore les achats en gros et les dates de consommation optimales, ce sont 200 tonnes de produits en moyenne que chaque grande surface jette à la poubelle chaque année.

Enfin, dans le but de satisfaire les demandes des grandes surfaces – des produits standardisés, disponibles à toutes les époques de l’année et en volume important afin d’en limiter le coût – les agriculteurs ont dû agrandir leurs surfaces de production et faire preuve d’inventivité dans leurs pratiques : engrais, pesticides, machines, bétail. Jusqu’à ce que cette forme d’agriculture dite « industrielle » entraîne « la perte de la biodiversité, la destruction des sols, la pollution des eaux, le déclin des pollinisateurs, des dérèglements climatiques, de l’insécurité alimentaire et la disparition des agriculteurs », selon le dernier rapport d’activités de Greenpeace1.

L’agonie des petits producteurs

Greenpeace le signale dans son rapport : l’agriculture industrielle entraîne la disparition des agriculteurs. Les chiffres de l’Insee le confirment. Dans son dernier rapport sur les exploitations agricoles françaises, l’organisme chargé des statistiques officielles en France note que de « 1980 à 2007, la population active agricole est passée de 8 à 3,4 % de la population active totale. Même dans les espaces ruraux, les agriculteurs sont devenus minoritaires. Le monde agricole est en train de changer profondément. Aujourd’hui, l’activité agricole ne repose plus sur l’ensemble des membres de la famille et les femmes d’agriculteurs travaillent de plus en plus au-dehors de l’exploitation ».

Des agriculteurs qui peinent à lutter face aux productions industrielles, et qui subissent la loi de la grande distribution mondiale, laquelle utilise son immense puissance d’achat pour réduire les prix et faire pression sur les producteurs. En 2015, les agriculteurs mondiaux touchaient en moyenne 6,5 % du prix de vente final. Des pratiques qui conduisent la profession à l’agonie et propagent la détresse morale chez les paysans : la surmortalité par suicide chez les agriculteurs est 20 à 30 % supérieure à la moyenne de la population française. En 2016, le nombre de passages à l’acte a été multiplié par trois et en 2019, les chiffres de la Mutualité sociale agricole évoquaient en moyenne deux suicides par jour.

La même année, en France, Carrefour réalisait 894 millions d’euros de bénéfices, dont 510 ont été reversés aux actionnaires sous forme de dividendes.

Un impact économique négatif à l’échelle locale

Plus indirectement, l’avènement des supermarchés a touché les commerces de proximité, particulièrement dans les villes moyennes, où les centres-villes ont été désertés par les petits commerçants, incapables de rivaliser avec la grande distribution. Si l’implantation d’une grande surface est bien souvent accueillie avec satisfaction par les élus locaux, notamment en raison de la création d’emplois que cette installation est supposée générer, les chiffres sont moins catégoriques.

Dans son enquête Les Coulisses de la grande distribution2, Christian Jacquiau explique que « pour un emploi créé dans la grande distribution, ce sont trois à cinq qui disparaissent dans le tissu local : chez les agriculteurs, les commerçants, etc. ». A contrario, des études menées aux États-Unis ou au Royaume-Uni montrent que chaque euro dépensé dans une entreprise locale et indépendante a un impact sur l’emploi deux à quatre fois supérieur à un euro dépensé dans une entreprise multinationale.

Des produits dangereux pour la santé

Reste que le modèle du supermarché fonctionne. Tant et si bien que quatre centrales d’achat (Carrefour, Système U/Auchan, Leclerc, Casino/Intermarché) concentrent 92,2 % des ventes en valeur (et 88,5 % en volumes) de « produits de grande consommation et frais libres services ». Ce qui leur offre un rapport de force considérable sur le marché. Un marché gigantesque.

Dans ces conditions, pas étonnant que chacun rivalise d’inventivité pour tirer ses prix vers le bas et attirer les familles françaises et leurs chariots. Et dans la guerre que se livrent aujourd’hui ces enseignes, les premières victimes sont collatérales. De nombreuses études prouvent la responsabilité des grandes surfaces dans l’apparition de nos maladies de société : obésité, diabète, hypertension, cholestérol, allergies, cancers, etc. Monique Romon, professeur de nutrition à la faculté de médecine de Lille II, montre, par exemple, dans son étude « record », portant sur plus de 7 000 personnes, une corrélation entre le type de supermarché fréquenté et le poids des clients.

L’avènement du supermarché et l’expansion des grandes surfaces ont entraîné la disparition de kilomètres carrés de terres cultivables aux abords des villes.

Si les 300 additifs alimentaires chimiques (épaississants, édulcorants, aromatisants, etc.) utilisés dans la composition des produits sont souvent pointés du doigt, il ne faut pas négliger non plus la détérioration de la qualité intrinsèque de certains produits par la transformation de leur mode de production : poules, vaches ou cochons concentrés par milliers, privés d’espace et de lumière, maltraités, nourris avec des aliments importés et génétiquement modifiés, traités aux antibiotiques.

De réelles alternatives

Face à ce constat inquiétant, des solutions existent. Les circuits courts, les ventes directes, la consommation de produits locaux et de saisons, voire de produits issus de l’agriculture biologique quand c’est possible, sont des alternatives déjà très développées, accessibles à tous, dans les grandes villes comme en zones rurales, et pas nécessairement plus chères, toutes choses égales par ailleurs, que la grande distribution.

Les expériences ne manquent pas, non seulement grâce à des initiatives citoyennes mais également, de plus en plus souvent, par des actions publiques à l’échelle locale. Autant de leviers pour réfléchir collectivement aux moyens d’agir face à ces enjeux, et peut-être, chacun à sa manière, chacun à son rythme, faire un pas dans une nouvelle direction.

Car vivre sans supermarché n’est pas une fantaisie extravagante. Il ne s’agit pas d’un caprice d’enfant ou d’une lubie de « bobo ». Vivre sans supermarché, c’est choisir une consommation plus juste pour les producteurs, meilleure pour la santé, créatrice d’emplois, soucieuse de réduire le gaspillage alimentaire et de limiter ses effets néfastes sur l’environnement. Vivre sans supermarché, c’est choisir un autre modèle de société.

  1. https://www.greenpeace.fr/agriculture-ecologique/
  2. Jacquiau C., Les coulisses de la grande distribution, 2000, Albin Michel.
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