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Reportage : un supermarché vend les invendus

WeFood n’est pas un supermarché comme les autres. Engagé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, il s’est fixé comme mission de récupérer les invendus des grandes surfaces de la ville, et de les revendre entre 30 et 50 % moins cher.
©Crédit : DR
Le 16 février 2021

Alors qu’un tiers de la production alimentaire mondiale termine à la poubelle, un supermarché danois a décidé de ne commercialiser que les invendus des autres magasins. Avec un double objectif : réduire le gaspillage et permettre à tous l’accès à certains produits.

Impossible de le manquer. À l’angle de l’immense avenue Amagerbrogade et de l’allée Tycho-Brahes, qui mène au grand cimetière de Copenhague, sa devanture ultra-moderne, surplombée d’une bannière sobre et élégante, ne passe pas inaperçue. Impossible de se tromper non plus : c’est écrit blanc sur noir, tout autour du magasin : WeFood. Derrière ces grandes baies vitrées, les étalages classiques d’une grande surface. À une différence près : tous les produits présentés ici étaient destinés à la poubelle.

Car WeFood n’est pas tout à fait un supermarché comme les autres. Engagé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, il s’est fixé comme mission de récupérer les invendus des grandes surfaces de la ville, et de les revendre entre 30 et 50 % moins cher. Sur ses rayons, donc, des produits périmés mais encore consommables, ainsi que des produits ne correspondant pas aux standards esthétiques (une pomme à deux têtes, une courgette tordue, etc.) ou encore des produits mal emballés.

« Notre objectif est multiple, explique l’instigateur du projet, Per Bjerre. Nous souhaitons, d’une part, sensibiliser les gens au gaspillage alimentaire et permettre concrètement de le limiter. D’autre part, en vendant tous ces produits à moindre coût, nous rendons certaines denrées plus accessibles. On s’adresse aux faibles revenus, mais également à tous les consommateurs préoccupés par la quantité de déchets alimentaires produits par ce pays. La plupart des gens s’accordent à dire qu’il s’agit-là d’une approche positive et constructive du problème. » Il faut dire que le Danemark s’est taillé une réputation de solide gaspilleur en Europe, avec 747 kilos de déchets par habitant et par an, contre 530 kilos en France ou 297 kilos en Pologne, selon Eurostat. Au total, le pays jette environ 700 000 tonnes de nourriture par an. Au niveau mondial, 1,3 milliard de tonnes d’aliments partent à la poubelle, et 80 % de ce gaspillage est généré par les pays les plus développés.

Une inauguration remarquée

L’inauguration du premier magasin, en février 2016, a eu lieu en grande pompe, en présence notamment de la ministre de l’Environnement et de l’Alimentation de l’époque, Eva Kjer Hansen, qui a salué l’initiative en affirmant que l’ouverture d’« un supermarché comme Wefood représente une étape importante dans la lutte contre le gaspillage alimentaire ». Même la princesse Marie du Danemark avait fait le déplacement, et a assuré qu’elle était prête à consommer ces produits. « Ici, tous les aliments ont l’air bons ! »

Quelques mois plus tard, on n’a pas revu la princesse Marie chez WeFood. Ce qui n’a pas empêché l’enseigne de rencontrer un très large succès. Birgitte Qvist-Sorensen, secrétaire générale de Folkekirkens Nodhjælp, l’ONG à l’origine du projet, tire déjà quelques enseignements de son initiative : « Tout se vend très rapidement, et on voit des personnes avec des profils très différents. Des gens avec des revenus modestes, mais également des étudiants, des familles, etc. » Pour autant, WeFood entend exister au-delà de l’argument économique. « C’est aussi une prise de position politique, assure Birgitte Qvist-Sorensen. » L’enseigne a en effet été fondée dans le souci d’appuyer l’effort gouvernemental pour corriger les mauvaises habitudes danoises. Ces cinq dernières années, le pays a déjà réussi à réduire de 25 % les déchets alimentaires. Et l’effort se poursuit, puisque le Gouvernement vient de lancer une vaste campagne de subventions visant à soutenir les projets de ce type.

« C’est aussi une prise de position politique »

Jusqu’à présent, WeFood a fonctionné sans subvention. Le projet a d’abord été pensé par une banque alimentaire et une ONG religieuse, qui ont réuni 150 000 dollars pour franchir les obstacles juridiques, notamment ceux concernant la vente de produits périmés. Dans un second temps, une levée de fond via une plateforme de crowdfunding a permis d’obtenir l’équivalent de 1,6 million d’euros pour l’ouverture du magasin, lequel est entièrement géré par des bénévoles. Le projet étant à but humanitaire et non lucratif, les bénéfices sont utilisés pour financer des projets dans des pays en développement ou dans des camps de réfugiés, notamment au Soudan et au Bangladesh.

Pour se fournir, WeFood a passé plusieurs accords avec une douzaine d’enseignes de la grande distribution alimentaire.

Pour se fournir, WeFood a passé plusieurs accords avec une douzaine d’enseignes de la grande distribution alimentaire (notamment Føtex, l’une des plus grandes chaînes du pays), qui le fournissent en invendus de pain, viande, denrées non-périssables, fruits et légumes. Impossible, donc, de connaître en avance ce que l’on pourra trouver en rayon. « Tout dépend de ce dont se débarrassent nos partenaires, précise Birgitte Qvist-Sorensen. En ce moment, nous avons beaucoup de concombres, de laitues ou encore du pain et du saucisson pour garnir les pizzas. Mais cela peut changer du jour au lendemain. Il y a par ailleurs des produits que l’on ne vend pratiquement pas. »

Une forte politique de subventions

Les produits laitiers, par exemple. Car WeFood distingue bien deux types de denrées périmées. Celles qui doivent être vendues au plus tard à une certaine date – comme les produits laitiers ou la viande fraîche –, et celles qui ont une date limite d’utilisation optimale. Ce sont uniquement les produits de cette seconde catégorie qui se retrouvent sur les étagères du magasin, après qu’un spécialiste a précisé pendant combien de temps ces aliments pouvaient encore être proposés sans risque pour la santé. « Le café peut ainsi être vendu jusqu’à deux mois après la date de péremption indiquée sur le sachet, souligne Birgitte Qvist-Sorensen. On vend également beaucoup de céréales, de jambon, de farine… Des aliments dont seules les qualités nutritives et gustatives se détériorent dans un premier temps, mais qui restent consommables. »

Car WeFood n’est pas tout à fait un supermarché comme les autres. Engagé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, il s’est fixé comme mission de récupérer les invendus des grandes surfaces de la ville, et de les revendre entre 30 et 50 % moins cher.

WeFood aime aussi rappeler que l’on trouve également dans ses allées d’autres denrées que celles dont la date d’utilisation optimale est dépassée, comme des produits hors standards visuels ou mal emballés. Une attitude saluée par le gouvernement danois : « Un supermarché comme WeFood a vraiment du sens, et c’est un pas important dans le combat contre le gaspillage alimentaire, avait souligné Esben Lunde Larsen, ministre de l’Alimentation au moment du lancement. Ces aliments encore consommables qui sont jetés, c’est ridicule. C’est de la nourriture gaspillée, de l’argent gaspillé, et c’est mauvais pour l’environnement. » Les acteurs publics danois entendent d’ailleurs remplir leur part du contrat. Dans un premier temps, 700 000 euros de subventions ont été versés à des projets visant à lutter contre le gaspillage alimentaire. « Chaque année, les consommateurs et la grande distribution gaspillent une quantité de nourriture qui pourrait remplir 9 730 chariots de supermarché, expliquait Esben Lunde Larsen. Et on ne compte pas les autres étapes de la chaîne alimentaire. C’est un problème économique et environnemental. » L’ancien ministre avait par ailleurs mis en place des assouplissements législatifs. « Il reste encore beaucoup de barrières et de règles qui ne participent en rien à la sécurité alimentaire, mais qui rendent difficiles les dons de surplus, déplorait-il. »

WeFood n’est pas un supermarché comme les autres. Engagé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, il s’est fixé comme mission de récupérer les invendus des grandes surfaces de la ville, et de les revendre entre 30 et 50 % moins cher.

En attendant, WeFood poursuit son développement et a ouvert un second magasin à Copenhague. L’initiative existe déjà ailleurs dans le monde, puisque dans le Massachussets, aux États-Unis, un ancien dirigeant des magasins d’alimentation Trader Joe’s a lancé une enseigne similaire, baptisée « Daily Table », en juin 2015. Pendant ce temps-là, en France, diverses mesures de lutte contre le gaspillage alimentaire ont été prises par l’Assemblée nationale et le Sénat. Votée à l’unanimité, la nouvelle loi empêche notamment les grandes surfaces de jeter de la nourriture et de rendre leurs invendus impropres à la consommation.

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